mercredi 24 juin 2026

Platon et le "typos"


Je suis étonné par le fait que la notion de "typos" soit si peu utilisée dans l’enseignement de la philosophie platonicienne. Le vocabulaire de Platon me semble ici parfaitement adapté à une exploitation pédagogique, à une initiation (une voie d’accès facile, mais légitime, à des problèmes plus ardus ensuite). On dit, mais à peine, que le typos (mot employé par Platon à propos de l’Idée) est comme un caractère d'imprimerie, qui s'applique à une matière plus ou moins convenable, mais qui, de par son statut idéal, ne s'use pas, ne s'érode pas, et implique donc que toute déficience vient de la matière. Ne pourrait-on aussi s'interroger sur ceci : les pièces de monnaie ont été pendant de nombreux siècles le seul mode de reproduction des œuvres d'art en quantité vraiement industrielle (imitation massive ; mimêsis à grande échelle), même si ces "œuvres" ne sont pas premièrement produites à des fins esthétiques. 

La notion platonicienne de "décadence" se situe (ici du moins) entre le modèle, le typos immuable, et ses applications, ses impressions dans des matières toujours imparfaites, rendant médiocrement la forme. En faisant du typos idéal un sceau inusable, Platon évacue de sa métaphore initiale la décadence par répétition : des millions d'impressions rendent les contours du typos flous, et il faut le changer (cf. les collectionneurs de pièces et médailles, qui recherchent les tirages les plus proches du n° 1 – de même pour les lithographies). Mérimée dit de Stendhal qu'il était un ”original”, "ce qui est un vrai mérite à cette époque de monnaies effacées". Ici, on a une image qui signifie : le sceau a été neuf et vif ; les hommes du début, ou d'un certain début, étaient bien dessinés, avec des arêtes bien nettes ; mais on en a tiré tellement d'exemplaires que le sceau est fatigué. 

Autre exemple, tout inverse : Rousseau (et d'autres, car c'est une formule assez courante), dit que, après l'avoir créé, la nature a brisé le moule. Ici, on a un seul exemplaire (il s'agit plutôt d'une statue, mais l'idée est la même). Un seul exemplaire (Rousseau) ; une fatigue avec le temps (Mérimée) ; nulle fatigue malgré le temps (Platon). 

La numismatique réelle met en cause surtout la forme, car cette forme, (le ”coin”) est elle aussi matérielle. Platon accuse la seule matière ; d'où sa recherche d'une matière pure, qui rende parfaitement la forme : son image en ce monde est l’or, parfaitement docile ; son expression métaphysique est la khora, la ”matière idéale”, si l’on ose cet oxymore (oxymore apparent, car ici, ”idéale” signifie ”la plus souhaitable”, "parfaite", "pure"). 

Soit dit en passant (mais ce n'est pas qu'humoristique), la galette de métal non-frappée s'appelle le "flan", probablement de même étymologie que le "flan" du pâtissier ; et presque de même sens : chose aplatie. Donc, proche de l'informe, de l'in-forme, donc de la matière pure ; de la khora ...