lundi 12 avril 2010

Poésie païenne, foi chrétienne : Guérin / Mauriac


Mauriac éprouvait pour Maurice de Guérin une amitié fondée sur une réelle parenté d'âme. Une même sensibilité exacerbée, certes, mais surtout un commun déchirement entre foi catholique et sentiment païen, panique, de la nature. Mauriac, comme Guérin, se fond dans la Nature, laissant s'estomper les frontières entre intérieur et extérieur, entre moi et monde. Tous deux embrassent avec ferveur des arbres qui leur sont sacrés. Mais le disparate est grand, et le choix serait écartèlement. On voit dans "Le Sang d'Atys" de Mauriac d'étranges contorsions entre mythologie et christianisme, et l'auteur finit par choisir le catholicisme qu'on sait, sans renoncer tout à fait à ces effusions passablement superstitieuses. Dieu dans la Nature, Dieu à travers la Nature, Dieu après la Nature, La Nature sans Dieu... les équivoques menacent toujours.

Guérin quant à lui penchait plus, semble-t-il, vers le panthéisme que vers le christianisme. Ses rares poèmes publiés sont tout mythologiques (et quelque peu autobiographiques). La fin de son "Cahier vert" (texte - et non pas œuvre - merveilleux, d'une poésie frémissante entre Keats et Amiel), où il s'achemine vers l'écriture, tend bien peu à l'adoration du Crucifié.

(en passant : ... La dernière page de ce cahier ressemble assez à une esquisse du "Bateau ivre" ("Je ne sais quel mouvement de mon destin m'a porté sur les rives d'un fleuve jusqu'à la mer... "). Rimbaud aurait-il eu en main les textes de Guérin procurés par Trébutien en 1861 ? Les érudits (Etiemble ?) le savent peut-être, ayant dû éplucher les bibliothèques d'Izambard ou Demeny.)

Or le Guérin de Mauriac est souvent lié à sa sœur Eugénie, bien plus tournée vers la foi, et s'efforçant d'y maintenir ou d'y faire revenir le frère aimé. Mauriac ne peut aimer sans péché qu'un Guérin catholiquement présentable. Pour Mauriac, Eugénie joue auprès de Maurice un rôle assez analogue à celui que joue, pour Claudel, auprès d'Arthur, Isabelle Rimbaud.

Mauriac trouve en Guérin l'exemple de la difficulté à être un poète chrétien : il faut dépouiller le vieil homme ; mais c'est alors rejeter la sensualité de la nature, la volupté d'être au monde, de baigner (effusion, délicieuse confusion, Einfühlung) dans un réel fait de sensations, de qualités valant par elles-mêmes. Adorant la création, savourant les créatures, on adore le créateur, certes, mais c'est là le dangereux argument de Tartuffe. Guérin, vide, ouvert à tous les vents qui soufflent à travers lui, est l'homme (le mot est trop solide, trop compact) de l'accueil. Mais accueil à quoi ? au vent qui souffle sur la terre ou au souffle de l'Esprit sur les âmes ? Il faut une intercession féminine pour bénir cette porosité, en garantir la sainteté. Car peut-on, en chrétien, croire à la valeur d'un accueil qui ne soit fruit de nulle ascèse, mais disposition innée de l'âme singulière qui, malgré la belle gratuité de sa complexion, n'a qu'à se laisser aller à sa pente ? Une disponibilité qui non seulement n'a pas à se mériter, mais encore qui ne fait que procurer des délices, voilà qui est suspect (tel n'est pas le problème claudélien : pour Claudel, la nature est divine, chrétienne, et sa profusion chante l'Eternel, que chantera à son tour l'écriture torrentielle du poète).

Mauriac abandonnera la poésie en son sens usuel pour se faire, selon la recommandation de Huysmans, "puisatier d'âmes". Façon de vérifier sans cesse le fond de mauvaiseté de l'homme et, peut-être, de compenser par le tableau de l'abjection cette exultation sensuelle-mystique, trop douce pour être honnête.


Compléments : 
1/  Amiel, sur Guérin, 12 janvier 1866 :
"Qu'à sa mort, il ait été chrétien et catholique, et que sa famille ait tenu à le dire et à le redire, son talent a eu une inspiration tout autre, et aucun des bons juges ne s'y est trompé."

2/ Goncourt Journal éd. Cabanès t.3 p. 560 : "Guérin me fait l’effet d’un homme qui récite le credo à l’oreille du grand Pan, dans un bois, le soir. Dans Eugénie, il y a comme un onanisme de piété."


dimanche 11 avril 2010

Jouvence : l'homme qui lit


Plus nous vieillissons, plus se rétracte l'éventail de nos possibles. Le peu que nous faisons et vivons abolit l'immensité de ce que nous ne faisons ni ne vivons. Le stock de nos choix fond à vue d'œil, vertigineusement, irrémédiablement. Vivre, c'est perdre sans cesse sa vie, c'est mourir à petit feu, c'est mourir "à crédit", comme dit l'un. Et quand le crédit est épuisé, il n'y a plus que du réel : la mort fait de la vie un destin, comme dit l'autre. 

Tout ceci n'est pas gai.

Mais...
Si par exemple on est lecteur de romans, plus on vit, plus on lit, plus on mène d'existences parallèles, plus on fait mimétiquement l'expérience de destinées tout autres, qui s'agrègent discrètement mais sûrement à notre moi, qui nuancent le halo de nos possibles, élargissent le champ de nos virtualités, enrichissent notre registration intime. On est à la fois Emma et Marcel, Phèdre et Régis Ferrier (sont-ils si différents ?), Jacques Vingtras et Candide, Charlus et Julien Sorel - et même Bébert. Mieux : l'amateur de musique recèle en lui une facette par laquelle il est XIV° Quatuor, IX° symphonie, Messe en Si mineur, Petite Gigue en Sol. Nous nous enrichissons sans cesse. Notre halo de possibles se déploie en des couleurs toujours plus variées ; les harmoniques qui rôdent autour de notre fondamentale se complexifient et nimbent royalement notre être jadis si chétivement, si sommairement confiné à lui-même. Les ponts, les passages, les échanges entre les personnages, entre les arts, se démultiplient géométriquement alors que le temps de notre vie ne décroît qu'arithmétiquement.
La littérature, l'art, sont des fontaines de Jouvence, divinités débonnaires qui nous sauvent de la mort à mesure que nous avançons en âge, qui nous ravivent à mesure que nous vieillissons. Notre conversation interne se fait sans cesse plus passionnante. De moins en moins seuls, et de mieux en mieux accompagnés.

Anatole France, Académicien et tête de Turc


Depuis bien longtemps, il est de bon ton (il "va de soi") de mépriser Anatole France. Trop fêté, trop décoré, trop Académicien. On oublie son engagement (pourtant du bon côté) dans l'Affaire, où il avait à l'évidence beaucoup à perdre. Mais quand on a été étiqueté "auteur confortable", nulle preuve contraire ne vaut. France fut plus qu'insulté par les surréalistes (parangons de moralité, comme on sait), en butte à la tenace rancune de Valéry (pour de tout autres raisons). Il est peut-être imprudent de prendre pour pseudonyme le nom d'un pays qui a une forte propension à ne pas s'aimer.

Et pourtant, si l'on trouve chez lui bien des choses qui ont vieilli, ou qui déjà étaient de mince intérêt lors de leur parution, il est plus d'un volume qui demeure solide et étincelant, ce qui n'est déjà pas si mal. La "Rôtisserie de la Reine Pédauque", tout divertissement que soit ce roman, est un bijou de drôlerie, de vivacité, un merveilleux pastiche "Régence". Les 4 volumes de "L'Histoire contemporaine" sont un tableau parfait du temps, qui se relit avec un intérêt (et un sourire désabusé) permanents. 

Récemment, Kundera (qui peut, à son âge et en sa gloire, se permettre de dire ce qu'il pense) a même osé faire l'éloge du roman "Les Dieux ont soif", qui dénonce les soubassements mauvais du grand élan de solidarité décapitante de 93. Offense à toute cette intelligentsia démocratique qui ne cesse de trouver son moment sublime en ces mois où les têtes roulaient gaîment dans la sciure, preuve que l'on n'était pas dans l'hypocrite démocratie formelle bourgeoise...

Malgré sa réputation de sceptique léger, d'ironiste désabusé de bon ton, Anatole France nous a légué quelques formules belles et profondes, qui méritent encore et pour longtemps d'être méditées. En voici quelques-unes, sans références : occasion de le relire pour les y retrouver....

  • "Tout ce qu'on imagine est réel : il n'y a même que cela qui soit réel."
  • "Savoir n'est rien, imaginer est tout. Rien n'existe que ce qu'on imagine."
  • "Chaque génération imagine à nouveau les chef-d'œuvre antiques et leur communique de la sorte une immortalité mouvante." 
  • "Il lui en coûtait de se reconnaître ces méprisables qualités de l'intelligence dont la vie n'est point fortifiée."
  • "Chaque époque a sa morale dominante, qui ne résulte ni de la religion, ni de la philosophie, mais de l'habitude, seule force capable de réunir les hommes dans un même sentiment, car tout ce qui est sujet au raisonnement les divise ; et l'humanité ne subsiste qu'à condition de ne point réfléchir sur ce qui est essentiel à son existence."
  • "Les gestes de l'humanité ne furent jamais que des bouffonneries lugubres, et les historiens qui découvrent quelque ordre dans la suite des événements sont de grands rhéteurs."
  • "Rien n'est parfait ; mais tout se tient, s'étaie, s'entrecroise."
  • "La réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité."
  • "L'avenir, il faut y travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent à leurs tapisserie, sans le voir."
  • "C'est une grande force de ne pas comprendre"
  • "Il se flattait d'être sans préjugés, et cette prétention était à elle seule un gros préjugé."
  • "Il faut savoir blâmer, et c'est là un devoir rigoureux."
  • "Sans l'enfer, le bon Dieu ne serait qu'un pauvre sire."
  • "Madame Roland était bien naïve d'en appeler à l'impartiale postérité et de ne pas s'apercevoir que, si ses contemporains étaient de mauvais singes, leur postérité serait aussi composée de mauvais singes."
  • "Les enfants vivent dans un perpétuel miracle ; tout leur est prodige ; voilà pourquoi il y a une poésie dans leur regard."
  • "Les enfants ont cela de charmant qu'ils sont pauvres. Ceux même d'entre eux qui sont nés dans le luxe n'ont rien que ce qu'on leur donne. Enfin, ils ne rendent pas ; c'est pourquoi il y a plaisir à leur faire des présents."
  • "Défiez-vous du bon sens. C'est en son nom qu'on a commis toutes les bêtises et tous les crimes."
  • "La pauvreté est l'ange de Jacob : elle oblige ceux qu'elle aime à lutter dans l'ombre avec elle et ils sortent au jour de son étreinte les tendons froissés, mais le sang plus vif, les reins plus souples, les bras plus forts. (...) La pauvreté garde à ceux qu'elle aime le seul bien véritable qu'il y ait au monde, le don qui fait la beauté des êtres et des choses, qui répand ses charmes et ses parfums sur la nature : le Désir."

Et, last but not least , du "Jardin d'Epicure" :
  •  "Ce que la vie a de meilleur, c'est l'idée qu'elle nous donne de je ne sais quoi, qui n'est pas en elle." 


samedi 10 avril 2010

Gœthe : Ginko Biloba (traduction M.P.)


Dieses Baums Blatt, der von Osten
Meinem Garten anvertraut,
Gibt geheimen Sinn zu kosten,
Wie's den Wissenden erbaut.

Ist es ein lebendig Wesen,
Das sich in sich selbst getrennt ?
Sind es zwei, die sich erlesen,
Daß man sie als eines kennt ?

Solche Frage zu erwidern,
Fand ich wohl den rechten Sinn ;
Fühlst du nicht an meinen Liedern,
Daß ich eins und doppelt bin ? 


Cette feuille asiatique
À mon jardin se confie,
En énigme aromatique
Dont le savant s'édifie.

Voit-on là un seul vivant
Qui se scinde en deux moitiés ?
Ou bien deux qui, s'élevant,
Nous simulent l'unité ?

La réponse à ces questions
Apparaît sans aucun trouble :
Ne sens-tu dans mes chansons
Que mon être est un et double ?



lundi 5 avril 2010

Comparaison et raison



Dans un entretien radiophonique récent, Clément Rosset, parlant de son métier de professeur, m'a fait dresser l'oreille. Il disait qu'il aimait à faire passer les idées auprès de ses étudiants par des comparaisons, des illustrations tirées de domaines très divers. Qu'il ne dirait pas que "Comparaison n'est pas raison", car la comparaison lui paraît  un précieux facteur d'appréhension pour les idées. Et faire comprendre, faire saisir une idée, c'est déjà beaucoup. Ensuite, démontrer sa véracité...

Il me semble qu'il a grandement raison. Face à un auditoire de philosophie, Terminale ou Agrégation, il s'agit de faire exister les idées, de leur donner une présence, de les rendre préhensibles par des esprits qui ne sont pas de purs esprits, des machines algébriques, mais des vivants ayant imagination, désir, goûts etc. Une idée doit être approchée par incarnations successives, par traductions diverses, par application aux domaines les plus variés. Ceux qui ne l'ont pas encore saisie l'attraperont peut-être tout à l'heure, et ceux qui l'ont saisie la saisiront mieux, et pour plus longtemps. Avant d'être exposée dans sa pureté (dans sa sécheresse abstraite), une idée doit (avec prudence et honnêteté, cela va de soi), être présentée à la sensibilité, rendue presque palpable, par des esquisses successives qui finissent par la rendre présente comme en chair et en os (ce qui, est-ce un hasard, fait se conjuguer les deux sens très contrastés du mot "hypotypose" : esquisse légère et présence frappante). L'idée qui sera le résidu intellectuel de cette série d'approches, de variations, ne sera pas sèchement intellectuelle, ce qu'elle serait si elle était professée directement et doctement dans une universalité abstraite, dans sa pureté conceptuelle. Elle sera le dénominateur commun final, la stylisation de toutes ces approches, mais en une silhouette qui gardera quelque chose du qualitatif, du sensible des images qui en auront été les messagères. Il en restera un parfum, un halo, une vibration humaine. Les couleurs auront été oubliées, certes, mais des couleurs oubliées, ce n'est pas la même chose que des couleurs qui n'ont jamais été. L'idée, comme la culture, c'est ce qui reste, ce principe actif qui demeure, quand on a tout oublié des chemins par lesquels on y est arrivé. Mais demeurent une odeur, une coloration affective, une humanité. Illustrez, illustrez ! il en reste toujours quelque chose !

Ensuite, démontrer ? Mais que démontre-t-on ? De la géométrie et autres choses de ce genre, fort utiles, mais qui ne nous parlent ni des biens ni des maux. Ou alors il faudrait réduire les biens et les maux à une sévère essence, se faire insecte net grattant la sécheresse, pour les traiter (les maltraiter) par raison démonstrative, comme le Maître d'armes de Monsieur Jourdain.
Puisqu'on en est, avec la sévère essence et les insectes nets, à Paul Valéry : un de ses amis, André Lebey, député socialiste et franc-maçon actif, a entretenu avec le grand homme une très longue correspondance qui vaut plus, on s'en doute, par les lettres de Valéry que par les siennes. Et pourtant, il y a chez lui quelques bijoux qu'il ne faut pas négliger, et qui mériteraient d'être signés de son prestigieux ami. Cette maxime par exemple :
"Une chose qui est comprise sans être sentie n'est pas comprise"

***

P.S. : 
Sans rapport autre que la finesse profonde de Lebey, cette autre formule, non plus de pédagogue, mais d'homme résumant de façon on ne peut plus juste et discrète les limites de sa modeste condition : 
"En dehors de deux ou trois rêves, rien ne compte"


dimanche 4 avril 2010

Logique musicale et logique narrative


Un morceau de musique classiquement conçu doit retomber sur ses pieds, c'est-à-dire sur la tonique, après un périple plus ou moins accidenté, dont le schéma minimal est : tonique, septième de dominante, tonique (C G7 C). La forme "air" réalise ce même schéma sous forme de séquences : sa formule est ABA. Da capo : la tête est à la fin comme elle était au début. Ou, souvent, pour ne pas lasser par une répétition littérale, on propose une répétition ornée : ABA'. Mais cet A' est substantiellement le même que le A. Cette logique est cyclique, fermée : la fin revient au début. C'est la musique (tonale en tout cas) qui le veut.
La narration a des exigences contraires : on va de A à B, puis de B à C. Si, comme chez Homère, on rentre à Ithaque, on a bien d'abord Ithaque, puis B (plus C, D, E, F, etc.), et enfin Ithaque. Mais cet apparent A' est tout imbibé des expériences intermédiaires. Il ressemble extérieurement à A, mais est en réalité tout différent, car Ulysse a vieilli, est revenu plein d'usage et raison. Hegel l'a bien explicité : dans la fameuse triade, la synthèse ressemble à la thèse, mais à un tout autre niveau. Elle n'est pas un retour, mais une vue tout autre de ce qui fut point de départ. Et ce changement de vue change tout. La synthèse n'est pas une "thèse bis", un A' plus ou moins ornementé. 
Là se trouve le problème structurel, congénital, de l'opéra : la logique de la progression musicale n'est pas celle de la progression dramatique. On répartit donc les tâches : aux récitatifs la progression narrative (avec une grande minceur musicale) ; aux airs la musicalité, très faiblement narrative puisque la fin (A') est quasi la même que le début (A). Tantôt on raconte, tantôt on chante. Tantôt on narre, tantôt on exprime. On ne peut pas tout faire en même temps. A chaque tranche suffit sa peine.
Deux temporalités s'opposent : en musique, surtout au XVIII° siècle, on a un temps de type mécanique, qui procède par juxtaposition de parties, par répétition de séquences ; les "reprises" abondent. Au XIX° siècle (grosso modo), on tente de dépasser ces marqueteries vers une continuité de type vital : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Le temps est alors irréversible ; chaque moment comporte la mémoire de ceux qui précèdent ; on ne peut donc revenir au début, faire comme si on n'avait pas appris, comme si on n'avait pas vieilli. Reprendre telle quelle une séquence, ce serait copier-coller un morceau de gamin dans la vie d'un quinquagénaire. Il doit donc y avoir continuité, progressivité, cumulation, acquisition : un vivant qui apprend sans cesse, une conscience qui intègre son passé. Il ne s'agit plus d'alterner des tempi en vif-lent-vif, ni de construire des airs ABA. Il faut la mélodie continue, le flux unique, le courant de la durée, coulée de lave au chemin sans retour, comme les matins du monde. 
Sans retour, donc sans conclusion, puisque la conclusion harmonique, le retour à la tonique (exigence musicale), serait une aberration narrative, existentielle. On a transformé le problème ; on ne l'a pas résolu. Les apories sont tout aussi graves. Aux paradoxes d'une durée artificiellement hachée on a substitué les contradictions d'une progression une, liée, organique, mais in-terminable. On peut tenter la mélodie continue, dans laquelle c'est tout un acte qui devient l'unité narrative et musicale ; mais logiquement, cette ligne continue (que l'on n'aura pas le mauvais goût d'appeler "la ligne Siegfried"), devrait être sans fin (et peut sembler interminable). Ou carrément, on peut abolir la logique musicale classique, la tonalité et son exigence de retour final au bercail tonique, et fuir dans le modalisme, dans l'atonalité pour préserver un avenir toujours ouvert, au prix pour certains exorbitant, d'une permanente irréconciliation. 
Il faudrait alors finir sans finir, sans note de la fin. Arrêter, en suspens, sur un pied, comme un roman de James, puisque, comme on sait, "the whole of anything is never told". 

vendredi 2 avril 2010

Henri et Henry (Bergson et James)



En 1911, Henri Bergson prononce à Bologne une conférence qui deviendra un des classiques de la philosophie du XX° siècle, sous le titre "L'Intuition philosophique". La formule, aujourd'hui passée dans l'usage, était quelque peu paradoxale. Bergson en effet y défendait, de façon brève et efficace, l'idée suivante : chaque philosophe a une seule chose à dire, et il consacre toute sa production à essayer de la dire, avec le matériau conceptuel, pas forcément adapté, que son époque lui fournit. Chaque livre, chaque chapitre, tourne autour d'un centre qui sera approché, frôlé, mais jamais atteint car inexprimable en mots, en concepts, précisément parce que c'est une intuition, une façon toute qualitative d'appréhender l'Etre, l'existence. L'essentiel n'est jamais dit, car indicible. On l'approche un peu, finalement, par des métaphores, des "images médiatrices", qui en font pressentir le caractère, sans jamais le dévoiler clairement. 

Tout ceci est bien connu des élèves de Terminale. Bien connu aussi est l'intérêt de Bergson pour le philosophe William James, qu'il cite souvent. 

Mais William James avait un frère (Henry), qui fut un grand romancier au succès public assez modeste, en raison de ses hautes exigences littéraires. Au sein de son œuvre immense, on trouve, paru en 1896, une longue nouvelle, célébrissime chez les théoriciens de la littérature et de la critique : "The Figure in the Carpet" (La Figure / le Motif dans le tapis). C'est une étrange enquête. Un jeune critique rencontre un auteur très admiré qui lui dit que toute son œuvre s'explique par quelque chose qui n'est pas du tout caché, mais qu'il faut savoir déceler, apercevoir, comme un motif dans un tapis ; d'où le titre. Le jeune homme s'évertue en vain ; parle de son projet à un ami, qui, loin d'Europe, fait savoir qu'il a découvert le motif directeur (leit-motiv au sens propre), et que le grand auteur a approuvé sa trouvaille. Mais cet ami meurt, l'auteur aussi, et le grand secret est perdu. Si tant est qu'il ait jamais été trouvé. Si tant est qu'il ait jamais existé, car il n'est pas sûr que le grand auteur n'ait pas joué avec l'appétit du jeune critique. Pas sûr non plus que l'ami ait été véridique disant qu'il avait trouvé ; ni que l'auteur lui ait réellement donné son approbation. Et comme souvent chez James - c'est même sa marque de fabrique - le lecteur se retrouve dans l'incertitude. Peut-être tout a-t-il été construit autour de rien ; peut-être l'essence de la chose littéraire a-t-elle été décelée. Mais, selon une formule célèbre de James à propos d'un autre de ses romans, qui se termine comme il se doit sans résolution (The Portrait of a Lady) : "The whole of anything is never told". "Le tout de quoi que ce soit n'est jamais dit" ; cette traduction lourde a le mérite de l'exactitude (on dit parfois, de façon trop désinvolte : "On ne sait jamais le tout de rien"). On reste en plan, sur le sable, bec dans l'eau et autres inconfortables postures irrésolues, comme une partition qui ne finirait pas, comme il se devrait, sur l'accord parfait de la tonalité. 


Ceux qui s'intéressent à la fois à Bergson et à James (il doit bien y en avoir quelques-uns), notent que la similitude entre ces deux textes n'est guère soulignée par les commentateurs de l'un et les critiques de l'autre. On peut ici transposer le théorème de James : "the whole of anything is never read". Les chercheurs en savent quelque chose... 

Bergson ne cite jamais l'illustre frère de l'illustre William (aucune occurrence dans les index des deux volumes de l'Édition du Centenaire) ; et je ne sache pas que H. James, mort cinq ans après la conférence de Bergson, ait marqué l'analogie (mais ici, être prudent... les œuvres de James constituent un corpus très imposant, et bien des papiers ont été perdus, brûlés, etc.). La conférence de Bologne a été insérée dans "La Pensée et le Mouvant" (1934), sans indiquer une éventuelle publication antérieure. 

Tout le sens des productions d'un écrivain s'incarne dans un motif et un seul, qui est à trouver, mais ont on ne sait s'il a été trouvé. Tout le sens de la pensée d'un philosophe tourne autour d'un foyer, d'un centre, d'un moyeu à jamais inaccessible et désigné comme tel. Ce n'est pas identique. Mais il y a un incontestable air de famille, une agaçante sensation de cousinage. Ni tout à fait même, ni tout à fait autre.

Et voilà. C'est tout. On se retrouve dans une perplexité toute jamesienne ; entre deux chaises ; manquant d'éléments décisifs. Influence plus ou moins consciente ? Analogie de hasard ? Idée dans l'air du temps ? Illusion de ressemblance ?
Des érudits ont-ils des éléments pour achever le puzzle ? Existe-t-il (thème jamesien) des papiers secrets, ignorés, cachés ?
A la manière de Charles Ives, on dirait : "Unanswered question".
Mais c'est plutôt le moment de redire avec James, "the whole of anything is never told".


Keats : new star !



On first looking into Chapman’s Homer

  Much have I travell’d in the realms of gold,
  And many goodly states and kingdoms seen ;
  Round many western islands have I been
  Which bards in fealty to Apollo hold.
  Oft of one wide expanse had I been told
  That deep-brow’d Homer ruled as his demesne ;
  Yet did I never breathe its pure serene
  Till I heard Chapman speak out loud and bold :
  Then felt I like some watcher of the skies
  When a new planet swims into his ken ;
  Or like stout Cortez when with eagle eyes
  He star’d at the Pacific—and all his men
  Look’d at each other with a wild surmise—
  Silent, upon a peak in Darien.

(une traduction, non signée, prise sur le web... faute de mieux)

J'ai beaucoup voyagé à travers les royaumes dorés,
J'ai vu bien des états et des royaumes magnifiques;
J'ai vogué autour de maintes îles occidentales
Où les bardes restent fidèles au culte d'apollon.
Souvent on m'avait parlé de la vaste étendue
Qu'Homère au front sourcilleux possède pour domaine;
Mais jamais encore je n'avais respiré son souffle pur
Avant d'entendre la voix haute et forte de Chapman.
Alors, je me sentis comme un veilleur des cieux
Lorsqu'une nouvelle planète surgit à portée de sa vue,
Ou comme le vaillant Cortès, quand de son regard d'aigle
Il fixait le pacifique - alors que tous ses hommes
Se regardaient avec un étrange soupçon -
Sans dire un mot, du haut d'un pic du Darien.



1816. Le jeune Keats (si on ose ce pléonasme), plein de fougue et d'espoir, découvre dans l'émerveillement une nouvelle traduction d'Homère. Le nouveau nous rend le passé présent. Un monde s'ouvre, métaphorisé par le mouvement vers l'Ouest (Hyperion...), cet extrême Ouest qui nous ramène aux sources orientales de notre civilisation. Métaphorisé aussi par la quête de l'or (soleil couchant, Occident obligent : "l'or du soir qui tombe..."). Mais le Conquistador, au-delà de ce Nouveau Monde, qui n'est jamais qu'un continent riche d'un or matériel (Eldorado), se retrouve face l'illimité, face à l'infini du Pacifique. Non pas cet élément liquide, informe, dont Keats fera bientôt (comme Leopardi) le lieu de sa dissolution finale (disparition dans l'eau de celui dont le nom fut écrit sur l'eau), mais un inépuisable réservoir de beautés et de joies pour toujours. Le poète s'est trompé sur le nom du conquérant et sur la situation de Darien, peu importe. 

Voici un Romantique heureux, exultant, exalté par une soudaine extension de l'univers, de l'Etre. La première métaphore ("Then") de cette apparition est d'ordre astronomique : la découverte d'une nouvelle planète :
  Then felt I like some watcher of the skies
  When a new planet swims into his ken
Une découverte récente lui a peut-être suggéré la comparaison. Mias il s'agit surtout d'une révélation : tout un immense pan de la beauté se révèle soudain. La configuration de l'univers mental en est subitement enrichie. Cette expérience de l'extension, du déploiement de la sensibilité esthétique correspond exactement à celle de l'amour : par la vertu d'un autre être, l'Etre se met à résonner, s'amplifie ; on vit désormais "en stéréo". La vie est plus vaste. Cet élément nouveau n'est pas seulement un élément supplémentaire. Il change tout, reconfigure tout. L'ordre stellaire, ou planétaire, qui semblait l'immutabilité même, qui semblait définitif, est bouleversé magiquement, acquiert de nouvelles dimensions. Comme un jeu d'échecs où apparaîtrait une nouvelle pièce, ayant de nouvelles propriétés, transformant et étendant toutes les possibilités du jeu.
Cette expérience du ravissement, de la révélation éblouie, de l'augmentation de mon être et de l'Etre en général est le versant positif, optimiste, souvent minoré, du Romantisme : l'éblouissement. L'inverse, le symétrique de ce qui constitue le principal cliché romantique : la mélancolie, la perte irréparable. Le Desdichado nervalien le dit en une formule très (trop ?) connue : 
Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.
L'image ici aussi est très cosmique, on ne peut plus cosmique ; mais il s'agit de la perte de l'étoile (désir / de-sidera, manque d'étoile). Mon luth est constellé certes, mais seule m'importe l'étoile que j'ai perdue, et qui assombrit tout, qui mélancolise tout, noircit le soleil même. 

Au sens philosophique, l'admiration est l'expérience de ce que le réel contient autre chose que ce qu'on en savait ; plus qu'on n'osait en espérer - ou moins, dans l'expérience de cette "admiration négative" qu'est la déception.
Bientôt, Keats sera dévasté par la maladie, et par sa propre sensibilité, trop vulnérable. Le continent amoureux qu'il va connaître sera pour lui un facteur de douloureuse destruction, et les océans évoqués à la fin de ses sonnets seront des lieux de disparition du moi, d'évanouissement de la personnalité dans l'indéterminé. Mais on aura eu le témoignage de ce premier Romantisme solaire, ardent, juvénile, tourné vers un avenir où le plus lointain passé est rénouvelé et glorifié, un Occident lumineux, doré comme un tableau de Claude Lorrain. L'essor magnifique d'un espoir d'autant plus bouleversant qu'il sera bref.


mercredi 31 mars 2010

Toulet, enchanteur à voix basse


       
           En Arles

Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l'ombre est rouge sous les roses,
    Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
    Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c'est d'amour,
    Au bord des tombes.


Très connu, presque trop. Proverbial, même. Et pourtant si beau ; toujours frais. On pourrait en dire (on en a déjà dit) bien des choses : la douceur, l'allusion, la délicatesse, l'effleurement, le parallèle entre la légèreté du texte et la légèreté de sa signification (légèrement perverse), son caractère insinuant, etc. Ou, un peu plus technique, les procédés, les oppositions (un cimetière qui n'est pas marin, mais doté néanmoins de colombes et de tombes...), les habiles échos de consonnes (Arles / parle), les croisements de mètres, etc.

Juste un aspect, dont je ne sais s'il a été remarqué : certaines sonorités qui brillent par leur absence, ou quasi-absence. Deux minuscules "i", jamais sur une tonique, presque effacés donc. Trois "è", dont un estompé. Un seul "u", lui aussi glissé en atone express. Deux "eur", placés, quant à eux, de façon assez saillante. Quelques "é" et "e" muets peu significatifs.
Que reste-t-il alors : une manifeste, une éclatante surreprésentation des A, AN,  et des O, OU, ON. Relire en fonction de cela : on est presque assourdi par l'insistance de ces deux familles, et la fréquence de leur positionnement en toniques. 

Outre la rime annexée "cancan" des vv. 1-2, outre l'étonnant (quasi-hindou) "prangardala" du v. 4, pourtant réputé très fluide, on met aussi en relief l'insistante pulsation cardiaque des iambes (tac poum) et des péons IV (tac tac tac poum), ce qui revient au même quant aux effets affectifs (ou physiques, mais est-ce différent ?). Chaque vers de 4 est fait de 2 iambes ; rien n'est plus cardiaque. 

Par la conjugaison du rythme des syllabes et de la couleur des voyelles, on a donc un cœur qui bat, et surtout une gamme très défective, une palette très réduite, qui opèrent comme ferait un filtre coloré, ou un révélateur chimique : des variations phoniques sur le mot AMOUR. Un poème d'amour saturé du mot "amour" et du cœur battant. 

Saussure recherchait dans les vers saturniens des anciens latins des insistances phoniques significatives et rigoureuses, des "anagrammes" (répétitions de lettres ou de syllabes). On dirait que Toulet use d'un procédé un peu voisin : retour et insistance sur les composantes du mot central du poème, de façon disséminée à travers la plupart des mots. Consciemment ? That is the question. Toulet a-t-il eu l'intuition - consciente, semi-consciente - de ce qu'il convenait de gommer pour obtenir un camaïeu sonore ?
Ce poème au destin si glorieux était le premier d'un groupe intitulé : "Romances sans musique". Ce qui est sûr, c'est que ce titre était une antiphrase.

La suavité sonore peut agacer, sembler trop melliflue, et donner donc l'idée de faire tout le contraire, de cacophoniser autant qu'on peut, pour dire l'horreur et non plus la tendresse, pour heurter et non plus pour insinuer. Prévert écrit donc, en inversion démoniaque, sa "Complainte de Vincent", en même lieu : “A Arles où roule le Rhône...”.


mardi 30 mars 2010

Musique et poésie, arts par excellence


Le mot "Poésie" signifie étymologiquement toute forme de production (poïésis), et en est venu pourtant à signifier seulement l'art des mots. C'est que le poète, avec de simples mots artistement disposés, peut nous faire sentir, voir, toutes sortes de sentiments et de choses, nous fournir tous les contenus, produire tout en images. Raison pour laquelle Platon récusait les arts mimétiques, la poésie qui est une peinture, la peinture qui est une poésie ; dans les deux cas, simulacres qui nous donnent l'illusion d'une présence effective de toutes choses, comme le peut faire un miroir (cf. République X, où Platon semble plagier Stendhal...). 

D'autre part, pourquoi les Muses, qui représentent les arts en général, ont-elles été kidnappées par la seule "Musique" ? Pour la même raison, à l'envers. La Musique ne dit rien  (Valéry, à propos de Mozart : "Ne rien dire, mais le dire si bien..."). Mais (précisément parce qu'elle ne dit rien, parce qu'elle n'a pas de contenu), elle varie indéfiniment toutes les formes possibles, se meut à l'infini dans les structures, les rapports, appuyée sur un mince support de timbres instrumentaux. Au plus elle suggère, esquisse, murmure, évoque, rappelle on ne sait quoi, se maintient dans l'indéterminé, au bord de la détermination, sans y tomber.
Poésie, art de tous les contenus ; Musique, art de toutes les formes. 
"Reprendre à la musique son bien", slogan symboliste : cela visait à délivrer les mots de leur contenu lourdement déterminé, et leur permettre alors de s'élever , purifiés, jusqu'à la transparence musicale, qui donnait à Mallarmé, au sortir du concert, une "sublime jalousie".