dimanche 26 janvier 2020

Céline, Nabokov : interversions affectives


Faire passer l’oralité dans l’écrit littéraire, c’est faire place à une affectivité qui aura le droit et même le devoir de bousculer la syntaxe attendue. Les affects les plus puissants exprimeront directement leur ébullition par le désordre même de la phrase. Cette expression spontanée constitue un ‘naturel’ psychologique qui se substitue au ‘naturel’ concerté, rationnel, de l’écriture classique, à tel point que l’infraction peut presque passer inaperçue. 

Deux exemples d’une même distorsion. 

Chez Céline, dans Mort à crédit, le narrateur évoque la dévotion que sa mère éprouvait pour les magnifiques pièces de dentelle. On est dans l’indirect libre ; il va de soi que l’enfant se moque bien des dentelles et ne fait que rapporter l’enthousiasme maternel pour des pièces exceptionnelles : « Des Venises entiers en chasubles, comme y en a plus dans les musées ! » Le lecteur, contaminé par la ferveur professionnelle de la mère, note à peine que la formule est inversée : ce sont plutôt « en (point de) Venise, des chasubles entières ». Chasubles en dentelles ou dentelles en chasubles, peu importe, c’est la merveille qui compte, car elle souligne la dignité quasi-sacerdotale du petit commerce dont Clémence se fait gloire d’être la dévote ancille. 
Note 1 : « Venises » : Céline associe la majuscule et le pluriel, ce qui n’est pas très orthodoxe ; Morand le fera aussi, mais dans une intention tout autre
Note 2 : On pourrait croiser cette formule d’exultation avec une très importante métaphore de l’écriture fournie à quelques pages de là, suggérant la fonction sotériologique de la littérature : « C’est pas gratuit de crever ! C’est un beau suaire brodé d’histoires qu’il faut présenter à la Dame. C’est exigeant le dernier soupir. » De la chasuble au suaire, de la dentelle proprement dite à la dentelle de mots, la transposition se fait aisément (et plus encore si on tient à jouer sur les fils de la dentelle et le fils de la mère…). 

Deuxième exemple : Nabokov. 
Pnine dégringole un escalier sur le dos, son regard est comme égaré, on l’aide à se relever. Il n’y a rien de cassé. Ouf. 
« Poor Pnin had come down the last steps on his back. He lay supine for a moment, his eyes moving to and fro. He was helped to his feet. No bones were broken. »
Rudement émotionné, il tente de faire bonne figure, et se raccroche à ce qui lui est le plus naturel : la littérature russe. À peine relevé, il conseille à Victor de lire la nouvelle de Tolstoï La Mort d’Ivan Ilitch, où le personnage, suite à une chute, meurt d’un cancer du rein. Mais toute situation difficile détériore encore plus l’anglais de Timofei : 
« Pnin smiled and said : “It is like the splendid story of Tolstoy - you must read one day, Victor - about Ivan Ilyich Golovin who fell and got in consequence kidney of the cancer. »
Le romancier ne prend pas la peine de souligner l’étonnante interversion finale : « kidney of the cancer », au lieu de « cancer of the kidney. » Les mots sont tourneboulés comme le personnage, mais on peut très bien ne pas le remarquer, par rectification automatique à la lecture. 
C’est peut-être ce qui est arrivé au traducteur français qui, parfois insoucieux de rendre l’anglais chaotique si caractéristique de Pnine, néglige ici cet élément important du texte, et traduit « cancer du rein ». Il se contente de meurtrir la syntaxe : 
« Pnine sourit et déclara :
- C’est comme dans cette merveilleuse histoire de Tolstoï. Il faut que vous la lisiez, Victor, un jour ou l’autre. Où il est raconté comment Ivan Ilyitch Golovine tombe et du cancer du rein qui en résulte. »
 Il est vrai que le rythme anglais de la formule (2 + 2 en chiasme donnant encore 2 + 2) explique l'interversion. On aurait pu dire : « Où il est raconté comment Ivan Ilyitch Golovine tombe et du rein du cancer qui en résulte. » Le léger effet de bafouillement de « du rein du cancer » conviendrait assez. Une transposition même approximative aurait été souhaitable pour que le chiasme des mots rende la confusion des affects.


mardi 21 janvier 2020

Nabokov : escarbilles et corps glorieux


La principale leçon spirituelle de Nabokov est que, le passé étant irrémédiablement perdu, la Russie, qui est l’enfance, ne sera jamais retrouvée, ni même regrettée. Toutefois, le passé est susceptible d’être non pas reconstruit, mais recréé : cette entreprise d'anaktisis, plus ambitieuse qu’une laborieuse reconstitution, est pourtant la seule légitime. On n’inverse le temps que par l’œuvre, c’est-à-dire par les signes. La création artistique accomplit dans son ordre un miracle semblable à celui du pardon, qui, dans son ordre moral, transforme le passé en en changeant la signification. 
Il ne s’agit donc pas, surtout pas, de récupérer pieusement des bribes du monde disparu et de les rassembler par exemple dans un appartement à la russité ostentatoire comme font les beaux-parents de Loujine. Une telle entreprise met plutôt en relief la misère de ces débris tristement privés du contexte qui seul leur donnait sens et vie. 
La problématique de Nabokov, comme de bien d’autres auteurs, est l’antique question « ubi sunt… ? » Où est passé le passé ? Que sont les amis devenus ?
Il arrive que la question soit posée de façon strictement matérielle. Dans ses rêveries, Ganine se souvient des détails merveilleux de son adolescence et songe à l’hypothèse d’un éternel retour qui promettrait, au prix de beaucoup de patience, la réédition stricte des mêmes choses, des mêmes êtres, des mêmes situations : 
« Et où est tout cela maintenant ? songeait Ganine. Où est le bonheur, le soleil, où sont ces épaisses quilles de bois qui bondissaient et s'entrechoquaient si joliment, où est ma bicyclette avec son guidon bas et son grand pignon ? Il y a une loi, paraît-il, qui dit que rien ne disparaît jamais, que la matière est indestructible. Donc les éclisses de mes quilles et les rayons de ma bicyclette existent encore, quelque part, aujourd'hui. Ce qui est dommage, c'est que jamais je ne les retrouverai - jamais. J'ai lu autrefois quelque chose sur ‘l’éternel retour’. Mais qu'arrive-t-il quand ce jeu de patience compliqué ne réussit pas une seconde fois ? » [traduction Pléiade]
« Where is the happiness, the sunshine, where are those thick skittles of wood which crashed and bounced so nicely, where is my bicycle with the low handlebars and the big gear ? It seems there’s a law which says that nothing ever vanishes, that matter is indestructible ; therefore the chips from my skittles and the spokes of my bicycle still exist somewhere to this day. The pity of it is that I’ll never find them again - never. I once read about the ‘eternal return.’ But what if this complicated game of patience never comes out a second time ? »
L’hypothèse d’une résurrection matérielle sombre dans le ridicule d’une attente infinie. Malgré ce que disent certains critiques, il semble bien que Ganine n’accède pas au niveau de la création, de la re-création artistique. Mais, en refusant de revoir Machenka, il manifeste qu’il accède au moins à la valeur et à l’autonomie de la mémoire, de la remémoration - donc à une des conditions essentielles de la création. On n’est pas tout à fait sûr que la femme d’Alfiorov soit vraiment la Machenka de Ganine (ce prénom diminutif est on ne peut plus répandu). Mais ce qui est certain, c’est que Ganine a vraiment compris que, même si c’était bien sa Machenka à lui, la femme qu’il reverrait sur le quai de la gare ne serait pas, ne pouvait plus être celle qu’il a aimée. Alors que la mémoire la lui restitue à tout instant dans sa vérité éternelle. 

Vers la fin de Pnine, le narrateur Vladimir Vladimirovitch, se montrant ouvertement sur le devant de la scène romanesque, évoque sa toute première rencontre avec Pnine, dans son enfance petersbourgeoise : 
« Mon premier souvenir de Pnine est associé à un grain de poussière de charbon entré dans mon œil gauche par un dimanche de printemps en 1911 »
« My first recollection of Timofey Pnin is connected with a speck of coal dust that entered my left eye on a spring Sunday in 1911. »
Le jeune V. V. souffre d’une escarbille logée à l’extême nord (bien sûr) de son globe oculaire ; c’est dire que son monde, son orbe, son ‘mir’ en est perturbé, gâché. On l’emmène chez le Dr Pavel Pnine, qui résout le problème en un instant.
« Et quel soulagement divin quand, au moyen d’un instrument menu semblable à la baguette de tambour d’un elfe, le doux docteur retira du globe de mon œil l’atome qui l’opprimait. »
« And what a divine relief it was when, with a tiny instrument resembling an elf’s drumstick, the tender doctor removed from my eyeball the offending black atom ! »
Mais s’ensuit une étrange rêverie :
« Je me demande où il se trouve aujourd’hui, ce petit point noir. Le fait est, bête et fou, qu’il existe réellement quelque part. » 
« I wonder where that speck is now ? The dull, mad fact is that it does exist somewhere. »
Comme les atomes d’Épicure, les particules élémentaires de la matière sont indestructibles. La douleur a disparu en un instant ; la particule durera à jamais, mais n’obsèdera pas le narrateur, qui pourra mener une vie libre, heureuse et créatrice - heureuse principalement parce que créatrice. 
Mais il n’en va pas de même pour le fils du docteur, notre Timofei, qui fait une brève apparition à ce moment-là. 
[Le rapport entre V. V, Pnine, et l’escarbille est traité selon une autre perspective par Stephen Casmier dans « A Speck of Coal Dust : Vladimir Nabokov's Pnin and the Possibility of Translation », Nabokov Studies, Volume 8, 2004, pp. 71-86 ; Published by International Vladimir Nabokov Society and Davidson College. DOI: https://doi.org/10.1353/nab.2004.0005]
Outre ses divers handicaps comiques (maladresse, anglais biscornu, manies etc.), Pnine souffrira de ‘specks’ qui, eux, ne s’en vont pas d’un coup de baguette magique : par exemple sa calamiteuse épouse, et V. V. comme témoin triomphant de son passé ridicule. 

Mais ce n’est pas encore là le plus sérieux. 
Pnine sait bien lui aussi qu’il ne retrouvera pas la Russie ; mais il ne peut s’y faire (en cela, il ressemble plus au névrosé qu’au psychotique ; video meliora proboque, deteriora sequor…). Il cherche à tout prix à sauver le sens de sa vie en récupérant des bribes de traditions, des mots, des vestiges du paradis perdu. Avec ces broutilles touchantes mais insignifiantes, il tente de composer un ‘grand’ ouvrage, qui ne verra certainement jamais le jour, et qui ne serait au mieux qu’un bric-à-brac. Il cherche à maintenir un monde disparu, mais n’a ni la force ni le génie de le faire revivre dans la transfiguration de l’œuvre, dans la résurrection par les signes. Ganine sait que la remémoration est la seule voie, et s’en arrête là. Nabokov le sait aussi, mais sa remémoration, elle, est active, elle restitue son objet dans le monde de l’art. Ce sont là deux façons de revivre le passé « recollected in tranquility » [cf. Wordsworth : « Poetry is the spontaneous overflow of powerful feelings : it takes its origin from emotion recollected in tranquility »].

Le plus sérieux, la raison la plus profonde de cette incapacité de Pnine, nous est peut-être suggéré à travers l’indice de l’escarbille. Le narrateur, on l’a vu, en a été débarrassé en un clin d’œil. Mais Pnine n’arrive pas, malgré ses efforts, à ne plus penser à Mira, son 'mir’, son monde perdu, qui a vraisemblablement été dispersé à jamais en une infinité d’escarbilles, véritables particules de charbon résultant d’une carbonisation, que l’on ne peut matériellement récupérer, rassembler, recollecter. L’ubi sunt ? est pour lui une question définitivement sans réponse. Il recueille pieusement des faits et anecdotes ponctuels, mais ne pourra en faire un corps, un individu, une personne. Il ne peut renoncer à une reconstitution matérielle. Dans la scène de la baignade, est évoqué le rapport entre la foi et le sens tactile. De même que saint Thomas exigeait de toucher pour croire, Pnine ne peut admettre la dissémination physique définitive de Mira. C’est pourquoi il ne veut pas penser à elle : « Pnine avait appris au cours des dernières années à ne jamais se souvenir de Mira Belotchkine » [« Pnin had taught himself, during the last ten years, never to remember Mira Belochkin »]
C'est parce qu'il est foncièrement mélancolique, parce qu’il ne se remet pas de la perte de l'être aimé, qu’il collectionne vainement et indéfiniment les petits faits qui sont l’image de sa dispersion en même temps que la dispersion de son image. 

Longtemps la religion chrétienne a proscrit la crémation pour ne pas contrevenir à la résurrection promise des corps. Mais pour un dieu tout-puissant, rien n’est impossible, et rien ne coûte. Il lui est aussi facile de recomposer des escarbilles dispersées dans tout l'univers que de restituer l’intégrité d’un corps inhumé. Nabokov est ce Dieu tout-puissant et serein qui refait le monde avec des mots, un autre monde qui est le même, mais transfiguré en matériaux purs, en pigments éternels, en mots incorruptibles, qui ressuscite Lolita en corps glorieux. 
Lolita sera transfigurée en Lolita. 
Mira ne sera pas transfigurée en Mira.


Nabokov / Sterne (minimes notules)


Sterne signale dans Tristram Shandy la « bend sinister », la « brisure à senestre » sur le carrosse familial, formule qui a fourni un titre de roman à Nabokov. 
C’est on le sait un signe de bâtardise, ce que le nom de Pnine est aussi (réduction du nom noble ‘Repnine’) 
Puis, quelques pages plus loin, (à propos de l’épisode du marron brûlant), Sterne évoque de façon périphrastique la braguette (sans zipper à l’époque) en des termes qui font songer au passage correspondant dans Pnine : 
« it was that particular aperture which, in all good societies, the laws of decorum do strictly require, like the temple of Janus (in peace at least) to be universally shut up. »
trad. Frenais, 1803 : « cette espèce de baie, que les lois du décorum exigent qui soit strictement fermée comme le temple de Janus, au moins en temps de paix… »
La comparaison avec le temple de Janus, ouvert ou fermé selon qu’on est en paix ou en guerre, est déjà très drôle ; drôlerie que la possible mise en relation avec la meurtrissure guerrière et les obsessions polémologiques de l’oncle Toby ne fait qu’accroître.
Un regret : la traduction de decorum par ‘décorum’ ; il semble qu’il vaudrait mieux, le sens anglais se rapprochant de l’étymologie, dire ‘décence’ (« Dulce et decorum est pro patria mori »). En Folio, Tadié traduit aussi par ‘décorum’.
Traduction plus judicieuse : 
« cette ouverture que dans toute bonne société les lois de la simple politesse exigent qu'on tienne, ainsi que le temple de Janus (en temps de paix du moins), fermée. »
traduction donnée (mais non créditée je crois) par 
Dupont Victor. Note sur l'immoralité de Sterne : "Tristram Shandy" et le "Voyage sentimental" . In: Littératures 4, janvier 1956. pp. 91-115; doi : https://doi.org/10.3406/litts.1956.946
https://www.persee.fr/doc/litts_0563-9751_1956_num_4_1_946 »)

Rappelons la phrase de Pnine : 
« The zipper a gentleman depends on most would come loose in his puzzled hand at some nightmare moment of haste and despair. »


vendredi 17 janvier 2020

Céline, virtuose du bredi-breda (+ Flaubert et Nabokov)


CNRTL : 
bredi-breda :
Vx, fam. D'une manière précipitée et brouillonne. Il nous a raconté cela bredi-breda (Ac.1798-1932) ; il [l'archiprêtre] allait tenter un effort pour se mettre debout, puis se retirer bredi-breda (F. Fabre, Le Roi Ramire,1884, p. 250).
Prononc. et Orth. : [bʀədibʀəda]. Les dict. écrivent bredi-breda avec un trait d'union sauf Ac. 1798 qui écrit bredi, breda. Pour brédi-bréda avec é accent aigu, cf. A. Delvau, Dict. de la lang. verte, 1867, p. 59. Étymol. et Hist. Ca 1580 bredi bredac (Ph. d'Alcripe, Nouvelle fabrique, p. 80 dans Hug. : sautant bredi bredac). Onomat. burlesque exprimant la précipitation et ayant pour base le lat. brittus, v. bredouiller, bredindin et bretonnant.


L’écrivain classique ne propose au lecteur qu’un texte concerté, pourpensé, pesé, évalué. Il trie ses mots, élimine ses formules, opère des substitutions, et ne garde, de tout ce qui lui vient, que le plus efficace, afin de produire un texte qui fasse flèche sans hésitation, sans le moindre ‘tremblé’. Du brouillon à la version définitive, il y a loin. Avec Valéry (pour le poème) un tel travail est en droit indéfini : « Je suis le roi de la rature ». Pour Flaubert, le travail de la prose est presque sans fin, car il faut trouver la tournure et le mot insubstituables qui, en droit, existent. La logique propre à l’écrit consiste à donner, à force de choix, l’impression de la nécessité. Les mots qui viennent en foule doivent être impitoyablement élagués. De là vient l’étrange impression que donnent les brouillons où l’auteur accumule, hésite, surcharge, laisse encore flotter les potentialités, dans une survie qu’on sait très temporaire. 
Par exemple ce brouillon de Flaubert (la table du banquet de noces de Madame Bovary) : 
«C’était sous la charreterie que l’on avait dressé la table – elle était à trois côtés en fer à cheval – il y avait trois quarante couverts, & une table de plus pr les marmots – les murs d’argile étaient tendus des draps blancs & les colonnes qui portaient le grenier de toile tendaient les murs d’argile – il y avait quatre gigots – un à chaque bout trois gigots, avec leur frisure de papier admirablement faite – quatre aloyaux dans les coins – un gigot à chaque bout aux quatre coins bouts – un deux gigots atterrissant avec contre – entr’eux – séparés par des aloyaux entr’eux par deux aloyaux qui venaient après et une fricassée de poulet}} pas de poisson ni de légumes»
La version définitive, bien connue, sera parfaitement ‘nettoyée’ : 
« C’était sous le hangar de la charretterie que la table était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassées de poulets, du veau à la casserole, trois gigots et, au milieu, un joli cochon de lait rôti, flanqué de quatre andouilles à l’oseille. »

Dans le roman de Nabokov, le frère de Sebastian Knight consulte les papiers que l’écrivain a laissés à sa mort : 
Nabokov, La vraie Vie de Sebastian Knight, chap. IV, Pléiade p. 417 :
« Parmi des documents juridiques, je trouvai un bout de papier sur lequel il avait commencé d'écrire une histoire — il n'y avait qu'une unique phrase s'arrêtant court, mais qui me donna l'occasion d'observer la façon étrange qu'avait Sébastian — en plein travail d'écriture — de ne pas biffer les mots qu'il venait de remplacer par d'autres ; si bien que, par exemple, la phrase sur laquelle j'étais tombé se déroulait comme suit : «Comme il avait le sommeil Ayant le sommeil profond, Roger Rogerson, le vieux Rogerson acheta le vieux Rogers acheta, craignant tellement Ayant le sommeil profond, le vieux Rogers craignait tellement de manquer le lendemain. Il avait le sommeil profond. Il craignait mortellement de manquer l'événement du lendemain la splendeur un des premiers trains la splendeur aussi ce qu'il fit fut d'acheter et de rapporter chez lui un d'acheter ce soir-là et de rapporter chez lui non pas un mais huit réveils de différentes tailles avec un tic-tac vigoureux neuf huit onze réveils de différentes tailles faisant tic-tac lesquels réveils neuf réveils comme un chat a neuf qu'il plaça qui fit ressembler sa chambre plutôt à 
Je regrettai que ça s'arrêtât là. »
« I found a slip of paper on which he had begun to write a story—there was only one sentence, stopping short but it gave me the opportunity of observing the queer way Sebastian had—in the process of writing—of not striking out the words which he had replaced by others, so that, for instance, the phrase I encountered ran thus: “As he a heavy A heavy sleeper, Roger Rogerson, old Rogerson bought old Rogers bought, so afraid Being a heavy sleeper, old Rogers was so afraid of missing to-morrows. He was a heavy sleeper. He was mortally afraid of missing to-morrow’s event glory early train glory so what he did was to buy and bring home in a to buy that evening and bring home not one but eight alarm clocks of different sizes and vigour of ticking nine eight eleven alarm clocks of different sizes ticking which alarm clocks nine alarm clocks as a cat has nine which he placed which made his bedroom look rather like a 
I was sorry it stopped here. » 
Tout à l’opposé de cet auteur fictif, Nabokov lui-même, très méthodique, ne laisse dans ses romans nulle trace de ses doutes, de ses essais et renoncements. Jusque dans ses étrangetés, le texte est très lucidement tiré à quatre épingles. 

Il en va tout au contraire avec Céline (comme souvent). La psychologie très singulière de l’auteur et de ses personnages se conjugue avec une intention stylistique entièrement nouvelle, qui démultiplie les infractions à la règle d’un bien écrire conçu avant tout comme bien ‘mondé’ - comme on dit ‘une amande mondée’, ou un ‘monde’, c’est-à-dire un ensemble nettoyé de ses scories, é-mondé. C’est donc aussi dans le style qu’il y a de l’im-monde chez Céline. 
Il s’agit de rendre l’oral, le parlé, avec ses hésitations, tâtonnements, repentirs, redites, vides, insistances. La redondance devient donc une figure de style privilégiée, à la fois caractérielle et musicale (cf. Mort à crédit p. 863 : « toute la lune, dans sa totalité complète »). L’oral est ce qui disparaît avec l’instant ; il faut donc s’assurer que le message a été transmis ; alors, la redondance vient conjurer le bruit, et remplacer le geste supposé mais non vu, le souffle suggéré mais non entendu. Si le locuteur (et souvent l’auteur) est caractériel, agacé, en rage, les répétitions se démultiplient, les ressassements prolifèrent jusqu’à un ‘gâtisme’ final, dont on ne sait trop s’il est spontané ou joué (avec Céline, la différence entre les deux est toujours très sujette à caution). 
Certes, les personnages (Auguste, Clémence, Courtial) se répètent sans fin. L’auteur, à mesure qu’il vieillit, radote inépuisablement. Rigodon, fini la veille de sa mort, mais non relu, comporte de longues redites dont on ne peut savoir si elles étaient destinées à être éliminées.

Mais cette insistance se joue aussi sur le plan stylistique, qui est en définitive le plus important (le fond de la littérature, c’est sa forme). L’auteur, même hors dialogues (c’est son innovation la plus hardie), écrit comme on parle, bafouille, hésite, mais aussi vitupère, vaticine, exagère (copieusement). L’auteur procède comme le Temps, car il se veut le témoin exact de l’universel désordre :
Maudits soupirs pour une autre fois p. 119 : « Le temps c’est pas une faux qu’il a, c’est une sorte de louche et une marmite monstre, il fout tout dedans, il bascule, il s’amuse à tritouiller [sa]* marmelade obscène, que tout se mélange confond s’embarbouille englue. »
Selon H. Godard la leçon est « ça », ce qui nous semblerait justifié si le mot était précédé d’une virgule (le verbe ‘marmelader’ est certes peu usité, mais Céline peut l'avoir inventé) ; il faudrait voir le manuscrit.

Quelques exemples (Pléiade) :
Mort à crédit p. 853 « il devenait rancuneux, tatillonneux, agressif à mon égard »
Mort à crédit p. 862 : « Combien ce fut tout ça pénible, infect, écœurant… »
Mort à crédit p. 906 « entièrement capitonné, fangeux, enrobé, soudé dans la pâte à merde ! »
D’un Château l’autre, p. 11 « Brottin Achille, lui, c’est l’achevé sordide épicier, implacable bas de plafond con… »
D’un Château l’autre p. 112: « Danube si brisant furieux ! […] si fougueux colère frémissant fleuve »
Nord, 1° § : « cette hideuse satanée horde d'alcooleux enfiatés laquais »
Rigodon, p. 778 « celui qui se tait pas, en tout et partout, est qu'un cabotin, vil quelque chose, député, bourrique, viande à fuir. »
Bien souvent, on se demande ce qui est substantif ou adjectif, ou autre - donc quoi se rattache à quoi, et comment. Les adjectifs sont l’objet préféré de ces accumulations. Mais les verbes les connaissent aussi : 
Guignol’s Band 1 (prélude) : « La boue du fleuve tout éclabousse !... brasse, gadouille la cohue qui hurle étouffe déborde au parapet !.. »
L’auteur mélange et imbrique les mots, de même que les choses sont entassées les unes sur les autres, ou, selon une tournure qu’il affectionne, les unes « dans » les autres. Le principe d’exclusion spatiale de tout objet par un autre est bien malmené, suggérant un monde d’interpénétration donc de confusion généralisée : 
Rigodon Pléiade p. 762-763 : « méli-mélo de croupions, nichons, bras et cheveux... coincés imbriqués […] comprimés, pressés, pillés, pressurés »

C’est là un des moyens par lesquels Céline fait entrer le lecteur dans la fabrique du texte. Il ne gomme rien des essais, tentatives plus ou moins opportunes de vocabulaire. Il nous livre tous ses tâtonnements. Quand il veut caractériser une chose, les divers mots qui lui viennent à l’esprit ne sont pas mis en compétition et triés selon leur pertinence. Ils sont livrés en vrac (ce qui ne signifie pas en désorde) dans un effet de brouillard, de brouillon, indépendamment de leur statut grammatical habituel, laissé dans l’indécision (p. ex. Guignol’s Band 1 : « croque-notes raté vagabond »). Plusieurs mots tournent autour de l’idée, la cernent de traits, créent un halo de qualifications dont chacune est approximative, mais dont l’ensemble finit par faire vibrer le sens de façon infiniment plus vivante que ne le ferait un mot bien précis, net et choisi, mince et coupant comme la ligne unique d’un contour. En anti-classique, en lointain disciple de Rabelais, Céline ajoute, accumule, surcharge : l’outrance, l’exagération constituent un de ses procédés principaux, d’ailleurs proclamé comme tel, aussi bien dans les situations que dans les mots qui les décrivent. On a sans cesse des entassements et des écroulements de choses, mais aussi des entassements et cataractes de mots (un des personnages de Guignol’s Band est nommé Cascade).
Les illustrations de Gen-Paul sont magnifiquement accordées à ce procédé d’écriture qui multiplie les ‘fausses’ lignes et donne une grande sensation de présence. Un mot n’annule pas le précédent, mais le complète. Pour le lecteur non encore habitué, cette prolifération peut donner une impression d’inextricable fouillis comme ferait La belle Noiseuse de Frenhofer. Mais avec un peu d’entraînement, on ressent la paradoxale force de présentification de ces approches multiples, de ce bégaiement. Céline multiplie les termes ‘approximatifs’, au sens positif du mot, à savoir : qui approche, qui s’approche, qui rend proche.
En particulier, pour qualifier, le plus souvent pour disqualifier, il aime multiplier, de façon aberrante en français, les adjectifs antéposés. Ainsi, il fait attendre le substantif, qui se trouve comme écrasé par avance par toutes les versions et variantes possibles de son ignominie. Ces adjectifs sont certes largement redondants, mais pas franchement synonymes ; chacun apporte l’écot de sa singularité. Même hors de la violence des pamphlets, l’injure est un modèle stylistique sous-jacent - le chapelet d’injures qui ne se soucie pas de cohérence ou de compatibilité. Il s’agit, par des coups redoublés, de ‘sonner’ par avance le substantif (le nom mis à mal par ses épithètes même).
On a donc l’impression d’être présent aux côtés du romancier, à son atelier, au moment où les possibles ne sont pas encore éliminés ; on voit le roman en train de se faire, encore pris dans sa gangue, minerai non encore purifié. Il semble qu’on accède à l’écriture in statu nascendi, qui cherche encore sa formulation avant la profération, qui tâtonne ; comme si la nappe phréatique, l’implexe verbal étaient mis en évidence, et exposés sans élimination (non sans ordre, non sans rythme). Chaque mot, chaque formule, est ainsi à la limite indécise du possible et du réel, du choisi et du non-choisi ; l’auteur cherche ses mots, et nous les donne tels qu’ils émergent dans sa conscience verbale. De cela vient la possibilité (très nouvelle assurément) de caractériser très fortement, sans pour autant définir nettement. On est dans une atmosphère, dans une ambiance mentale où sont maintenues la densité voire la brutalité de l’affect. Ça ronchonne, bredouille, répète, attaque par une série d’angles divers, tous des à-peu-près, mais dont l’accumulation sans clarté est pourtant très efficace. Il ne s’agit pas de brosser un portrait mais de mitrailler le plus grand nombre possible d’exécrations. Ce ne sont pas des mots d’avant les mots. Ce sont des mots d’avant le choix ; c’est le brouillon, le brouillard. Le paradoxe, et la merveille littéraire, c’est que cette façon de ne pas choisir est une façon de tout choisir ; cette façon de proposer revient à tout imposer puisque le lecteur ressentira l’effet de chaque mot, ne pourra pas se tenir à distance de l’inquiétante rumeur de sous-sol, faite de grommellements et ruminations.


mardi 14 janvier 2020

Céline : l'oral et ses redites


billet complété par :
Céline : l'oral et ses redites (2) : L'oncle Édouard et Descartes
https://lecalmeblog.blogspot.com/2020/02/celine-loral-et-ses-redites-2-loncle.html

Céline, c’est bien connu, cherche à instiller l’oral dans l’écrit. Or, si scripta manent, en revanche verba volant. L’écrit peut donc être bref, compendieux, sans redondance puisqu’on lit à son rythme et on peut éventuellement relire. Car l’écrit, c’est une évidence qu’il faut souligner, a partie liée à l’espace (réversible), quand l’oral relève du temps seul (irréversible). À l’oral, l’instant fait tout disparaître. Le problème de l’oral littéraire, c’est principalement la disparité entre ces deux temporalités. 
Dans le langage parlé, on ne cesse de répéter, de reprendre - que ce soit conversation de famille ou cours en amphi… À l’oral, la pensée et l’expression se cherchent, les affects à la fois troublent l’élocution et incitent à parler. Donc à répéter, pour donner le temps de comprendre, pour se donner le temps de réfléchir ou, plus fréquemment, pour se conforter et conforter autrui dans la vérité profonde de l’opinion qu’on vient d’énoncer.
La transposition à l’écrit a donc des effets cocasses, surtout en raison de la tradition française du ‘beau style’ qui maudit les répétitions. Céline, bien sûr, n’hésite pas à en rajouter, et ses personnages souvent obsessionnels se répètent de façon insupportable : perroquets, pantins ruminant indéfiniment la colère, la hargne, la haine, les imprécations, les conseils.
Les radotages du père dans Mort à crédit sont comme la préfiguration des obsessions haineuses des pamphlets, mais aussi de l’écriture célinienne à venir, qui retourne sans cesse en boucle sur elle-même. Le musicien peut répéter un motif ; Céline s’attribue ce droit dans sa musique personnelle. Ainsi, l’insistance, voire l’exaspération accèdent à la dignité esthétique.

Prenons dans Mort à crédit quelques exemples qui seront plus frappants encore si on isole chaque reprise (à peine variée) par un retour à la ligne. Il s’agit dans tous ces cas d’indirect libre : l’auteur assume donc une part de la redondance en nous fournissant l’écho interne des propos déjà redondants, donc en y ajoutant la sensation de vertige du jeune Ferdinand assailli par les radotages des pitoyables adultes auxquels il devrait se soumettre : 

p. 855 :
Après deux mois à l’essai, il avait parfaitement saisi 
- que je me plairais jamais ailleurs... 
- Que le condé du Génitron c’était entièrement pour mon blaze, 
- que ça me bottait exactement, 
- qu’autre part dans un autre jus je serais toujours impossible... 
- C’était écrit dans mon Destin... 
(soit 5 fois)

p. 793 :
C’est une chose alors mes dabes 
- qu’ils n’auraient pas pu encaisser, 
- qu’ils avaient jamais pu blairer, 
- qu’ils avaient jamais pu comprendre, que je manque, moi, d’espérance et de magnifique entrain... 
- Ils auraient jamais toléré... 
(soit 4 fois ; ce dont il est question n’étant mentionné qu’en 3° occurrence)

p. 854 : 
Enfin, tout de même, y a un chapitre où il m’a 
- jamais truqué, 
- jamais déçu,
- jamais bluffé, 
- jamais trahi même une seule fois ! C’est pour mon éducation, mon enseignement scientifique. Là, 
- jamais il a flanché, 
- jamais tiqué une seconde !... 
- Jamais il a fait défaut ! 
soit 7 fois, le thème indiqué seulement à la 4°

p. 861 : 
Il voulait que son lecteur 
- en personne 
- lui-même se forme 
- sa propre conviction, 
- par ses propres expériences... quant aux choses les plus relatives, des astres et de la pesanteur... 
- Qu’il découvre lui-même les lois... Il voulait ainsi 
- l’obliger ce lecteur, toujours fainéasson, à des entreprises très pratiques 
- et point seulement le contenter par une ritournelle de flatteries...
7 fois, la dernière avec une présentation inversée de la même idée.


mercredi 8 janvier 2020

Perte et possession (Rilke, Valéry, Capote, Proust, Yourcenar, Dickinson, Durrell)


Le très jeune Balthus avait mis en images l'histoire de son chat perdu (Mitsou). Rilke a écrit pour lui une préface en français. Conformément à sa pensée orphique, Rilke parle de ce chat comme d'une Eurydice bien plus présente d'avoir été perdue, présente grâce à la catastrophe, à un niveau supérieur qui est celui de l'œuvre d'art qui à la fois dit et surmonte la perte. 
"Est-ce que vous avez bien réfléchi à ce que c'est que la perte ? Ce n'est pas tout simplement la négation de cet instant généreux qui vint combler une attente que vous-même ne soupçonniez pas. Car entre cet instant et la perte il y a toujours ce qu'on appelle - assez maladroitement, j'en conviens - la possession. 
Or, la perte, toute cruelle qu'elle soit, ne peut rien contre la possession, elle la termine, si vous voulez ; elle l'affirme ; au fond ce n'est qu'une seconde acquisition, toute intérieure cette fois et autrement intense. 
Vous l'avez senti d'ailleurs, Baltusz ; ne voyant plus Mitsou, vous vous êtes mis à le voir davantage. Vit-il encore? Il survit en nous, et sa gaieté de petit chat insouciant, après vous avoir amusé, vous oblige : vous avez dû l'exprimer par les moyens de votre tristesse laborieuse." 

Exactement à la même époque (à quelques semaines près), Valéry écrit : 
Adonis, Pléiade t.1 p. 488 : « ... ainsi le sentiment de l'amour, que la possession exténue, la perte et la privation le développent. Posséder, c'est n'y plus penser ; mais perdre, c'est posséder indéfiniment en esprit. »

Plus tard, mais encore à propos d’un chat (animal propice semble-t-il à ces réflexions) :
Capote,  Petit Déjeuner chez Tiffany, trad. G. Beaumont, Folio p. 119 : 
"... ça pourrait durer toujours de ne pas savoir ce qui est à vous, jusqu'à ce que vous l'ayez perdu"
"It could go on forever. Not knowing what's yours until you've thrown it away"

et
Proust, Sodome et Gomorrhe, 2° partie (suite) : 
« ... la maladie, en retirant peu à peu la vue à Brichot, lui avait révélé les beautés de ce sens, comme il faut souvent que nous nous décidions à nous séparer d’un objet, à en faire cadeau par exemple, pour le regarder, le regretter, l’admirer. »

et : 
Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur p. 22 : 
« On ne possède éternellement que les amis qu'on a quittés. »

et :
Dickinson
«  Pour les fidèles, l’absence est de la présence concentrée. » 
[to Susan Huntington Dickinson, 1878, 'To the faithful absence is condensed presence. To the others - but there are no others.']

et : 
Proust, La confession d’une jeune fille (1), in Les Plaisirs et les jours  : 
« L’absence n’est-elle pas pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ?  »

et :
Proust, À l'Ombre des jeunes filles en fleurs
"Je songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante Léonie [...] Il me semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis envelopper, l'habitude m'avait empêché de jamais la voir ; m'en séparer eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance."

et : 

Durrell, Justine II, in Le Quatuor d'Alexandrie (traduction Giroux) :

"D’une certaine façon je sens que notre amour a vraiment gagné dans la perte de l’objet aimé ; c’est comme si la présence physique de l’autre empêchait la véritable existence de l’amour, sa réalisation."


lundi 30 décembre 2019

La passion de J.-K. Huysmans


On n’est pas très bien loti en ce qui concerne les biographies de Huysmans. La seule sérieuse date des années 50, et les autres... enfin passons. 
Je n’ai rien trouvé de nouveau ces dernières années concernant sa maladie finale. Pourtant, il y aurait au moins de quoi s’interroger, d’un point de vue médical et psychologique.
Il y a quelques années, il a été beaucoup question dans les média du cancer de la bouche de Michael Douglas, et de son lien avec ses pratiques sexuelles bucco-génitales. Or ce n’est depuis longtemps un secret pour personne que telle était la passion (au sens sadien de ‘perversion favorite’) de Huysmans. Sa correspondance avec Prins et avec Hannon ne cesse d’en faire mention et grand éloge ; un poème particulièrement scabreux est centré sur ce goût singulier. En outre, Huysmans était un grand fumeur : il fumait encore quand il n’avait plus de bouche et il est mort la cigarette à la main. Il pratiquait sa passion avec des prostituées dont la santé était vraisemblablement douteuse (il parle de « manger les bonbons de la prostitution »).
Il a eu sans cesse de terribles problèmes de dents (dont on trouve l’écho dans un chapitre célèbre d’ À Rebours), mais de sérieux problèmes aussi d’entrailles, d’hypocondrie, de névralgies. Sa fin a été un calvaire (ceci est connu et décrit). On peut donc se demander si sa Passion (son martyre final) ne serait pas en rapport avec sa passion au sens sexuel. 
Dans son œuvre, on trouve des formules qui évoquent nettement l’érotisation de l’oralité. Entre bien d’autres exemples (qu’il faudrait cataloguer pour étayer cette hypothèse) il appelle les bordels des « buvettes d’amour » (Marthe). Des Esseintes se délecte d’un « orgue à bouche » par lequel il compose des cocktails raffinés en savants contrepoints. Dans son étonnant et très beau Poème en prose des viandes cuites au four, on lit : « le célibataire sombre, corps et biens, apercevant dans un lointain mirage un joyeux tourne-broche, rouge comme un soleil, devant lequel passent lentement, jutant à grosses gouttes, de tout puissants rumstecks. »
Il nomme poétiquement sa passion « mâcher la rose » ; et il dit finalement de son calvaire : « C’est la vraie croix, celle-là, et sans rose », allusion chrétienne et ésotérique - et autre, vraisemblablement.
On a beaucoup glosé sur la dimension mystique de cette agonie. On y a vu une punition de l'écrivain pour son usage transgressif du langage. On a fait des hypothèses analogues pour la maladie de Freud, grand fumeur lui aussi, mais le parallèle doit probablement s’arrêter là. 
On dit qu’il a été puni par là où il a péché ; mais peut-être aussi par où il a léché.



samedi 28 décembre 2019

Redondance et poésie : 'l’inutile retour…'


On peut réduire la prose à sa fonction de transmission d’un message. Une fois le message transmis, il n’est pas nécessaire de le répéter. Valéry l’a dit et redit, lui qui détestait les redites. Mais la répétition peut être utile : la redondance a fonction pédagogique (la pédagogie est d’ailleurs presque toute de redondance et de ressassement). On peut répéter strictement pour s’assurer de la transmission ; on peut répéter autrement pour s’assurer de la compréhension. 
La poésie, à l’inverse, n’a pas (ne devrait pas avoir) pour fonction de transmettre un message, mais de susciter chez le lecteur un état affectif. Contrairement à la prose qui marche, qui va d’un point à l’autre, la poésie danse (cf. Valéry) pour le plaisir de danser, et ses mouvements aboutissent moins à un lieu dans l’espace qu’à un état dans le psychisme. Semblable à la musique, la poésie peut donc se permettre de répéter, de se répéter, sans radoter. Ici, la répétition est plutôt caresse : il n’est de caresse que répétée, toujours recommencée : une fois ne suffit pas, doit être réitérée, confirmée, pour rassurer, rasséréner, garantir. D’où, aussi, la difficulté, voire l’impossibilité d’une poésie narrative ou didactique, qui s’accommode très mal de cette temporalité éprise de boucles et de retours. 
Une certaine poésie moderne se signale, entre autres caractères, par son âpreté, voire son agressivité, en rupture avec une poésie plus traditionnelle visant à la souplesse, à une volupté plus tendre. Du point de vue rhétorique, la première se signalerait par le recours à l’oxymore, choc des contraires, dissonance qui fait des étincelles chez le lecteur ; la seconde, par la redondance, qui tend à la confirmation rassérénante. La poésie (Lévi-Strauss, après Valéry, l’a brièvement et admirablement montré) consiste en une double articulation de systèmes respectivement acoustique (signifiant) et sémantique (signifié) - hésitation prolongée entre le son et le sens. Or le son, le signifiant est (en général) dans la poésie, l’objet de répétitions : retour de schémas rythmiques, de rimes, d’assonances, de réitérations (jusqu’au pantoum). Toujours la musique et la mesure agissent sur le tympan, au moins en sourdine. Les formes simples de la poésie et de la musique populaires (le rondeau par exemple) assument très nettement ce plaisir simple de redire, de faire écho. Il est facile de remarquer que les mots tendres, hypocoristiques, jouent très souvent sur des répétitions (enfantines) de sonorités : Toto, Mimi, Loulou, Lola, Lolita… 
Le retour (dont le rythme cardiaque est le paradigme, peut-être l’origine) est donc chose acquise en poésie. Mais on peut remarquer en outre que, bien souvent, les vers considérés comme les plus exquis redoublent ce caractère formel de leur rythme par des redondances dans leur contenu. On aurait alors un feu croisé d’insistances, à la fois dans le son et dans le sens. Souvent la beauté extrême de ces vers fait oublier de noter (cet oubli est un effet direct de leur efficacité) le caractère manifestement hyper-redondant de leur sens. La poéticité aurait un effet hypnotique sur la rationalité critique. Allons au plus connu. 
On admire : 
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille
ne remarquant guère que c’est là une redondance caractérisée : « sois sage » / « tiens-toi plus tranquille ». Si l’on n’était pas dans une extase de bercement, on parlerait de ‘remplissage’. D’autant que la suite n’est pas en reste : 
Tu réclamais le soir, il descend, le voici,
Une atmosphère obscure enveloppe la ville
deux vers qui ne sont faits que de redondances ou presque : tu voulais le soir ? 1/ il arrive, 2/ le voici, 3/ il fait sombre… 
Et l’on finit par une (magnifique) répétition : 
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
L’iambe (cardiaque) est présent trois fois tandis que « entends » se répète strictement. 
En somme, le caractère aberrant du message est l’ingrédient principal de la volupté du massage. Caresse, bercement, hypnose, tout cela réclame la réédition du son, et s’augmente de la réédition du sens (« Dormez, je le veux !… Dormez, je le veux !… Dormez, je le veux !… »). Comme s’il s’agissait d’apaiser un enfant effrayé, de le persuader (pas le convaincre) qu’il n’y a pas de danger, que tout est serein comme l’amnios au mouvement léger et toujours recommencé. La sécurité, c’est de savoir à quoi s’attendre. 
Autre exemple : Bérénice délaissée : 
Que me sert de ce cœur l'inutile retour ?
L’alexandrin anapestique est sublime parce que sa forme mime quatre fois la pulsation du cœur tandis que son contenu la désigne deux fois comme vaine : « que me sert …? » et « inutile ». Vers mélancolique s’il en est : le temps n’est plus qu’une vaine répétition, que son propre radotage. Le réseau de relations sonores internes qui tend à faire du vers un système autonome se renforce d’une insistance sémantique - ici traitée de façon classique, discrète (une interrogation à la réponse évidente faisant double emploi avec un adjectif). On retrouve cette circularité mélancolique dans les trois vers entrelacés :
Que le jour recommence et que le jour finisse
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
(ici, cruelle et sereine parodie du bercement en infinie répétition mélancolique). 

Quelques échantillons : 
Hugo : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne ». 
Labé fait redonder le substantif et l’adjectif avant de dire la cruelle répétition du temps vide : « O jours luisans vainement retournez » (on est proche de la Parque et de Bérénice)
Corneille va loin : « Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau ! » : répétition du mot, puis deux truismes : ce sont souvent les yeux qui pleurent, et les larmes sont souvent faites d’eau.
Valéry (Parque) : « Mon cœur bat, mon cœur bat ! Mon sein brûle et m’entraîne ! » : répétition de l’anapeste, suivie de « sein » qui reprend « cœur » et d’« entraîne » qui reprend « bat ».

Notons que la redondance poétique a son rôle dans la poésie hors du lyrisme et de la mélancolie 
- Chanson de Roland : « Carles li reis, nostre emperere magnes » Trois désignations pour la même personne : tonalité épique. Mais ici, on n’est pas (pas encore) dans le narratif.
- dans Mallarmé : « Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx » (‘onyx’, étymologiquement, signifie ‘ongle’ ; on n’est ni dans l’épique, ni dans le narratif, ni dans le didactique ; avec Mallarmé, il s’agit de mots). 

La prose poétique est souvent telle par sa tendance à dire et redire une seule et même idée sous maintes formes, sans tomber pour autant dans le ridicule de la « belle marquise… ». Par exemple Jünger, traduit par un poète (Henri Thomas), dans la noble tristesse qui ouvre Sur les Falaises de marbre :
« Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s'empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l'espace nous tient éloignés d'eux. Et les images de la vie, en ce lointain reflet qu'elles nous laissent, se font plus attirantes encore. Nous pensons à elles comme au corps d'un amour défunt qui repose au creux de la tombe, et désormais nous hante, splendeur plus haute et plus pure, pareil à quelque mirage devant quoi nous frissonnons. Et sans nous lasser, dans nos rêves enfiévrés de désir, nous reprenons la quête tâtonnante, explorant de ce passé chaque détail, chaque pli. Et le sentiment nous vient alors que nous n'avons pas eu notre pleine mesure de vie et d'amours, mais ce que nous laissâmes échapper, nul repentir ne peut nous le rendre […]. »     
Sur une idée très connue, une dizaine de variations, toutes magnifiques, qui ne paraissent jamais redondantes car on est bien plus dans la musique que dans l’explication. 

Quand il s’agit d’affectivité, Einmal ist keinmal (une fois n’est rien). De si consolants discours, des mots si tendres, notre cœur n’est jamais las d’en entendre, même si notre cerveau est déjà au courant. Il faut de la répétition car la phrase caresse, comme la caresse se reprend sans cesse (Narcisse a besoin de miroir et d’écho). La poésie est une danse qui est redondance, mais aussi abondance - abondance de biens qui ne saurait nuire. 
L’étymologie de ces deux mots est la même : l’onde (unda), qui revient, le litige de l’onde avec le rivage (Valéry) ; c’est-à-dire « la mer, la mer, toujours recommencée » (Valéry encore, faut-il le dire ?). De même, abonder, c’est ajouter de l’eau, de l’onde (l’abondance était la dénomination narquoise, dans les collèges, du vin généreusement allongé d’eau). La poésie a donc partie liée avec la mer, la vague qui revient rythmiquement, comme revient le vers : 
Chez Lorca : 
El mar baila por la playa 
un poema de balcones. 
Chez Valéry : 
… Si l’âme intense souffle, et renfle furibonde
L’onde abrupte sur l’onde abattue, et si l’onde
Au cap tonne,
alors on connaît, non pas l’ennui de la réédition, mais le
Doux et puissant retour du délice de naître.

La grande poésie, dit Michael Edwards (Leçon inaugurale au Collège de France) « attir[e] la langue dans son processus répétitif ». Elle parvient, pourrait-on dire, à convaincre le corps, à le ‘rassurer’ - ce qui suppose qu’on assure plus d’une fois : « oui oui, c’est bien ça, en effet, bien sûr, tout à fait… ». 
Le vers est versus, retour, confirmation désangoissante. Par le double moyen de la répétition du son et du sens, de la forme et du contenu, la poésie peut être une double médication de l’angoisse.

***

Appendices : 

Le passage de Lévi-Strauss : 

Quelques passages de 
Koestler, Le Cheval dans la locomotive (Belles-Lettres, trad. Fradier) :
p. 44 « un poète devrait servir deux maîtres et opérer en même temps sur deux hiérarchies croisées : l'une régie par le sens, l'autre par le rythme, le mètre, la sonorité »
p. 196 : « Lorsqu'on lit un poème, deux systèmes de référence sont en interaction dans l’esprit, celui du sens et celui des rythmes sonores. De plus les deux matrices opèrent à deux niveaux de conscience, la première en plein jour, l'autre, beaucoup plus profond, sur ces plans archaïques de la hiérarchie mentale qui vibrent encore au tambour du chamane, et nous rendent particulièrement réceptifs et obéissants aux messages qui nous parviennent rythmés ou accompagnés d'un rythme. »
p. 197 : « La vision de l'artiste est bifocale, de même que la parole du poète est bifocale quand il bisocie le son et le sens ».  
p. 289 « la poésie réussit la synthèse des raisonnements du néocortex et les pulsions émotives du cerveau ancien. »