jeudi 8 avril 2021

Pninologiques (12) : Betty Bliss

 

En VI, 6, on prépare la grande soirée. Betty Bliss semble d'abord n'avoir pas changé : 

"Betty now taught English and History at Isola High School. She had not changed since the days when she was a buxom graduate student. Her pink-rimmed myopic gray eyes peered at you with the same ingenuous sympathy."

(trad. Chrestien) : « Betty enseignait maintenant l’anglais et l’histoire à l’école d’Isola. Elle n’avait pas changé depuis le temps où elle était une  élève diplômée avenante. Ses yeux gris bordés de rose de myope vous dévisageaient avec la même sympathie ingénue. » 

[... 'de rose de myope...', pas très heureux ; 'sympathy' peut être traduit par 'sympathie', mais je préfère le 'gentillesse' de Couturier, qui me semble mieux adapté au personnage]


Mais la suite importe beaucoup plus :

« She wore the same Gretchen-like coil of thick hair around her head. There was the same scar on her soft throat »

Chrestien : « Elle portait la même grosse tresse de cheveux à la Gretchen autour de la tête. Elle avait toujours cette cicatrice sur la peau douce de son cou. »

Couturier : "Elle affichait sur sa tête le même épais rouleau de cheveux à la Gretchen. Il y avait la même cicatrice sur sa gorge caressante."

"she wore" : Chrestien : "elle portait". Pourquoi ajouter comme le fait Couturier cet 'affichage' qui n'est pas dans le texte ? 

"coil of thick hair" : on comprend que Chrestien ait renâclé à la peu euphonique "tresse épaisse"

Là où l'auteur s'est répété, Chrestien introduit une variation qui n'est minime qu'en apparence : 'the same... the same...". Traduire par "la même... toujours..." gomme ce parallélisme probablement voulu. D'ailleurs, qu'est-ce qui n'est pas voulu chez Nabokov, Nabokov qui fut poète avant d'être romancier ? Cette répétition n'a pas le même poids que "La mer, la mer, toujours recommencée..." ; mais il est aisé de maintenir cette ombre de tonalité élégiaque, précisément parce qu'elle va être brisée dès la phrase suivante "Mais une bague de fiançailles..." ("But an engagement ring..." )

"There was..." traduit comme fait Chrestien par "Elle avait" diminue la sensation d'objectivité de "Il y avait"

"throat" : gorge, cou, on peut avoir sa préférence. 

Mais 'soft' ne signifierait 'caressante' qu'au prix d'un hypallage, très possible chez Nabokov, mais qui n'est pas présent ici. "Caressante" en dit beaucoup trop. 

Si l'on traduit par "douce gorge", on a deux sonorités très douces, assez 'caressantes', qui feraient un heureux contraste avec 'scar'. 

Mais... s'est-on interrogé sur cette cicatrice ? Rien dans ce qui précède n'y fait allusion. Elle est 'la même', donc elle a déjà été remarquée par Pnine? Le passage direct de cette cicatrice sur la gorge douce à des fiançailles inattendues, cela pourrait évoquer à Pnine la tentative de suicide de Liza (suicide pharmaceutique, mais à l'encre rouge), qui devait déboucher sur leur bizarre mariage. Pnine projette sur l'affreuse Liza son amour absolu pour la merveilleuse Mira. Ne peut-il projeter sur Betty des souvenirs de Liza ? 



mercredi 7 avril 2021

Notules (9) : musique

 

La musique tonale, dit-on, repose essentiellement sur la dualité entre tension et détente. Beethoven en est donc le plus parfait représentant. Nul plus que lui n'a su faire sourdre lentement, longuement la tension, la faire progresser, la mener à travers maintes étapes à une conclusion qui, à son tour, explose et se répète, dans la joie de l'équivoque enfin surmontée (et pas seulement dans la plénitude de la tonalité directement donnée). Il est souvent le plus long à commencer (Sonate à Kreutzer), souvent le plus long à finir (5° Symphonie). Il faudrait faire une anthologie de ses commencements merveilleusement tâtonnants ; il serait moins intéressant bien sûr de faire une anthologie symétrique de ses fins conclusives et reconclusives. 

Il n'a pas été le tout premier à commencer par une musique qui se cherche, qui tarde à annoncer la couleur ; Haydn et Mozart l'avaient tenté. Mais il est le premier à donner à cette façon une ampleur et une signification esthétique fondamentales. Le prélude non-mesuré des anciens luthistes se retrouve ici dans sa fonction première : accorder, tendre l'instrument, mais aussi les oreilles du musicien et des auditeurs, chercher les justes rapports, aiguiser l'attente. Et quand cette attente est aiguisée, on commence vraiment. Beethoven était contemporain de Hegel, pour qui la préparation au savoir, les étapes antérieures, les erreurs préalables, sont un processus nécessaire qui fait partie du savoir même, et ne peuvent donc en être gommées. Le prélude fait partie du jeu. 



Le Guépard, Le Professeur et la sirène, de Tomasi di Lampedusa, c'est comme l'Adagio de Barber (version originale pour quatuor, cela va sans dire) : ça a peut-être 50 ans de retard, mais c'est parfait. C'est parfait peut-être parce que cela a 50 ans de retard, donc d'expérience, de maturation, de dépôt. Les œuvres innovantes sont souvent très imparfaites, désordonnées ; richissimes, mais bancales. Par exemple La Recherche, le Voyage au bout de la nuit. Lampedusa ou Barber, accessibles à un public moins averti, ont leur beauté propre, faite de sérénité, d'assise. Je notais récemment que Bach édifie et que Beethoven "casse les vitres". On peut, on doit aimer les deux. Les innovations fracassantes et imparfaites, les œuvres classiques et sans défaut sont bonnes, les unes et les autres, pour diverses heures de la journée, divers âges de la vie, diverses Stimmungen. 



Écouté, pour la (?) centième fois, le Concerto (dit n° 2), pour trompette de Jolivet ; et, pour la (?) vingtième fois, dans la version de W. Marsalis. C'est prodigieux. Le son est d'une beauté telle qu'il faut l'entendre pour y croire : on n'aurait pas su l'imaginer. La mise au point, l'orchestre, idem. Que demander de plus ? Eh bien, justement, un petit grain de folie que l'on trouve parfois dans des versions moins parfaites, moins surhumaines. Car la version Marsalis a quelque chose d'inhumain : on entend un dieu, un extra-terrestre doué de facultés inconnues. Pas d'enthousiasme, de fièvre. Ni risque ni danger. Rien de dionysiaque. Apollon règne seul. 

(Question analogue pour un grand guitariste : Paco de Lucía, prodigieux musicien, avait-il du 'duende' ?)



mardi 6 avril 2021

Pninologiques (11) : cinq 🙁 et un 😊

 

un point de traduction : 

III, 7 : après le cinéma, Pnine traverse en rêve une forêt russe, où il y a des "racemose bird cherries" ; Chrestien et Couturier traduisent par "putiers racémeux" ; soit, c'est le terme technique, mais j'avoue ne pas m'y faire, c'est trop laid. D'autant que Couturier, en note, rappelle que Nabokov donne lui-même un équivalent dans Autres Rivages (chap. III) : "... the fragrant cheryomuha (racemose old-world bird cherry or simply “racemosa” as I have baptized it in my work on Onegin". Pourquoi ne pas choisir ce vocable ?


deux notes fort étranges : 

en IV, 2, (p. 67 en Pléiade) Victor rêve d'un certain "Percival Blake". 

Note de Couturier : "Ce personnage de Percival Blake est imaginé par Victor, qui emprunte son prénom à la légende arthurienne - ayant sans doute lu La Morte Darthur (1470) de Thomas Malory". 

Soit. Mais quelques lignes plus loin dans le roman, il est question du Mouron rouge, ce qui donne lieu à une autre note indiquant qu'il s'agit des aventures de "Sir Percy Blakeney". Ne serait-il pas plus simple (et assez évident) de voir dans ce Percy Blakeney la source principale de Percival Blake ? On dirait que la note 8 ignore évangéliquement ce que dit la note 6... [Matthieu 6, 3-4 : "que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite,"]


 une note lacunaire ?

(je mets un point d'interrogation par courtoisie)

En IV, 5, Victor doit apprendre l'hymne "Soleil de mon âme" : "Hymn 166, “Sun of My Soul,” which new boys were required to learn by heart". En note (29 p. 1294) est donnée la référence au poème religieux d'un certain John Keble, pasteur. Parfait. Mais on aurait pu signaler aux éventuels étourdis un texte plus connu, et contemporain de Pnine : « Lolita, light of my life, fire of my loins. My sin, my soul»


un patronyme

Falternfels : le nom de cet envahissant collègue de Pnine signifie en allemand "mont à papillons". Cela peut s'indiquer dans l'annotation d'un roman de Nabokov (le mot Falter est moins connu que son équivalent Schmetterling).


un panier

« A curious basketlike net, somewhat like a glorified billiard pocket - lacking, however, a bottom - was suspended for some reason above the garage door »

Chrestien : "Un curieux filet en forme de panier, mais auquel manquait le fond, quelque chose comme une poche de billard en plus grand"

Pléiade : "un étrange filet de basket, ressemblant un peu à une vulgaire poche de billard, dépourvue de fond cependant"

"en plus grand" pour 'glorified' ; je me demande si ce ne serait pas plutôt quelque chose comme 'élevé", surélevé, exhaussé. En tout cas, je ne vois pas comment on peut rendre ce 'glorified par "vulgaire". Et surtout, "basketlike ne signifie pas du tout "de basket", mais "ressemblant à un panier" ; un panier haut, grand, et sans fond, que l'on identifie plus rapidement que Pnine comme un panier de basket-ball. Dire tout de suite "un étrange filet de basket", c'est vendre la mèche et faire rater l'intention de la phrase. 


un bon dictionnaire

Enfin, la Pléiade nous a délivré d'un Littré très intempestif. En I, 2, lors de la première attaque de Pnine,  Nabokov écrit : 

" [...] heart (“a hollow, muscular organ,” according to the gruesome definition in Webster’s New Collegiate Dictionary, which Pnin’s orphaned bag contained)"

Chrestien traduisait (adaptait très librement) : 

" [...] cœur (cet 'organe conoïde creux et musculaire', selon la révoltante définition de Littré)"

C'est bien la définition que donne Littré, et le mot 'conoïde' n'est pas sans efficacité comique. Jusque là, la transposition marche si l'on admet le principe de transposition. Mais comme notre ami Timofei a peu de raisons, à Waindell, de trimballer un Littré dans son cartable, la présence du livre est inévitablement gommée du texte, et le tour littéraire ciselé par Nabokov est perdu, au profit d'une connivence franco-française sans pertinence. 

Heureusement, ce délectable tour d'écriture, Couturier nous le rend pur à sa place première : 

" [...] cœur (cet 'organe creux et musculaire', selon l'horrible définition du Webster’s New Collegiate Dictionary que contenait le sac orphelin de Pnine)"

Ouf ! 



samedi 3 avril 2021

Pninologiques (10) : Pnine fusillé !


Il s'agit d'un mot, délicat à traduire, d'autant qu'il aura un écho par la suite. Pnine (VI, 12) se doute qu'il n'aura plus de place à Waindell, et dit :

"So they have fired me" 

Chrestien : "Cela signifie qu’on me met à la porte ?"

Couturier : "Ce qui veut dire qu'on me licencie ?"

Le "so", très bref, aurait gagné à être rendu par un "donc", ou un "alors", plutôt que par 6 syllabes.

Les deux traducteurs ajoutent un point d'interrogation qui modifie considérablement le sens : en français, Pnine semble demander une confirmation, alors qu'en anglais, il tire une conclusion pessimiste (fataliste). Cet infléchissement n'était vraiment pas difficile à éviter.


Quant au mot 'fired', son équivalent en fr. serait 'viré'. 'Mettre à la porte' est neutre ; 'licencie' est administratif. Tant qu'à choisir un mot français qui ne pourra pas être réinjecté dans la reprise de VII, 6, on pouvait fort bien dire 'viré'. 

En VII 6, donc, on lit que Pnine aurait dit 'shot' (fusillé), trop grosse erreur, même pour un Pnine. On peut en croire le narrateur qui ironise si souvent sur les fautes de son ami. Quoique, avec tous ses proches qui ont été massacrés, ce coup de feu ne serait pas sans écho dans sa psychologie. En outre, vers les Pins, un coup de feu fait fuir un écureuil. Le souvenir de Mira évoque, entre autres, la mort par le feu. Pnine prononce le nom 'Thayer' comme l'allemand Feuer - comme on donne ordre à un peloton d'exécution. Un de ses anciens camarades a été shot (on y reviendra).

« We arrived at last to Pnin’s declaration one day that he had been “shot” by which, according to the impersonator, the poor fellow meant “fired” - (a mistake I doubt my friend could have made)."

Chrestien :

"Nous atteignîmes enfin la déclaration faite un jour par Pnine qu’il avait été shot (fusillé) par quoi, selon l’imitateur, le pauvre homme avait voulu dire qu’on l’avait fired (congédié) (Erreur dont je doute que mon ami l’eût faite.) ".

C'était très malcommode ; le traducteur a choisi de citer les mots anglais et de mentionner le problème qu'ils posent. [le 'nous atteignîmes' n'est pas très heureux ; on dirait une randonnée]

Couturier :

"Nous en vînmes enfin à la déclaration de Pnine qui aurait prétendu qu'un jour il avait été 'shot', alors que, selon l'imitateur, le pauvre type voulait dire 'fired' (une faute que je ne crois pas que mon ami aurait pu commettre)"

C'est assez lourd : "qui aurait prétendu qu'un...".

Le traducteur mentionne les mots, mais, la Pléiade le permettant, renvoie l'explication dans une note ; mais cette note n'est pas très claire dans son sens et dans son intention : "Ce propos pourrait s'appliquer à Nabokov lui-même, auteur et narrateur, ce dont il ne pouvait qu'être conscient. "


Le français est une langue riche. Pour renvoyer un employé non seulement en le 'licenciant' ou en le 'mettant à la porte', mais en le tuant symboliquement, on dispose au moins de deux mots bien connus qui permettraient de conserver l'(improbable) erreur de Pnine : éliminer, et liquider. Mots qui ont en outre l'avantage de faire écho à des pratiques staliniennes qui sont très plausiblement à présentes l'esprit de Pnine.


Pour la première formule de Pnine, j'envisagerais les options suivantes :

"Donc, on me liquide." 

"Donc ils me liquident."

"Donc je suis liquidé."

"Alors, je suis éliminé."

"Alors ils m'éliminent." etc.


En appendice, et par association dans les même tonalités meurtrières : 

Dans le public de Cremona (I, 3), Pnine croit voir des morts qui lui furent proches (comme Céline les voit défiler dans le ciel). Parmi eux, Vania Bedniachkine. Le prénom est épicène, plus fréquemment masculin (cf. un oncle célèbre). Ce personnage, comme il se doit, a été fusillé (shot) par les Rouges parce que son père était libéral (le sort probable de Nabokov s'il avait raté le bateau). C'est un ancien condisciple de Pnine. Les bolcheviks avaient-il scrupule à fusiller des femmes ? En tout cas, le fait que ce soit un camarade de classe de Pnine semble impliquer que c'est un homme. Pourquoi la Pléiade dit-elle "fusillée" ? 

Vania / Vanya : la différence orthographique est-elle pertinente pour distinguer les genres ?

Nabokov : Vanya Bednyashkin

Chrestien : Vanya Bednyachkine

Couturier : Vania Bedniachkine



jeudi 1 avril 2021

Pninologiques (9) : Betty interloquée


En VI, 6, Pnine parle à Betty Bliss de son 'fils' Victor :

« [he] had worked two months at a Yosemite hotel. A what ? A hotel in the Californian mountains. »

La réaction-réflexe de Betty est insérée en discours direct libre au sein même de l'indirect libre de Pnine (procédé suprêmement rapide, efficace, vivant).

Il est évident que ce n'est pas seulement une question d'audition, d'acoustique, lors de la préparation tranquille d'une réception qui, elle, sera bruyante. Nabokov était très sensible aux allusions désobligeantes à l'égard des Juifs, et il est certain que Betty a entendu quelque chose qui ressemblait à "antisémite", et, interloquée, en sursaute presque. Il est probable que Pnine, de par sa connaissance limitée de la langue, a mélangé les prononciations. Le Cambridge Dictionary indique bien que la lettre i de semite se prononce [ai], alors que celui d'antisemitic se prononce [i]. Celui de Yosemite se prononce [i] en anglais et, de façon voisine, [ə] en américain, mais en tout cas pas [ai]. 


La réaction de Betty n'est donc pas neutre du tout, et mérite une traduction soignée, pertinente. 

Celle de Chrestien indique la chose, peut-être de façon un peu discrète : 

« il avait travaillé pendant deux mois dans un hôtel Yosémite. Un quoi ? Un hôtel dans la Vallée du Yosémite, en Californie.  »

Celle de Couturier neutralise complètement l'équivoque, en fait un problème d'audition, et ne traduit même pas l'original : 

"il avait travaillé deux mois dans un hôtel de Yosemite. Où ? Un hôtel dans les montagnes de Californie."

Ce "Où ?" réduit l'intervention de Betty à une question de localisation, sans rythme et sans saveur. On aurait pu, à la rigueur, lui donner du rythme et du relief en disant "Où ça ?" Cette intervention est complétée par une note tout aussi insignifiante du traducteur-éditeur de la Pléiade : "Référence au célèbre parc national de Yosemite, dans la Sierra Nevada, en Californie." On peut gager que la majorité des lecteurs de la Pléiade étaient au courant - d'autant que c'est à peu près l'éclaircissement que donne Pnine à la ligne suivante : « A hotel in the Californian mountains ».

À noter que seul Chrestien transcrit les italiques dont Nabokov dote (non sans intention, on peut le garantir) le seul mot "what", ce qui accentue l'iambe en marquant l'expulsion d'air du wh, et fait donc entendre l'émotion de Betty. 

Une traduction comme "Un hôtel quoi ?" aurait peut-être, en passant de l'iambe au péon IV, donné à la question une tonalité angoissée, catastrophée et, pour tout dire, beethovénienne. 



mercredi 31 mars 2021

Pninologiques (8) : L'instant fatal

 

Dans un billet récent (Pnine au cinéma), je parlais de la vision soudaine (infligée à Pnine par un film de propagande) de la vraie et authentique forêt russe, objet d'une inguérissable nostalgie. On voit des ouvriers soviétiques ridiculement prospères, qui vont en pique-nique à la campagne, ou "au pays" ('country'). Pnine connaît devant l'image du pays natal une sorte de flash émotif qui le fait littéralement 'fondre en larmes'.

Le pique-nique, activité on ne peut plus banale, peut recéler des dangers. Eurydice, par exemple, piquée par un serpent. Mais aussi la mère de Humbert Humbert qui, dans une parenthèse saluée à juste titre comme une des plus efficaces de toute la littérature, meurt en un éclair : 

« My very photogenic mother died in a freak accident (picnic, lightning) when I was three. »

Couturier traduit : « Ma mère, femme très photogénique, mourut dans un accident bizarre (un pique-nique, la foudre) quand j'avais trois ans ». Pourquoi diable ajouter un article là où Nabokov a soin de n'en pas mettre ? et amoindrir ainsi l'efficacité prodigieuse de l'ellipse ? Enfin passons. Kahane n'avait pas fait mieux : « Ma mère, femme très photogénique, mourut de la façon la plus absurde (un pique-nique, la foudre) alors que j’avais trois ans ». Passons aussi. 

La mère photogénique de HH meurt donc dans un coup de foudre qui ressemble beaucoup à un flash, à un éclair de magnésium photographique. HH continue sa remémoration par l'évocation paradoxale et virtuose de la quasi-absence de souvenirs qu'il a de sa mère, dans lesquels il s'évoque lui-même vaguement comme un 'rambler' (promeneur, errant, Wanderer), le mot même qui, de façon floue, onirique, évoque Pnine après le choc de la vision cinématographique. 

Dans un flash, la mère disparaît, ou la mère-patrie réapparaît. Un instant convertit tout : de l'être au néant, du néant à l'être. De l'immersion à la séparation, de la séparation à l'immersion. Le temps d'un clin d'œil, d'un Augenblick. De même, la révolution bolchevique a exilé l'auteur en quelques mois. C'est aussi le cas pour le pauvre Pnine : dès le premier chapitre, il s'enivre de ses propres bouteilles en évoquant 

« the days of his fervid and receptive youth (in a brilliant cosmos that seemed all the fresher for having been abolished by one blow of history) » 

Couturier : "l'époque de sa jeunesse réceptive et fervente (dans un cosmos éclatant qui paraissait d'autant plus intact qu'il avait été aboli par un caprice de l'histoire."

Chrestien : " ... les jours de sa jeunesse réceptive et fervente. Uni"ers frais et d’autant plus brillant que l’histoire l’avait aboli d’un souffle." 

... 'blow (of history)' se rend mieux par 'souffle' que par 'caprice' qui ajoute une dimension qui n'est pas dans l'original. Passons toujours... 


En bonne théologie classique, Dieu ne se contente pas de créer le monde, puis de le laisser aller. Le monde ne subsisterait pas sans une re-création à tout instant, car il n'a pas de force propre pour continuer d'être. C'est ce qu'on appelait "création continuée." Si dieu cessait de soutenir (à bout de bras ?) le monde dans l'être, tout disparaîtrait instantanément. Mais au XX° siècle, la rationalité de la théologie classique est bien oubliée, au profit de la dictature de l'Histoire. On peut appliquer à 1917 la formule de Valéry (Mélanges, Pléiade 1 p. 314) : "La fin du monde... Dieu se retourne et dit : "J'ai fait un rêve".



lundi 29 mars 2021

Céline et la claustration (quelques notes)

 

On trouve chez Céline une évidente phobie de l'enfermement, de l'enfouissement, des espaces clos (prisons, écoles, fosses d'aisance etc.). On la retrouve transposée dans le thème de l'abcès, de l'empième (Féerie), des furoncles. Ceux de la mère dans Mort à crédit ne deviennent supportables que s'ils crèvent :

"C’est plus rien aussitôt que ça rend !... Tout de suite ça soulage, ça va mieux... mais c’est avant que c’est terrible, tant que c’est encore tout violet ! que ça reste fermé !..."

C'est de ce thème que Céline se sert pour définir métaphoriquement la folie dans le Voyage : 

"Un fou, ce n’est que les idées ordinaires d’un homme mais bien enfermées dans une tête. Le monde n’y passe pas à travers sa tête et ça suffit. Ça devient comme un lac sans rivière une tête fermée, une infection."

Déjà, la simple immobilité ressemble à une fermeture, et donc à une menace de putréfaction : "À mesure qu’on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous". [curieusement, on trouve une notation analogue chez Emma Bovary : "D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait ?..."]

D'où chez le héros célinien la passion de s'en aller, toujours, sans raison apparente, qui fait le Voyage perpétuel de Bardamu et qui introduit dans la narration des discontinuités qui seraient peu justifiables autrement (Bardamu quittant Lola et l'Amérique). 

Pour échapper à la claustration, il y a l'amour des bateaux, de la mer, du grand air salé, du vent qui balaie les collines autour de Paris, et d'où l'on voit la ville dans ses fumées délétères. De là, on profite, suave mari magno, d'une vue à distance de l'étouffoir du passage des Bérésinas, lieu d'asphyxie pour les enfants, comme la Bérésina fut lieu de noyade pour les grognards. 

Céline a des rêves de Brise marine à la Mallarmé, de Cimetière marin à la Valéry.

cf. le thème déjà abordé du vent purificateur :

http://lecalmeblog.blogspot.com/2019/12/le-paradis-perdu-de-celine-version.html


On peut comprendre à partir de cette thématique que Céline soit l'homme de la colère, émotion fondamentale liée, dès la plus petite enfance (voire avant ?) au mouvement empêché. 

Le petit Bébert approuve tout ce qui permet une vadrouille ; les enfants à Blême-le-Petit se moquent de tous les inconforts à condition qu'ils puissent baguenauder. C'est dans l'enfance que Céline trouve toujours le modèle du refus naturel de la claustration




vendredi 26 mars 2021

Pninologiques (7) : Liza, Mira, Vyra


Pnine, comme bien des personnages de Nabokov, vit avec le passé une relation plus intense qu'avec le présent. Le passé n'est pas mort, pas passé, il est même plus présent que le présent - et pas seulement quand, face à ses étudiants, Pnine revit le passé littéraire de la Russie, essuyant indéfiniment des lunettes qui ne lui servent pas puisqu'elles ne lui montrent que le présent. 


II, VI : Liza vient de repartir. Pnine rencontre un écureuil qui lui réclame à boire. L'animal ingrat s'en va sitôt satisfait.  On peut y voir un décalque de la situation présente de Pnine qui, par une incompréhensible faiblesse, vient de plier devant l'épouvantable femme. Mais est-ce si simple ? car il vient d'avoir des pensées très dures pour Liza.

Dans les mots du narrateur (qui maîtrise très bien l'anglais), l'écureuil est, comme il se doit, neutre : "Its thirst quenched, the squirrel departed without the least sign of gratitude". Mais dans le discours intérieur de Pnine, piètre linguiste, il est au féminin : "She has fever, perhaps". Fièvre et écureuil sont liés dans les souvenirs d'enfance de Pnine. Mais surtout, il est plausible de voir dans ce féminin une transposition directe et incorrecte du russe, puisque le mot belka (белка) est féminin. Mais, plus important,  c'est là, on le sait, le sens du nom de famille de Mira (Belochkin). Peut-être Pnine a-t-il, en partie, cédé à la détestable Liza, faute de pouvoir faire quelque chose pour Mira. 

Ceci incline à penser que la lecture de tout le sous-chapitre peut (doit ?) être faite à deux niveaux, ce qui expliquerait les bizarreries et les énigmes dont il est parsemé. Le comportement de Pnine à l'égard de Liza, son ex-femme, est imprégné de souvenirs, d'échos, d'attitudes, qui sont à mettre en relation avec Mira. Mira est toujours présente en sourdine, en palimpseste, en contrepoint. Pour Pnine le généreux, retrouver son exécrable ex-femme, c'est en même temps retrouver son ancien amour, et se sacrifier à la sorcière faute de pouvoir se sacrifier à la fée. 


Il se rend à la gare routière comme à un rendez-vous amoureux :  "He did not bother to puzzle out why exactly Liza had felt the urgent need to see [...] : all he knew was that a flood of happiness foamed and rose behind the invisible barrier that was to burst open any moment now."

trad. Couturier : "Il ne chercha pas à comprendre pourquoi exactement Liza avait soudain éprouvé le besoin urgent de le voir [...] tout ce qu'il savait, c'était qu'une onde de bonheur écumait en enflait derrière la barrière invisible qui allait s'ouvrir avec éclat d'un instant à l'autre maintenant."


Quand Liza monte dans le taxi, Pnine connaît une sorte de "déjà vécu", marqué par 

a) l'accumulation des "and"

b) une évidente allusion aux réminiscences proustiennes (les pavés de Venise), 

c) une probable reprise des épiphanies joyciennes où un instant ordinaire, une phrase banale, apparaissent nimbés d'éternité :

« He helped her into a taxi, her bright diaphanous scarf caught on something, and Pnin slipped on the pavement, and the taximan said “Easy,” and took her bag from him, and everything had happened before, in this exact sequence. »

trad. Couturier : "Il l'aida à monter dans un taxi, son éclatante écharpe diaphane s'accrocha à quelque chose, [et]* Pnine glissa sur le trottoir, et le chauffeur de taxi dit "Doucement", et il lui prit des mains la valise de Liza, et tout cela s'était déjà produit avant, dans cette exacte séquence" [*Le traducteur élimine ce premier "and"]

[il y a peut-être une allusion au premier chapitre de L'Éducation sentimentale, où l'écharpe de Madame Arnoux glisse, donnant à Frédéric Moreau l'occasion d'un premier échange]

Pour mémoire (c'est le cas de le dire) : Proust, Le Temps retrouvé : 

"je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie  [...]"


Autre allusion proustienne, autre superposition des temps une page plus loin : 

"He turned away as she started to take off her shoes, and the sound they made toppling to the floor reminded him of very old days."

"Il se détourna quand elle entreprit d'enlever ses souliers, et le bruit qu'ils firent en tombant par terre lui rappela des jours très anciens." ["entreprit" n'est pas très heureux ; passons]


Une page plus loin, Pnine reconduit Liza, et se dit que, malgré sa cruauté, etc, il désirerait plus que tout la tenir, la garder ("to hold her, to keep her"), pensées qui marquent bien la confusion tragique, la fusion mentale entre Mira et Liza, entre passé et présent. On peut songer à Humbert qui veut, même à la fin, tenir et garder une Lolita qui n'est plus elle-même, qui est enceinte d'un autre, et qui a toujours été pour lui en superposition mentale avec Annabel (Lolita, I, IV : "I am convinced, however, that in a certain magic and fateful way Lolita began with Annabel.")


La fiévre imaginaire de l'écureuil féminin fait pleurer Pnine, et il va se réfugier dans « a small bar of log-cabin design with garnet glass in its casement windows » : Couturier : "un petit bar aménagé dans une sorte de cabane en rondins avec des carreaux grenat dans les fenêtres à battants." Chrestien : "un petit bar en forme de chalet, aux croisées garnies de carreaux grenat. »

Pnine se réfugie naturellement dans une maisonnette russe, isba, cabane où des vitraux vont projeter des couleurs, des irisations - comme au pays, comme à Vyra.



jeudi 25 mars 2021

Pninologiques (6) : meubles et déréliction

 

Le chapitre II de Pnine se termine sur la détresse du héros : "I haf nofing left, nofing, nofing !". Le chapitre III reprend cette détresse sous un autre angle et dans un tout autre ton. On y voit la mémoire de Pnine encombrée de tout le mobilier banal, anonyme, qui fut celui de ses innombrables chambres louées. Pour rendre cette litanie de souvenirs incolores, de variations déprimantes sur le néant, Nabokov use d'un procédé d'écriture (dont les autres occurrences dans son œuvre seraient à examiner), qui provient entre autres de l'Onéguine de Pouchkine, traduit par Nabokov avec tant d'acribie. 

La mélancolie, la déréliction sont rendues par une succession d'éléments reliés a minima par un 'and' si banal qu'il semble plonger dans l'inexistence les éléments qu'il expose, qu'il semble les saigner à blanc, les transformer en fantômes. Nabokov nous fait voir des meubles-zombies, sans âme, sans intériorité.


Ce tour stylistique essentiel a malheureusement été négligé par les deux traductions françaises. 


"The accumulation of consecutive rooms in his memory now resembled those displays of grouped elbow chairs on show, and beds, and lamps, and inglenooks which, ignoring all space-time distinctions, commingle in the soft light of a furniture store beyond which it snows, and the dusk deepens, and nobody really loves anybody."

Les "and" constituent une musique obsessive, dépressive (cf. le Gibet, de Ravel, ou la main gauche du piano dans Gretchen am Spinnrade). On passe, sans que rien ne change, des logis aux meubles, puis au temps d'hiver, puis à la solitude, au désespoir glacé, à la neige qui égalise tout (Schubert encore, Winterreise, fin : Der Leiermann). 


version Chrestien : 

"Dans sa mémoire, l’accumulation de ces logements consécutifs ressemblait à présent à ces étalages de fauteuils groupés, de lits et de lampes et de coins-de-feu qui, privés de coordonnées dans le temps et l’espace, se fondent dans la douce lumière d’un magasin de meubles autour duquel il neige, alors que le crépuscule s’épaissit, et que personne vraiment n’aime personne."

Chrestien omet un des "and" (devant "lamps") ; il remplace le "and" du crépuscule par un "alors que" beaucoup trop syntaxique et standard, qui oblitère le caractère de lamento ; si bien que le dernier 'et' (et que personne), s'il est présent, est sans force.


version Couturier :

"L'accumulation dans sa mémoire de cette longue série de chambres ressemblait à ces déballages de monceaux de fauteuils, de lits, de lampes et de sièges à haut dossier qui, au mépris de toute considération de temps et d'espace, se mélangent les uns aux autres sous la douce lumière d'un magasin de meubles à l'extérieur duquel il neige, le crépuscule s'épaissit, et personne n'aime vraiment personne."

Les "monceaux" ne me semblent pas très appropriés, mais tant pis. Ce qui importe, c'est que tous les "and" expressifs passent à la trappe. On n'a pas du tout la sensation de disparition, l'effacement, la mélancolie, la déréliction qui font la poésie désertique, pleine de malaise, de ce très beau passage où l'accumulation exprime paradoxalement la vie de l'exilé.



mardi 23 mars 2021

Pninologiques (5) : Pnine au cinéma


Pnine, III, VII, trad. Chrestien : 

« La seconde partie du spectacle consistait en un impressionnant documentaire soviétique, réalisé sur la fin des années quarante. Cela était censé ne contenir pas la moindre parcelle de propagande, n'être qu'art, distraction et euphorie du travail dans la dignité. De belles filles mal tenues défilaient pour l'immémorial Festival du Printemps, porteuses de banderoles montrant des fragments de vieilles ballades russes tels que : Rouki protch ot Koreï, Bas les mains devant la Corée* [en français dans le texte]. La paz vencera a la guerra, Der Friede besiegt den Krieg. Une ambulance aérienne traversait une chaîne de montagnes neigeuses dans le Tadjikistan. Des acteurs kirghizes visitaient un sanatorium pour ouvriers du fond, parmi les palmiers, et y donnaient une représentation impromptue. Dans une pâture alpine, quelque part dans une Ossétie légendaire, un berger annonçait par radio portative au ministre de l'Agriculture de la République locale la naissance d'un agneau. Le métro de Moscou brillait, avec colonnes, statues, et six pseudovoyageurs assis sur trois bancs de marbre. La famille d'un ouvrier d'usine passait une soirée bien tranquille à la maison, avec leurs habits du dimanche [dressed up], dans un salon encombré de plantes ornementales, sous un grand abat-jour de soie. Huit mille fanatiques de football suivaient un match entre Torpédo et Dynamo. Huit mille citoyens des usines d'Équipement électrique de Moscou nommaient à l'unanimité Staline candidat aux élections pour la circonscription Staline à Moscou. Le dernier modèle tourisme de la Zim démarrait chargé de la famille de l'ouvrier d'usine et de quelques autres personnes en vue d'un pique-nique à la campagne. Et puis...

— Non, je ne dois pas, oh, c'est idiot ! se disait Pnine, en sentant (inexplicable, ridicule, humiliant) ses glandes lacrymales qui déchargeaient leur fluide brûlant, puéril, irrépressible."


Pnin, III, VII

« The second part of the program consisted of an impressive Soviet documentary film, made in the late forties. It was supposed to contain not a jot of propaganda, to be all sheer art, merrymaking, and the euphoria of proud toil. Handsome, unkempt girls marched in an immemorial Spring Festival with banners bearing snatches of old Russian ballads such as “Ruki proch ot Korei,” “Bas les mains devant la Corée,” “La paz vencera a la guerra,” “Der Friede besiegt den Krief.” A flying ambulance was shown crossing a snowy range in Tajikistan. Kirghiz actors visited a sanatorium for coal miners among palm trees and staged there a spontaneous performance. In a mountain pasture somewhere in legendary Ossetia, a herdsman reported by portable radio to the local Republics Ministry of Agriculture on the birth of a lamb. The Moscow Metro shimmered, with its columns and statues, and six would-be travelers seated on three marble benches. A factory worker’s family spent a quiet evening at home, all dressed up, in a parlor choked with ornamental plants, under a great silk lampshade. Eight thousand soccer fans watched a match between Torpedo and Dynamo. Eight thousand citizens at Moscow’s Electrical Equipment Plant unanimously nominated Stalin candidate from the Stalin Election District of Moscow. The latest Zim passenger model started out with the factory worker’s family and a few other people for a picnic in the country. And then—

“I must not, I must not, oh it is idiotical,” said Pnin to himself as he felt—unaccountably, ridiculously, humiliatingly—his tear glands discharge their hot, infantine, uncontrollable fluid. »



Pnine ne se fait pas d'illusion sur le caractère apolitique du "documentaire" stalinien projeté ce soir-là. Il sait à quoi s'en tenir. Le folklorique "Festival de Printemps" n'est que le défilé du 1° Mai sur la Place Rouge. Les banderoles qui prétendent citer des vieilles ballades russes sont de pure propagande communiste. Pnine est tout naturellement à distance. Il est aussi à distance quant à sa géographie intime : le Tadjikistan n'a rien à voir avec ses souvenirs (ni les avions-ambulance) ; ni la musique kirghize (dite "spontaneous"), ni le sanatorium de Crimée avec ses palmiers ; ni l'Ossétie de légende, ni les agneaux qui naissent dans les montagnes dans un ridicule pathos mécanisé et politisé. Tout cela ne dit rien à l'homme de Petersbourg.

Moscou non plus n'évoque rien d'intime : c'est le pouvoir central soviétique, avec métro, football, élections truquées, familles déguisées [dressed up] partant en pique-nique dans une automobile socialiste. Tout ceci est très citadin, fabriqué, frelaté, parsemé de majuscules, c'est-à-dire de noms donnés non par la nature mais par l'homme et l'idéologie falsifiante. 

Mais... la famille publicitaire va en pique-nique où ? "in the country". Nabokov ne dit pas "countryside", qui désignerait surtout la campagne par opposition à la ville, mais "country", qui comporte l'acception précédente, mais signifie aussi "le pays". On inflige à Pnine un paysage qui est un retour au pays, qui le prend de plein fouet, à contrepied de ses méfiances et de ses ironies. Ce paysage, Nabokov ne nous en dit rien ; mais on sait qu'il ne peut s'agir que d'un plan de la forêt russe, de sa forêt d'enfance. Lors de son retour somnambulique, il va passer, en "rambler" adolescent, rénové, "entre les fûts blancs des bouleaux, inondant le feuillage agité en tremblement ocellé sur l’écorce..." (ici, pas de noms propres, pas de majuscules : on est dans le monde vrai).

Traîtreusement, sournoisement, parmi des fadaises idéologiques, le film glisse un plan authentique de ce monde "bouleau-tilleul-saule-tremble-peuplier-chêne" qui est l'origine et l'essence de Pnine. 

"Picnic in the country", c'est presque "Pnine au pays." Le miracle. Une soudaine injection de la drogue la plus pure et la plus puissante : la nostalgie. Tout à coup, Pnine redevient un petit enfant halluciné par la beauté de la forêt paradisiaque première. Véritablement, 'il "fond" en larmes. Ses structures adultes, ses amarres, ses défenses se dissolvent ; on provoque en lui une régression soudaine au stade du petit enfant qui laisse fuir son urine ou de l'adolescent qui sent fuir sa semence. Il est éperdu.


Les services spéciaux soviétiques savaient qu'on peut faire basculer un émigré anticommuniste dans la collaboration en lui faisant miroiter la possibilité, l'éventualité, d'un retour "au pays", procédé appelé "faire frémir les bouleaux". 

Vladimir Volkoff insiste sur cette faiblesse qui rend l'émigré si manipulable, dans son roman précisément intitulé Le Retournement (chap. 9) : 

"Un bouleau valétudinaire, planté par je ne sais quel ambassadeur nostalgique, palpitait dans la brise de toutes ses feuilles encore vivantes. Un Russe, bon ou mauvais. ne saurait voir un bouleau sans frémir, et, comme il se doit, je m'émus à la vue de cet être transplanté, peut-être comme moi avant d'être né. Un bouleau, même soviétique, c'est blanc, ça ne peut pas être marxiste."