Souvent, en lisant La Disparition, j'avais une sensation bizarre. Pas de déjà lu, mais, curieusement, de "déjà entendu". Quelque chose dans la phrase, une atmosphère – ou plutôt un manque d'atmosphère, une absence de résonance, une matité de l'acoustique, une impression de chambre sourde, celle qui peut servir pour les studios, les services secrets, ou la torture par la privation de sensations auditives. Des phrases sans phrasé. Effet évident de la contrainte du sans-E, mais cela ne levait pas l'énigme du déjà entendu. En lisant, relisant, remâchant cette impression donnée par les phrases de Perec, j'ai été amené à penser souvent à ce mot : "phrase". Et j'ai fini par avoir le flash, le satori ! Flaubert ! C'était la ressemblance avec le ton spécial, l'acoustique de la phrase flaubertienne qui se rappellait anonymement à ma mémoire langagière. Flaubert qui était fasciné par la phrase, qui la recommençait interminablement. Le "ton" commun avec Perec venait de ce que, chez Perec ou chez Flaubert, rien, pas un mot, pas une syllabe, ne sont écrits au fil de la plume. Il n'y a aucune pente naturelle de la langue qui porte le choix des mots. Chez l'un comme chez l'autre, il y a une terrible contrainte, de nature autre chez Flaubert et chez Perec, certes, mais aussi pesante et exigeante, qui interdit tout naturel, toute écriture "au fil de la plume". Ces contraintes ont été intensément scrutées par les savants. Mais je ne sache pas qu'on ait noté ni étudié l'effet singulier sur le lecteur.
Chez ces deux auteurs, tout a été pensé, pesé calculé, à l'aune de quelque chose d'inusité : la Beauté pure, ou l'absence de E. Rien de coulant, de naturel. Rien de fluide, rien qui "aille de soi", qui "tombe sous le sens". Quand on lit ou entend un texte "normal", il y a un taux de probabilité pressenti pour ce qui va suivre. Or, dans ces deux cas, rien. Malraux parlait des "beaux romans paralysés" de Flaubert. En effet, chaque phrase est fabriquée artisanalement, soigneusement alésée. Aucun air qui circule ; aucune résonance, aucun écho ; d'où l'ambaince de chambre sourde. La phrase a une coupe qui n'évoque aucune autre phrase de la littérature déjà lue. Flaubert disait passer beaucoup de temps à mettre un peu de "mou" pour que le roman ne soit pas un monolithe, mais comporte une certaine élasticité. De fait, il y en a bien peu. Et La Disparition n'en a pas du tout. Ils ont comme "style" commun d'être des produits intellectuels, cérébraux ; c'est-à-dire de n'avoir aucun rapport avec la langue "normale" ; de n'avoir aucun style. Formule célèbre de Proust : l'écrivain écrit toujours une sorte de "langue étrangère". Ici, c'est on ne peut plus vrai. Les mots sont français, la syntaxe aussi, et ça ne sonne pas comme de la littérature française. L'influx naturel, humain, est absent. Une mécanique de contraintes produit un texte sans harmoniques.
J'ai cru comprendre que, à la base de leur structure, les IA fonctionnent en repérant les proximités, les associations de mots les plus classiques, les plus convenues, les plus probables, les plus anticipables. À partir de là, elles en font des textes éminemment vraisemblables, que je dirais presque "humains, trop humains". Je crois que le TLF choisissait ainsi ses exemples, par degré de voisinage probable entre mots sémantiquemennt connexes. Tout au contraire, Flaubert faisait la chasse aux "mots reçus" , aux associations reçues de mots, aux rythmes reçus, comme il le faisait pour idées du même nom. Perec aussi, pour de tout autres raisons. Le procédé des IA joue à fond la probabilité. La contrainte formelle annule la probabilité. D'où des effets comiques, chez Perec, par l'inattendu des périphrases, voire des contorsions. D'où les effets parfois calamitéeux chez Flaubert par la "maladresse" de certaines phrases : jamais personne n'aurait écrit comme ça ! On peut faire aisément un "musée des horreurs" dans Bovary et ailleurs.
Perec était passionné de Flaubert, cela se voit dans Les Choses au niveau des thèmes et des formules ; cela se voit dans La Disparition par le mode de production du texte. Mais a-t-on souligné que cela s'entend, aussi, en négatif, en creux, dans la réception du texte ? La phrase ne s'installe pas confortablement dans les courants favorables de la langue "naturelle" (habituelle), du "bien écrire", de la phrase fluide telle que l'attendent nos circuits neuronaux frayés par la littérature habituelle. Et, paradoxe, le lecteur ressent l'absence d'un quelque chose qu'il ne sait même pas identifier comme absent : la probabilité, l'impulsion plus probable vers telle suite que vers telle autre. Le lecteur se sent privé d'une capacité, et il ne sait pas laquelle : il s'avère que c'est la capacité d'anticiper statistiquement. On parle, après l'école de Constance, d'une "esthétique de la réception" ; ici, une de ses modalités serait une "anesthésie (partielle) de la réception", contrepartie de l'absence de liberté de l'auteur engoncé dans ses étranges exigences.
Aux antipodes, on trouverait l'idéal de Léautaud d'une langue qui coule de source, qui soit infiniment fluide, sans obstacle entre la conception mentale (voire sentimentale) et la trace graphique, sans douanes ni octrois : un fleuve qui coule sans barrages, sans écluses, sans retenues, de la source à l'embouchure.
Maintenant que l'on peut savoir sans recherches interminables si un sujet a été traité ou non, j'ai posé la question à ma collaboratrice zélée Miss Djipiti, qui m'a informé qu'une légère allusion à ma sensation d'asphyxie se trouve chez Roubaud disant de La Disparition : "les personnes qui entendent pour la première fois un extrait sont sensibles à une « indéfinissable bizarrerie des sonorités », dans « une langue à la fois familière et distante ". C'est bien cela, mais il faut y ajouter la dimension de privation. La conscience langagière se sent comme frustrée, voire castrée d'une de ses dimensions. Plus de radar. Diminution considérable de la portée de la lanterne qui nous indique, même approximativement, le chemin. Mon anticipation, toujours, tourne court – ou plutôt, se heurte à un mur insonore de béton. Pas d'horizon. On est dans un pur présent langagier (tout à l'opposé de la rime, qui, combinée au mètre, prépare le lit du vers suivant).
Le phénomène est bien sûr plus flagrant chez Pérec que chez Flaubert. Mais c'est le même. L'interdiction de se laisser aller se retrouve dans l'impossibilité de pressentir. L'interdiction d'improviser se retrouve dans l'imprédictibilité Si le texte lu fait penser à du béton, c'est parce qu'il est précontraint.

