(hypothèse de lecture autour du corps, de la virilité et de la création)
[mise en ordre avec l'aide de Miss Djipiti]
Il est assez fréquent, chez Hemingway, de rencontrer des hommes éventrés, des corps ouverts, des entrailles qui s'échappent. La corrida, la guerre, la chasse et la pêche offrent de nombreuses occasions de telles scènes. Mais cette récurrence mérite peut-être davantage qu'une explication par le seul réalisme ou par la fascination pour la violence.
Une hypothèse, nécessairement provisoire, serait d'y reconnaître la figuration d'un fantasme d'accouchement masculin : l'homme, incapable d'enfanter biologiquement, trouverait dans l'ouverture de son propre corps une sorte d'équivalent tragique de l'enfantement.
Il ne s'agit pas de proposer une clé universelle de l'œuvre, encore moins d'affirmer l'existence d'un fantasme inconscient démontrable. C'est une humble proposition, un angle de lecture qui pourrait faire communiquer plusieurs motifs hémingwayens habituellement étudiés séparément.
Dans Indian Camp, le docteur Adams pratique une césarienne à l'aide d'un couteau de poche. Sous les yeux de son fils Nick, il ouvre le ventre d'une femme pour sauver l'enfant.
La nouvelle met ainsi en scène une situation singulière : un homme accomplit l'acte qui permet la naissance, tandis que son fils assiste à cette opération comme à une initiation.
Le père est à la fois celui qui ouvre, celui qui fait naître et celui qui transmet. L'accouchement, expérience féminine par excellence, devient le théâtre d'une démonstration de maîtrise masculine.
Mais la scène comporte un envers tragique : le mari de la parturiente, incapable de supporter la situation, se suicide. La naissance de l'enfant et la mort du père se trouvent ainsi étroitement associées.
On pourrait donc lire Indian Camp comme une scène primitive de la masculinité hémingwayenne : comment un homme peut-il participer à la naissance, voire se l'approprier symboliquement, sans être lui-même capable d'enfanter ?
Le thème récurrent des corps ouverts se retrouve dans des contextes très différents :
- les chevaux éventrés dans les récits de corrida ;
- les soldats dont les entrailles sont exposées dans les récits de guerre ;
- les animaux vidés après la chasse ou la pêche ;
- les blessures abdominales qui mettent brutalement à nu ce que le corps humain devrait garder à l'intérieur.
Ces scènes ne sont évidemment pas équivalentes. Elles relèvent de la violence, de la nécessité, du sacrifice ou de la survie. Mais leur rapprochement fait apparaître une même opération matérielle : le dedans devient dehors.
La question serait alors de savoir si cette ouverture peut, dans certains cas, être lue comme une naissance inversée : non pas un être qui sort du corps maternel, mais un corps masculin qui se trouve forcé de livrer son contenu.
Le soldat éventré accoucherait, en quelque sorte, de ses propres entrailles.
Mais cette lecture ne doit pas effacer les différences entre les scènes. Elle invite plutôt à examiner si Hemingway exploite, consciemment ou non, une même image corporelle dans des situations où se jouent la vie, la mort et la virilité.
Un rapprochement lexical renforce cette hypothèse.
En anglais américain, guts désigne à la fois les entrailles et le courage : to have guts, c'est avoir du cran, de l'audace, de la résistance. donc, des vertus viriles (le titre "To have or have not" ne précise pas de quoi il s'agit : ce peut être le cran, ou quelque chose de plus physique et symbolique...).
Cette polysémie rapproche matériellement le courage de son siège corporel. La virilité n'est plus seulement une qualité morale abstraite : elle semble habiter les viscères. Dans la géographie symbolique du corps, on se situe à peine un peu plus bas que le thymos platonicien, dont le sens (pau traduisible) est très voisin : colère, énergie, volonté etc.
Dans cette perspective, l'éventration prend une dimension paradoxale. L'homme qui perd ses entrailles est précisément celui dont le courage se trouve mis à l'épreuve. La blessure expose au-dehors ce qui, dans le langage familier, constitue la substance même de sa bravoure. Les entrailles sorties témoignent, comme le font, étymologiquement, des "petits témoins" que sont les testicules.
Quant au mot "guts", il faudrait bien sûr vérifier dans le corpus anglais si Hemingway exploite effectivement cette proximité lexicale.
L'hypothèse pourrait s'étendre, avec davantage de prudence encore, à la création artistique.
L'écriture est fréquemment pensée comme un enfantement : l'écrivain donne naissance à une œuvre. Mais cette métaphore pose une question particulière chez un auteur dont la virilité est un thème aussi central : comment un homme peut-il enfanter ?
Une réponse symbolique possible serait que la création masculine passe par une forme d'ouverture, de déchirure ou d'extraction. L'œuvre naîtrait de ce qui est arraché à l'intériorité.
Cette piste entre en résonance avec Indian Camp, où la naissance est accomplie par une opération chirurgicale, mais aussi avec une conception de l'écriture comme travail douloureux, exigeant parfois le sacrifice de ce que l'auteur a produit.
Le précepte stylistique kill your babies — ou murder your darlings — offre ici un prolongement suggestif : le texte est assimilé à un enfant, mais l'écrivain doit parfois le supprimer pour que l'œuvre advienne.
Certes, il ne s'agit pas d'une preuve concernant Hemingway, seulement d'une analogie qui pourrait éclairer la relation entre création, sacrifice et virilité. Notons par exemple que Céline, dans un univers imaginaire tout différent, dit que pour écrire vraiment, il faut "mettre ses tripes sur la table"...
Ces rapprochements invitent à considérer ensemble des motifs souvent séparés : l'accouchement dans Indian Camp, les blessures abdominales, les entrailles, la virilité, le courage et la création.
Pour éprouver cette hypothèse, il faudrait procéder à une relecture soigneuse de l'ensemble du corpus, dans la langue originale, en recensant les occurrences et en examinant leur contexte narratif, leur vocabulaire et leurs variations. Il faudrait notamment distinguer les scènes où l'ouverture du corps est associée à la naissance, à la transmission, à la création ou à la virilité de celles où elle relève d'autres logiques.
L'intérêt de cette proposition est moins de résoudre définitivement le sens des images que de faire apparaître une question nouvelle :
Chez Hemingway, l'homme, qui ne peut enfanter, trouve-t-il dans l'épreuve de son propre corps une manière de donner naissance — à un autre, à lui-même ou à une œuvre ?
[on peut songer à propos de ce thème aux coutumes de "couvade", où le père simule les douleurs de l'enfantement]
[à relire : La Capitale du monde]