mardi 7 juillet 2020

Trakl : 'Le soleil' [traduction M.P.]



Le soleil

Le soleil jaune chaque jour vient sur la colline.
Belle forêt, animal sombre,
L'homme ; chasseur ou berger.

Rougeâtre dans l'étang vert monte le poisson.
Sous l'arrondi du ciel
Le pêcheur glisse en barque bleue.

Lentement mûrissent la grappe, le grain.
Au déclin du jour tranquille,
Un bien, un mal sont disposés.

Quand la nuit se fait,
Le voyageur lève doucement ses paupières lourdes ;
Du gouffre obscur, le soleil perce.



Die Sonne

Täglich kommt die gelbe Sonne über den Hügel.
Schön ist der Wald, das dunkle Tier,
Der Mensch ; Jäger oder Hirt.

Rötlich steigt im grünen Weiher der Fisch.
Unter dem runden Himmel
Fährt der Fischer leise im blauen Kahn.

Langsam reift die Traube, das Korn.
Wenn sich stille der Tag neigt,
Ist ein Gutes und Böses bereitet.

Wenn es Nacht wird,
Hebt der Wanderer leise die schweren Lider ;
Sonne aus finsterer Schlucht bricht.


Trakl : ‘Rondeau’ [traduction M.P.]



Rondeau

Le jour s'est vidé de son or,
Des bruns et des bleus du couchant :
Les flûtes du berger mourant
Aux bleus et bruns du couchant.
Le jour s'est vidé de son or.

Rondel

Verflossen ist das Gold der Tage,
Des Abends braun und blaue Farben :
Des Hirten sanfte Flöten starben
Des Abends blau und braune Farben
Verflossen ist das Gold der Tage.


samedi 4 juillet 2020

Trakl : 'Un Soir d'hiver' [traduction M.P.]


Un soir d'hiver

Neige tombant aux fenêtres,
Cloche sonnant à longs coups,
Table mise pour beaucoup -
Au-dedans tout est bien-être.

Certains parmi ceux qui errent
Trouvent l'entrée dans la nuit.
L’arbre de grâce fleurit
Par le suc frais de la terre.

Ici, on entre serein ;
De douleur, le seuil est pierre. 
Sur la table de lumière   
Resplendissent pain et vin. 


Ein Winterabend

Wenn der Schnee ans Fenster fällt,
Lang die Abendglocke läutet,
Vielen ist der Tisch bereitet
Und das Haus ist wohlbestellt.

Mancher auf der Wanderschaft
Kommt ans Tor auf dunklen Pfaden.
Golden blüht der Baum der Gnaden
Aus der Erde kühlem Saft.

Wanderer tritt still herein ;
Schmerz versteinerte die Schwelle.
Da erglänzt in reiner Helle
Auf dem Tische Brot und Wein.


mardi 30 juin 2020

Sonnet



[pastiche à base de Rilke, avec des ingrédients valéryens et proustiens]

Imperceptible en notre sein demeure
le berceau qui nous parle tendrement.
Ne cherchons pas : l'ange vient à son heure
nous rappeler à ce doux mouvement.

De notre cœur écoutons la patience :
laissons-le battre au fond de nous sans nous
jusqu'au moment de frêle renaissance
où notre adulte soudain se dénoue.

Une silencieuse bénédiction
restitue la première oscillation
par un simple ondoiement que rien ne guide.

L'ample vendange de notre savoir
s'évanouit devant l'infime espoir -
balancement léger du panier vide.


lundi 29 juin 2020

Poe : 'Eldorado' [traduction-adaptation M.P.]



Bien habillé,
Beau chevalier,
Ombre et soleil en cadeau,
Voyage long,
Chantant chanson,
En quête d'Eldorado.

Mais il vieillit - 
Lui si hardi -
Et l'ombre tombe en fardeau
Quand son cœur voit
Que nul endroit
N'approche l'Eldorado.

Son fier allant
L'abandonnant,
Il voit une ombre au tableau.
"Ombre" dit-il,
"Où se peut-il
Trouver un Eldorado ?"

"Par-dessus les monts
De la Lune
Épuise donc tes chevaux ;
Va sans encombre",
Répondit l'ombre,
"Si tu cherches l'Eldorado !"



Gaily bedight,
A gallant knight,
In sunshine and in shadow
Had journeyed long,
Singing a song,
In search of Eldorado.

But he grew old -
This knight so bold -
And o'er his heart a shadow
Fell as he found
No spot of ground
That looked like Eldorado.

And, as his strength
Failed him at length,
He met a pilgrim shadow -
"Shadow", said he,
"Where can it be -
This land of Eldorado ?"

"Over the Mountains 
Of the Moon,
Down the Valley of the Shadow,
Ride, boldly ride,"
The shade replied -
"If you seek for Eldorado !"



samedi 27 juin 2020

Poe : ‘Un rêve dans un rêve’ [traduction M.P.]



Sur le front reçois ce baiser ;
Mais au moment de te laisser,
J’ai beaucoup à te confesser.
Tu n'as pas tort, toi qui relèves
Que mes jours n'ont été qu'un rêve ;
L’espoir qui s’en est allé,
D’un œil lucide ou aveuglé,
Dans le jour ou bien dans la nuit,
S’en trouve-t-il le moins enfui ? 
Ce qu'on voit ou paraît sans trêve
N’est rien qu'un rêve dans un rêve.

Sur le rivage rugissant
De tourmentes et de brisants,
Je tiens dans le creux de ma main
Un peu de sable d'or en grains.
Si peu ! Entre mes doigts, fugueurs,
Ils coulent dans la profondeur.
Je suis en pleurs ! Je suis en pleurs !
Dieu, que ne puis-je les serrer
D’une étreinte plus assurée ?
Dieu, sauver un seul grain de sable
De cette vague inexorable !
Ce qu'on voit ou paraît sans trêve
N’est-il qu'un rêve dans un rêve ?


Take this kiss upon the brow !
And, in parting from you now,
Thus much let me avow -
You are not wrong, who deem
That my days have been a dream ;
Yet if hope has flown away
In a night, or in a day, 
In a vision, or in none,
Is it therefore the less gone ?
All that we see or seem
Is but a dream within a dream.

I stand amid the roar 
Of a surf-tormented shore,
And I hold within my hand
Grains of the golden sand -
How few ! yet how they creep
Through my fingers to the deep,
While I weep - while I weep !
O God ! can I not grasp
Them with a tighter clasp ?
O God ! can I not save
One from the pitiless wave ?
Is all that we see or seem
But a dream within a dream ?


vendredi 26 juin 2020

Zanahoria [Cantique de la carotte cosmique]



Longtemps, je baignai dans Lorca. D’où, inévitablement, un pastiche, comportant des morceaux de Jimenez (Desvelo), des souvenirs de Mallarmé (Cantique de saint Jean), des échos de Rilke (Sonnets à Orphée I, XIII), et, probablement, des maladresses d’espagnol (passim). 
[auto-traduction à la suite du ‘poème’]


Zanahoria

Desde el principio de los Tiempos,
cada madrugada,
un cocinero divino 
nos regala del sol ardiente,
cortando fina rodaja
de tu esplendorosa sustancia,
zanahoria eterna.

Pero, mientras que estás subiendo,
refulgente, y cayendo,
otro secreto cocinero, 
en cielo contrario,
corta cuidadosamente fina rodaja 
de pepino pálido.

¡ Ay, Zanahoria, luz de oro !
¡ Ay, Pepino, dulzura de plata !

Rodaja de zanahoria es el cuello de San Juan,
descabezado en en cielo,
haciendo el día más largo del año,
cayendo y rebotando.

Tu zumo vale el de la manzana,
tan cantada - demasiado -
por los que vean 
la fruta sólo en la fruta
la luz sólo en la luz,
la poesía sólo en las florecillas.

Sea como el niño
que oye tu nombre maravilloso,
y gusta tu zumo azucarado.

¡ Ay Zanahoria !

Miguel de Filipón y Tábano



Carotte

Depuis le commencement des Temps,
chaque matin,
un cuisinier divin
nous offre le soleil ardent,
coupant une fine rondelle
de ta splendide substance, 
carotte éternelle. 

Mais pendant que tu montes,
resplendissante, et que tu tombes,
un autre cuisinier secret,
dans un ciel contraire, 
coupe soigneusement une fine rondelle
de concombre pâle. 

Ah ! Carotte, lumière d’or !
Ah ! Concombre, douceur d’argent !

La rondelle de carotte est le cou de saint Jean,
décapité dans le ciel,
faisant le jour le plus long de l’année,
tombant et rebondissant.

Ton jus vaut celui de la pomme,
si chantée - trop -
par ceux qui voient
le fruit seulement dans le fruit,
la lumière seulement dans la lumière,
et la poésie que dans les fleurettes.

soyez comme l’enfant
qui entend ton nom merveilleux,
et goût ton jus sucré.

Ah ! Carotte !


jeudi 25 juin 2020

Mon 'Orphée'


Les années passées à lire et étudier Valéry ne pouvaient pas ne pas déboucher sur un pastiche… 


Aux lignes de ma lyre, un temple se désigne 
Où les pierres du lieu dans l'ordre se font signe.
De ce frémissement sur le sol projeté
Surgit du dieu pensif la haute volupté.

Sonnez dans le midi, prêtresses de l'absence,
Griffez l'azur du temps d'une immobile danse,
Flûtes qui vous fuyez sans cesse bellement !
Bâtissez le chœur pur où finit le tourment !

Soit mon silence d'or illustré en colonnes,
Prière de mes doigts, poème qui rayonnes,
Lyre tendue et vide, âme dès ici-bas,

Mesure qui des Muses a marqué chaque pas.
Ma lèvre close au soir peut oublier son chant,
O marbres qui videz la querelle du temps !


Pour mémoire, l’Orphée de Valéry : 

... Je compose en esprit, sous les myrtes, Orphée
L’Admirable !... le feu, des cirques purs descend ;
Il change le mont chauve en auguste trophée
D’où s’exhale d’un dieu l’acte retentissant.

Si le dieu chante, il rompt le site tout-puissant ;
Le soleil voit l’horreur du mouvement des pierres ; 
Une plainte inouïe appelle éblouissants
Les hauts murs d’or harmonieux d’un sanctuaire.

Il chante, assis au bord du ciel splendide, Orphée !
Le roc marche, et trébuche ; et chaque pierre fée
Se sent un poids nouveau qui vers l’azur délire !

D’un Temple à demi nu le soir baigne l’essor,
Et soi-même il s’assemble et s’ordonne dans l’or
À l’âme immense du grand hymne sur la lyre !


mercredi 24 juin 2020

Swinburne : ‘Proserpine’ [traduction-adaptation M.P.]



[La brièveté du mètre, la fréquence des monosyllabes, la densité sémantique, la contrainte des rimes, tout exige de renoncer à une traduction exacte, et de recourir à une adaptation] 


Le Jardin de Proserpine (str. 1 et 2) 

Ici, tout est serein ;
Un souci qui se lève
N'est qu'un vent qui s'éteint,
Douteux rêve de rêve ;
Je vois le champ verdir,
La récolte mûrir
En moisson à venir,
Flot dormant sur la grève.

Je suis las des plaisirs,
Je suis las des révoltes ;
Que me fait l'avenir
De qui sème et récolte ?
Que me font les journées,
Boutons de fleurs fanées,
Rêves et destinées,
Et tout, sinon dormir ?


The Garden of Proserpine

Here, where the world is quiet ;
Here, where all trouble seems
Dead winds' and spent waves' riot
In doubtful dreams of dreams ;
I watch the green field growing
For reaping folk and sowing,
For harvest-time and mowing,
A sleepy world of streams.

I am tired of tears and laughter,
And men that laugh and weep ;
Of what may come hereafter
For men that sow to reap :
I am weary of days and hours,
Blown buds of barren flowers,
Desires and dreams and  powers
And everything but sleep.



mardi 23 juin 2020

Swinburne : ‘Rosamonde’ [1860] [traduction M.P.]



Rosamonde

Sur un coussin de peur, l'amour repose ;
En ses riches couleurs il se complaît.
Tendre écarlate, et blêmissant, et bleu
Comme une fleur, et vert comme l'été,
Violet comme la mer, et noir, brûlé.
Chatoiement de peurs, énigmes, présages,
Morbides prophéties, rumeurs boiteuses,
Horoscopes et anticipations,
Inscriptions périlleuses et grimoires,
L'amour les dissimule sous sa cape ;
Et quand il la soulève, tout s'écroule,
Se souffle et se gifle dans la poussière.



Rosamond

Fear is a cushion for the feet of love,
Painted with colours for his ease-taking ;
Sweet-red, and white with wasted blood, and blue
Most flower-like, and the summer-spousèd green
And sea-betrothed soft purple and burnt black.
All coloured forms of fear, omen and change,
Sick prophecy and rumours lame at heel,
Anticipations and astrologies,
Perilous inscription and recorded note, 
All these are covered in the skirt of love
And when he shakes it these are tumbled forth,
Beaten and blown i' the dusty face of the air.