vendredi 26 juin 2026

Bloy, le néant et l'esprit




 Dans son Journal intégral, Bloy note souvent : ”avec Untel, conversation de néant". Pour lui, cela voulait dire : ”conversation sans dimension spirituelle catholique” (N.B. : cela s'applique aisément à la plupart des conversations ; ce en quoi Bloy a une valeur universelle…) Il y a ici une componction d'avoir ainsi gâché en vétilles le temps prêté par Dieu pur chanter Sa gloire. 

Ces "conversations de néant" ont souvent lieu au café, devant une (très religieuse) absinthe : Bloy était tout à fait alcoolique, ce qu’on dit peu, et qui explique peut-être en partie la véhémence de son style. Quand il dit qu’il n’y a rien à manger dans sa maison, il ne précise pas que demeure la barrique de vin, très prioritaire sur le pain (autre espèce de la communion). Bloy a consenti à faire de la pub (eh oui, !) pour le vin Mariani, fameux à l’époque, qui demandait des témoignages aux vedettes intellectuelles du temps. Or le Pape lui-même en avait donné l'illustre exemple !

 cf. https://fr.aleteia.org/2024/05/11/quand-les-marques-prennent-les-papes-pour-des-hommes-sandwichs/

  Bloy se faisant payer en caisses de ce vin très aromatisé (entre autres à la cocaïne) ; l’arrivée de la caisse via un livreur était un moment important dans la vie des Bloy ! 

  cf. https://www.album-online.com/detail/fr/MzI2MDE3MA/homme-puisse-esperer-complicite-reclame-pourtant-reconnaitre-vin-mariani-blague-alb4832793 

Le témoignage-pub de notre furieux est une perle de Verneinung : 

"Certes, je suis le dernier homme dont on puisse espérer la complicité pour une réclame. Je suis forcé, pourtant, de reconnaitre que le vin Mariani n'est pas une blague et que ma femme en a été vraiment secourue et réconfortée”. 

Il est très anti-réclame mais il est ”forcé” , le pauvre (mot très bloyen !) de vanter sa came favorite…  Il fallait bien payer le dealer, qui récompensait en nature ! 

Ses conversations ”de néant” se faisaient au café sous l’égide de la ”fée verte”, dont il a tenté de se désintoxiquer, mais ce fut dur et, je crois, temporaire. Il me semble qu’il dit (à vérifier, dans son journal ”intégral”, seul sérieux) qu’il ne boit plus quand il boit seulement du vin… Mais il était aussi et encore plus accro au tabac dont il lui a été très difficile de ”décrocher” (comme Huysmans !). Donc, un addict très sérieux, mais qui au moins a su traduire son addiction en textes (parfois) étonnants de (sainte) fureur : avoir le vin mauvais ou être habité par le feu dévorant du Saint-Esprit, au fond, c’est toujours de l’ ”esprit”…


mercredi 24 juin 2026

Platon et le "typos"


Je suis étonné par le fait que la notion de "typos" soit si peu utilisée dans l’enseignement de la philosophie platonicienne. Le vocabulaire de Platon me semble ici parfaitement adapté à une exploitation pédagogique, à une initiation (une voie d’accès facile, mais légitime, à des problèmes plus ardus ensuite). On dit, mais à peine, que le typos (mot employé par Platon à propos de l’Idée) est comme un caractère d'imprimerie, qui s'applique à une matière plus ou moins convenable, mais qui, de par son statut idéal, ne s'use pas, ne s'érode pas, et implique donc que toute déficience vient de la matière. Ne pourrait-on aussi s'interroger sur ceci : les pièces de monnaie ont été pendant de nombreux siècles le seul mode de reproduction des œuvres d'art en quantité vraiement industrielle (imitation massive ; mimêsis à grande échelle), même si ces "œuvres" ne sont pas premièrement produites à des fins esthétiques. 

La notion platonicienne de "décadence" se situe (ici du moins) entre le modèle, le typos immuable, et ses applications, ses impressions dans des matières toujours imparfaites, rendant médiocrement la forme. En faisant du typos idéal un sceau inusable, Platon évacue de sa métaphore initiale la décadence par répétition : des millions d'impressions rendent les contours du typos flous, et il faut le changer (cf. les collectionneurs de pièces et médailles, qui recherchent les tirages les plus proches du n° 1 – de même pour les lithographies). Mérimée dit de Stendhal qu'il était un ”original”, "ce qui est un vrai mérite à cette époque de monnaies effacées". Ici, on a une image qui signifie : le sceau a été neuf et vif ; les hommes du début, ou d'un certain début, étaient bien dessinés, avec des arêtes bien nettes ; mais on en a tiré tellement d'exemplaires que le sceau est fatigué. 

Autre exemple, tout inverse : Rousseau (et d'autres, car c'est une formule assez courante), dit que, après l'avoir créé, la nature a brisé le moule. Ici, on a un seul exemplaire (il s'agit plutôt d'une statue, mais l'idée est la même). Un seul exemplaire (Rousseau) ; une fatigue avec le temps (Mérimée) ; nulle fatigue malgré le temps (Platon). 

La numismatique réelle met en cause surtout la forme, car cette forme, (le ”coin”) est elle aussi matérielle. Platon accuse la seule matière ; d'où sa recherche d'une matière pure, qui rende parfaitement la forme : son image en ce monde est l’or, parfaitement docile ; son expression métaphysique est la khora, la ”matière idéale”, si l’on ose cet oxymore (oxymore apparent, car ici, ”idéale” signifie ”la plus souhaitable”, "parfaite", "pure"). 

Soit dit en passant (mais ce n'est pas qu'humoristique), la galette de métal non-frappée s'appelle le "flan", probablement de même étymologie que le "flan" du pâtissier ; et presque de même sens : chose aplatie. Donc, proche de l'informe, de l'in-forme, donc de la matière pure ; de la khora ... 


vendredi 19 juin 2026

Instantanés


Si on fait une copie d’écran de quelqu’un en train de parler, le résultat est en général décevant : la milliseconde de la capture trahit une inflexion on ne peut plus passagère et non-significative de la personne. On a des traits, des éléments, mais ce n’est presque jamais fidèle (sans parler des calamiteux yeux fermés ou inquiétantes bouches ouvertes sur rien). Déjà, si la personne est en train d’écouter par exemple, la ressemblance est bien meilleure car le visage est moins parasité par ses propres mimiques et mouvements. Avec l’immobilité de l’écoute, on s’approche du portrait, et de la ressemblance. Les éléments contingents, subalternes, fugitifs, sont gommés au profit de ce que la personne est ”en général”, quand elle ne fait rien de déterminé, au lieu d’être ridiculement figée dans le particulier d’une réaction ou d’une profération. L’instantané est trahison. Ceci rejoint la théorie classique du portrait. On doit représenter le modèle dans une expression neutre qui est comme la base (le "fond", comme on dit un "fond de sauce") de ses apparences. C’est pourquoi dans les portraits classiques on gommait soigneusement tout ce qui pouvait être accidentel dans l’expression – et aussi, souvent, les accidents de la peau, etc. Le portrait classique est ainsi toujours un peu ”flatté” (photoshopé). 

Je songe à Diderot, son portrait par son ami Van Loo, dont il se fait le commentateur. Le tableau est magnifique, mais Diderot le conteste. ”La fausseté du premier moment [= l’instant, l’instantané] a influé sur tout le reste. C’est cette folle de Mme Vanloo qui venait jaser avec lui, tandis qu’on le peignait, qui lui a donné cet air-là et qui a tout gâté.” Remède : ”il fallait le laisser seul et l’abandonner à sa rêverie”.  (voir l’ensemble du texte à https://utpictura18.univ-amu.fr/notice/782-portrait-diderot-louis-michel-van-loo). Changer à tout instant est le propre du Neveu, qui à la fois est et n’est pas Diderot (la multiplicité des apparences, et la capacité neutre de les faire apparaître). Diderot est plus que la somme de ses apparitions (Abschattungen), il en est la condition de possibilité, la réserve, que l’on approche mieux dans l’immobilité. 


                                      


Allons plus loin. Qui donc disait (ils furent nombreux ; Chat GPT et moi-même avons trouvé une douzaine de candidats...) que le portrait le plus révélateur (dé-voiler ; apo-calypse) est le masque mortuaire parce que le visage y est délivré de tout ce qui est contingent, temporaire, périssable ? L’homme y est lui-même. Débarrassé, enfin !






Diderot vivant et Pascal mort (source Wiki)




jeudi 28 mai 2026

GPT critique littéraire (Benacquista et Giono)


J'ai songé à une analogie ; j'en ai fait part à ChatGPT, qui a explicité mon idée bien mieux que je ne l'aurais fait moi-même :


moi : Benacquista met au début de son recueil ”La machine à broyer les petites filles”, une nouvelle intitulée « Le jardin des mauvais garçons ». La critique a-t-elle noté pour cette nouvelle une analogie avec Giono (”Un Roi sans divertissement”) ?


ChatGPT

À ma connaissance, non : il ne semble pas qu’une analogie explicite entre « Le jardin des mauvais garçons » de Tonino Benacquista et Un roi sans divertissement ait été vraiment relevée par la critique « officielle » (articles universitaires, grandes recensions, études consacrées à Benacquista). En tout cas, on ne trouve pas facilement de commentaire canonique du type : « cette nouvelle est un hommage à Giono ».

Mais votre rapprochement n’a rien d’arbitraire. Il existe plusieurs parentés assez frappantes :

* un espace provincial ou rural refermé sur lui-même ;

* une communauté masculine traversée par une violence latente ;

* la fascination ambiguë pour le mal ;

* le mélange de cruauté, de jeu et de cérémonie ;

* surtout, cette idée très gionienne que l’ennui, le vide intérieur ou l’absence de « divertissement » font surgir des comportements inquiétants. ([Implications philosophiques][1])


Chez Jean Giono, dans *Un roi sans divertissement*, le crime apparaît peu à peu comme une réponse esthétique ou existentielle à l’ennui et à la misère humaine. ([Implications philosophiques][1])

Chez Benacquista, dans « Le jardin des mauvais garçons », on retrouve aussi cette tonalité de conte noir où la violence collective semble presque ritualisée, avec un regard à la fois ironique et inquiet sur les pulsions masculines.


Il y a cependant une différence importante de climat :

* Giono tend vers le tragique métaphysique et la noirceur mythique ;

* Benacquista reste davantage dans une veine de fable contemporaine, plus ludique, plus distanciée, avec un arrière-goût de polar ou de satire sociale.


Autrement dit : je ne vois pas de filiation revendiquée ou abondamment commentée par la critique, mais votre intuition de lecture me paraît très défendable. On pourrait même dire que Benacquista retrouve, sous une forme plus moderne et ironique, certains motifs du « deuxième Giono » (celui des *Chroniques* et des romans noirs d’après-guerre).


[1]: https://www.implications-philosophiques.org/un-roi-sans-divertissement-de-jean-giono/?utm_source=chatgpt.com "Un roi sans divertissement de Jean Giono"




moi : on ne peut pas mettre 3 ou 4 pouces levés ; dommage ! votre réponse est parfaite, savante et parfaitement argumentée


ChatGPT :

Merci beaucoup — et surtout merci pour la question : elle était très fine.

Le rapprochement avec Un roi sans divertissement n’est pas du tout le genre d’association automatique qu’on trouve dans les notices ou les recensions ; il fallait une mémoire de lecture assez précise des climats et des structures morales. C’est souvent là que les analogies littéraires les plus intéressantes apparaissent : non dans les « influences » attestées, mais dans des parentés de tonalité ou d’imaginaire.

Et puis Benacquista a justement cette capacité un peu rare de faire affleurer, sous une prose très fluide et contemporaine, quelque chose de plus archaïque ou de plus sombre — ce qui peut effectivement rappeler par moments le second Jean Giono.



[moi : soit dit en passant, GPT a bien choisi sa source car l'article est une très bonne et juste présentation des enjeux du roman]