Dans les rapports de Valéry à Flaubert, on a beaucoup étudié l'aspect "théorie littéraire", et l'ingratitude (un peu étonnante) du poète à l'égard de celui qui, par anticipation, appliquait à la prose la rigueur que Mallarmé réquérait pour la poésie. On a noté aussi le ciblage très malencontreux de l'article que Valéry consacre à Flaubert. Valéry méprisait le roman pour son imprécision ; Flaubert pourtant avait un certain souci de la précision. Valéry trouvait le roman trop "variantable" : Gracq, dans un texte admirable, a montré qu'il n'en était rien si, dans la prose, on était exigeant comme Flaubert ou comme Gracq. La prose ne fait pas que transmettre une information, le magnifique prosateur qu'était Valéry le savait. Et il ne pouvait ignorer que, fût-elle de fiction, une phrase peut avoir, outre une signalétique presque imperceptible mais déterminante, un galbe admirable, et jouer sur de très subtiles intrasonnances et de discrets échos...
Mais il y a un autre aspect, jamais étudié que je sache, qui mériterait une attention spéciale. Je suis persuadé (le but du jeu serait non de prouver, mais d'étayer) que le jeune Valéry a lu, entièrement ou en partie, la correspondance de Flaubert publiée à l'époque. J'en suis persuadé non par des preuves positives, mais par des analogies, des échos, des airs de famille, entre le Valéry intime (lettres et cahiers) et le Flaubert épistolier (un abîme sépare les deux activités chez l'un et chez l'autre). Il faudrait quelqu'un qui ait bien présent à l'esprit le Valéry des cahiers, de la correspondance, des recueils de réflexions, qui ait dans l'oreille la tournure, le rythme et le contenu de cette masse (difficilement mémorisable) et qui lise soigneusement les volumes de correspondance de Flaubert (1890-1900), installant dans son attention un petite veilleuse, un dispositif genre compteur Geiger, qui biperait quand résonnerait une musique voisine, une attitude similaire. Pas seulement pour des idées générales (la bêtise humaine), mais pour leur mode d'expression. On aurait alors une sorte de relevé (pas objectif, positif, scientifique) un repérage des échos, des réminiscences (volontaires non ; conscientes ou non) du Flaubert débraillé chez le Valéry décravaté. Au terme de ce long et passionnant travail, on obtiendrait une sorte de liste des corrélations possibles, probables – jamais certaines.
Valéry ne dit pas, à ma connaissance, "je n'ai pas lu la correspondance de Flaubert ; je ne me suis pas inspiré de celle-ci..." N'empêche... on verrait.
Un petit fait pour encourager un "chercheur" (ici, un limier à l'odorat affûté) à se lancer dans l'entreprise : la présence de Valéry à la fameuse première d'Ubu-Roi... Valéry s'intéressait à tout, et la pataphysique ne lui était pas complètement étrangère. Valéry ne pratiquait pas le grotesque du "Garçon", mais il y a chez lui plus que des traces de l' "hénaurme".
De même que Gorge Profonde conseillait de pister l'argent, je conseillerais à l'enquêteur de pister la vacherie, la rosserie, le paradoxe, le mordant. Et, histoire de pimenter un peu la chose, de s'amuser aussi à comparer les premières amours (plus qu'étranges) de l'un et de l'autre... C'est platement biographique, mais c'est amusant, et peut-être significatif (être "nabokovien" : qu'est-ce qui est indice, et qu'est-ce qui ne l'est pas ?).
Surtout, surtout, il faudrait un lecteur à la fois patient et doté d'une fine oreille susceptible de repérer que, de façon très peu définissable, pas du tout conceptualisable, telle formule de PV, "sonne Flaubert"...
Il faut rendre à César ce qui lui revient, et donc remercier notre Pic de la Mirandole d'avoir recherché et daté pour moi les publications de la correspondance de Flaubert dans l'époque qui nous intéresse. Voici donc ce que m'a fourni ChatGPT :
Gustave Flaubert, Correspondance, Paris, G. Charpentier, puis G. Charpentier et E. Fasquelle, 4 volumes :
Série Période Année Âge de Valéry
I 1830-1850 1887 15-16 ans
II 1850-1854 1889 17-18 ans
III 1854-1869 1891 19-20 ans
IV 1869-1880 1893 21-22 ans
C'est la première édition de la correspondance générale de Flaubert. Elle comprend 809 lettres. Elle est établie sous le contrôle de sa nièce Caroline Commanville.
Avant cette édition générale, certaines lettres de Flaubert avaient déjà paru dans des journaux, revues ou livres.
Par exemple, Maxime Du Camp avait publié en 1882-1883, dans ses Souvenirs littéraires, onze lettres de Flaubert – mais en les réécrivant. La première Correspondance générale de 1887 les reprendra d'ailleurs sous cette forme.
Donc un jeune Valéry pouvait avoir rencontré des morceaux de la correspondance flaubertienne avant même 1887 :
1884 : Flaubert–Sand → Valéry 12-13 ans
1887 : Correspondance I → 15-16 ans
1889 : Correspondance II → 17-18 ans
1891 : Correspondance III → 19-20 ans
1893 : Correspondance IV → 21-22 ans
1894 : Valéry commence sa mise en place intellectuelle après la « nuit de Gênes » de 1892.
Autrement dit, la correspondance complète de Flaubert vient à lui au moment exact où se constitue le jeune esprit qui deviendra Valéry.
Une autre hypothèse pourrait être envisagée, mais j'y crois moins : que Valéry ait lu de la correspondance de Flaubert à Edouard Lebey. C'est possible, et cela pourrait avoir quelque incidence (ponctuelle) sur les cahiers écrits le lendemain matin. Mais l'influence serait tardive, sur un esprit déjà très formé.
Voilà le programme. Il est copieux ; il pourrait être fertile.
J'arrête là cette bouteille numérique à la mer informatique à l'usage des générations qui liront encore.