vendredi 17 septembre 2010

Valéry : la perfection expérimentale


Pour Platon, la perfection n'est pas de ce monde : pour l'atteindre, il faut devenir purement spirituel, c'est-à-dire, en un mot, mourir. 
Valéry quant à lui a conçu le projet fou d'être complètement sage (pour parler comme Voltaire), et s'est lancé le pari d'atteindre à la perfection, à l'absolu dès cette vie (disciple en cela de Mallarmé et de Descartes, ce dernier ayant d'ailleurs lui aussi influencé Mallarmé). 
Il y a réussi. Et pourtant, cette réussite est une sorte d'échec. La perfection est accessible, mais elle n'est pas tenable. On peut passer son doigt dans la flamme d'une bougie ; on ne peut pas y demeurer, y établir son logis. La perfection de Monsieur Teste est toute fictive : c'est là un "personnage de fantaisie" où l'auteur rassemble et généralise une pureté de pensée qui n'est accessible, au mieux, que durant quelques quarts d'heure. La pureté intellectuelle véritable, pour le Valéry réel, est de quelques minutes, au petit matin, les jours fastes. 
De même, il n'est pas strictement impossible d'écrire de la poésie écrite en état de pure lucidité ; mais les résultats sont si minces qu'on doit en rester au stade expérimental, au stade du prototype ; on ne peut passer à la fabrication réelle, moins encore à la production industrielle. Faire de la poésie ainsi, c'est comme fabriquer de l'eau à l'aide d'oxygène, d'hydrogène, de courant électrique, et d'un eudiomètre : on y parvient certes, mais à quel prix ! et pour un résultat combien mince ! C'est possible, mais d'un possible si mince qu'il ne peut pas avoir de portée pratique  : Valéry, peut-être un jour de pessimisme comme il en connut bon nombre, écrit à Gide : 
« L'art en pleine lumière est une fiction pure. Le peu qu'on en a vu n'est qu'un résultat de laboratoire - n'y pas songer pour employer ses capitaux » (8 juillet 1906, nouvelle édition p. 656)
Le projet était de se situer à l'extrême pointe de la capacité humaine, là où l'acuité spirituelle est maximale, mais aussi où elle voisine le plus dangereusement avec le rien, où elle tutoie le néant. Mallarmé fournissait déjà un exemple de cette noble exigence, et de ce risque de rester dans ces dangereux parages, qu'il illustrait par les images de la "froidure éternelle", du glacier - Valéry parlera du "last point", de l'extrême Nord, ou du diamant.

Comme dans toute recherche sérieuse, l'exigence de qualité provoque une diminution corrélative de la quantité. La parole la plus pure est la plus rare ; elle est donc proche de l'aphasie. La pensée la plus pure est proche de la dissolution. La pure transparence, pour l'esprit comme pour le diamant, consiste à se rendre comme invisible - invisible à soi-même, "suicide beau". 
  

samedi 11 septembre 2010

Diérèses


Dans un billet de ce Calmeblog, 
je parlais d'Apollinaire, et plus précisément du premier vers de Zone, qui me semblait emblématique de la situation de ce poète par rapport à la modernité :
À la fin, tu es las de ce monde ancien 
Si on lit la dernière syllabe en diérèse, à l'ancienne, on obtient un alexandrin anapestique, le plus classique des vers français, et dans lequel Apollinaire excelle (« La cétoine qui dort dans le cœur de la rose »). Si on le lit en synérèse, on obtient un vers de 11, très peu conventionnel, qui trompe l'attente d'un alexandrin anapestique, et sonne délicieusement bancal. Il me semble que cette équivoque, cette ambiguïté, ce doute, sont voulus, et que le poète, très délibérément, nous place entre les deux chaises du classique régulier et du moderne instable. 

Or, si je reviens à ce point, c'est que j'ai rencontré, sur un blog de littérature à l'usage des classes, à propos d'un vers analogue, une opinion autre :

Cors de chasse : 

Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d’un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indifférent
Ne rend notre amour pathétique

Et Thomas de Quincey buvant
L’opium poison doux et chaste
À sa pauvre Anne allait rêvant
Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent

Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent

À propos du 6° vers, le commentateur indique : « 7 syllabes contre 8 pour les autres vers. Vers impair : légèreté : évocation irréelle.»
Il me semble plutôt qu'il y a là une équivoque voulue, que l'esprit du lecteur doit se trouver ici aussi sur une ligne de crête, ne sachant de quel côté tomber, entre la diction "moderne", qui donnerait un heptasyllabe, très décalé par rapport au reste du poème, et la diction classique qui, scindant l'opium, unifie le poème en octosyllabes parfaits, bien carrés (8 syll x 12 vers).
La diérèse sur opium est certes très affectée ; mais la substance sacrée/maudite peut mériter un traitement spécifique, pour la mettre en valeur, en relief. Et la prononciation opi-um a quelque chose de rêveur, d'irréel, voire de surnaturel, qui convient très bien au sens. 




C'est d'une façon voisine, ce que fait Mallarmé par exemple, dans un poème graveleux, sarcastique et splendide (non-signé) jouant avec des diérèses artificielles et significatives  : 


Parce que de la vi/ande était à point rôtie,
Parce que le journal détaillait un vi/ol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,

Parce que d’un lit, grand comme une sacristie,
Il voit, sur la pendule, un couple antique et fol,
Et qu’il n’a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous les draps frôle une jambe au vol,

Un ni/ais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement :

Et de ce qu’une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
Ô Shakespeare, et toi, Dante, il peut naître un poète !

Mallarmé à table avec Méry Laurent

Ici, pas de doute, les diérèses s'imposent qui, au début du poème, mettent en évidence à deux reprises la syllabe "vi", qui peut s'entendre en deux façons, une biologique, l'autre, obscène, mais qui illustrent ainsi doublement le contexte. 
Et le génie (j'ose le terme) du 2° vers, est de nous faire détailler le mot même dont le journal détaille complaisamment la chose, de même que l'on a savouré la vi-ande du premier vers, en la dilacérant voluptueusement. On entend-voit le lecteur libidineux se régaler des moindres détails croustillants et sordides de ce compte rendu fait pour émoustiller ses bas morceaux. La diérèse constitue une préciosité mal placée, comme il y a, chez le lecteur du journal, une lubricité mal placée. 
Quant au ni/ais par qui commence le premier tercet, il a valeur comique mais aussi satirique : l'artifice de sa diérèse donne une ironique solennité à ce triste quidam qui se trouve jouer le rôle d'un Créateur. 
L'équivoque de la diérèse a souvent pour rôle de rendre équivoque la limite entre des domaines qui semblaient clairement séparés ; le classique et le moderne, le noble et le bas. 

***

Le "rôti" tel qu'illustré par Wikipédia... assurément en diérèse :  





dimanche 11 juillet 2010

Finir en douceur, finir en fanfare 2 (Vallès, Mozart, Monteverdi)


Il y a quelques temps, j'ai critiqué Rimbaud et Valéry pour avoir terminé en fanfare ce qu'ils devaient terminer en douceur. J'aurais dû (on ne pense pas à tout) donner un autre exemple.

L'admirable, chez Vallès, c'est la spontanéité de la révolte, de la colère, en l'absence de toute rhétorique. Son refus du lycée, des classiques, se traduit de façon conséquente par une écriture de l'impulsion, exempte de tropes préformatées, de métaphores attendues. En cela, cette écriture fait du bien, elle nettoie le cerveau langagier de tous les procédés classiques, mais usés, voire fatigués. Un Céline, un Bukovski, nous donnent cette même sensation de "brut de décoffrage", (même si c'est très travaillé chez le premier). 
Vallès, c'est la hargne, le sarcasme à l'égard de la société, l'ironie à l'égard de soi-même, sans phrases. Ceci pendant toute sa trilogie autobiographique, qui constitue un grand livre révolutionnaire qui n'est gâté par nulle théorisation, par nul effet de manche. Un ouvrage incontestable donc, car on ne conteste pas une sensation de l'existence : on en goûte au contraire les effets littéraires (ou anti-littéraires). 



Toute la trilogie, ou presque... Comme Rimbaud à la fin de son Bateau ivre, comme Valéry à la fin de sa Jeune Parque, Vallès trébuche sur sa dernière phrase, et se trahit à l'ultime seconde, entache son œuvre de ce qui est, pour son projet, une énorme "impureté" : une image lourdement imagée, pesamment didactique, qui serait dans le ton d'un roman de Zola (la dernière partie de La Débâcle p. ex.) ou d'un poème polémique de Hugo, mais qui sonne horriblement faux chez Vingtras insurgé contre les Versaillais, contre les thèses philosophiques, et contre les figures de style du "bien écrire" : 
« Je viens de passer un ruisseau qui est la frontière.
Ils ne m’auront pas ! Et je pourrai être avec le peuple encore, si le peuple est rejeté dans la rue et acculé dans la bataille.
Je regarde le ciel du côté où je sens Paris.
Il est d’un bleu cru, avec des nuées rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang. »
Voilà treize dernières syllabes qui font un grand dégât rétroactif sur trois volumes de sincérité stylistique. 

[s'il est permis de comparer les grandes choses aux petites : on a là une sorte de "coup de boule" littéraire...]


A contrario :

Mozart : son Concerto "turc" pour violon se termine par le mouvement qui lui vaut son surnom, bien scandé de marcatos orientalisants, sur un thème qui se réduit à des arpèges d'accord parfait mineur. Simple et robuste. Un peu chargé, même si la légèreté mozartienne n'en est pas absente. Légèreté qui reprend tous ses droits à la fin, à ce qui devrait être péroraison, et qui est précisément le contraire d'une péroraison brillante, kitsch : on termine très doux, contre les habitudes du concerto, mais en un très heureux rééquilibrage sonore par rapport à ce qui précède. Tout à coup, le son se dissout en vapeur, s'envole comme un efrit. 

Et Monteverdi : Combattimento di Tancredi e Clorinda. L'héroïne meurt ; le ciel s'ouvre. Pas besoin de traduction : on l'entend par l'effacement même de la musique. Les dernières notes de Clorinde sont déjà le silence :

(la musique avec la partition à l'écran... : un rêve que je croyais ne jamais voir se réaliser)

samedi 10 juillet 2010

Du Bien, du Mal, de la nociception et des vampires


Un problème toujours mal posé : y a-t-il dans le monde plus de bien que de mal ? Sous-entendu : la vie vaut-elle la peine d'être vécue ? (si on raisonne sans tenir compte de l'attachement irrationnel qu'est l'instinct animal de conservation). 
On peut aisément répondre que le bien l'emporte sur le mal. C'est la classique réponse consolante, bien souvent sophistiquée, tarabiscotée comme les cosmologies qui voulaient à tout prix se maintenir malgré Copernic, et ne le pouvaient qu'au prix de contorsions de plus en plus visibles / risibles. Mais que ne ferait-on pour se mentir ? pour masquer l'abîme absurde où l'on court - comme dit Pascal, lui qui pouvait toujours se raccrocher à Dieu comme garant d'un sens global. 
Quant aux arguments classiques de la théodicée, comme quoi Dieu a permis des maux, mais comme causes à terme de biens plus grands, ce qui fait que, tout compté et rabattu (comme dit Leibniz), le Bien l'emporte, cette théodicée est une contorsion qui suppose la réponse, à savoir que c'est un Dieu bon qui finalise, qui providentialise les maux, et qu'il n'y a donc pas de mal pur, qui ne soit que mal. Le mal serait du bien en attente, en gestation. Attente et gestation souvent bien longues et incertaines, qui supposent la foi, donc le sens que l'on prétend démontrer par elles.

Un froid décompte reste forcément équivoque car les biens et les maux se quantifient mal, sont malaisément commensurables. La douleur d'une carie et la beauté d'un quatuor... ? 


Il n'en demeure pas moins un principe essentiel dont on tient peu compte dans ces raisonnements, et qui pourtant est écrit en toutes lettres dans l'Ancien Testament, plus précisément dans L'Ecclésiaste (livre réaliste s'il en est) : 
« Une seule mouche gâte tout le miel. »
autrement dit : un peu gâche beaucoup.



Le problème n'est pas tant l'existence du mal que sa diffusion, sa propagation. Le mal diffuse beaucoup, alors que le bien diffuse peu. Pour prendre l'exemple le plus vulgaire, donc le plus approprié : dans une bonne soupe, un seul crachat, c'est fort peu de chose. Il y a 99,80% de bon, et 0,20% de mauvais. De quoi se plaint-on ? Le monde est bien fait et cette soupe est statistiquement excellente. Dans la société, il n'y a pas une majorité de grossiers personnages (j'allais écrire qu'il y en a peu, mais je me suis repris de cet accès d'irréalisme) ; mais combien de butors faut-il pour faire passer une nuit blanche à tout un quartier ? (les butors d'Amiel se lassaient de brailler ; mais les baffles à fond ne se lassent pas de pulser au profit de tous). Combien faut-il de butors pour transformer en torture un voyage en train ? Combien de soucis pour empêcher de goûter un quatuor ? Combien de spectateurs goujats pour gâcher un film ? Combien faut-il de temps pour casser une jambe, et combien pour la remettre en place ? Quelles techniques faut-il mettre en œuvre pour tabasser un quidam, et combien pour le guérir ? 
Le faux raisonnement est celui qui procède de façon abstraite, qui oublie que le 0,20% de crachat déteint sur tout l'appétit pour la bonne soupe. Jadis, il y avait des disquettes qui, lorsqu'elles avaient un petit défaut, étaient rejetées comme inutilisables. D'autres où la piste problématique était repérée, isolée, et la disquette était utilisable à 90% de sa capacité. On voudrait nous faire croire que la vie relève du deuxième cas. Peut-être, mais pas bien souvent... Quand on rencontre quelqu'un d'aimable, cela met du baume au cœur pour quelques minutes. Mais quand on a affaire à une brute, cela retentit durablement. On sait, mais on n'en tire pas les conséquences, que le plaisir fait moins de plaisir que la peine ne fait de peine. Quel artiste sublime ou quelle courtisane de haute compétence pourra donner en plaisir le centième de ce que n'importe quel brutal peut donner en douleur, pour des années, en quelques secondes de tabassage, et sans études particulières ? Combien de millimètres de moëlle épinière coincée pour faire un martyre ? Les circuits nociceptifs ont une puissance illimitée.

La sagesse voudrait qu'on limite le mal à ce qu'il est, qu'on l'empêche de déteindre, de s'étendre. On le peut parfois, si l'on sait et si l'on peut compartimenter, cloisonner. Une capsule de bouteille tombée dans la soupe, on l'enlève, et c'est tout. Mais un crachat ? sans compter ce que cela suppose de douceur humaine de la part de celui qui en a gratifié votre pitance. On peut bien sûr avoir de la compassion pour ce pauvre homme dont l'âme est si endommagée qu'il ne trouve pour se satisfaire que cette issue qui l'humilie grandement. Certes, mais il y faut de l'entraînement. Pour que la vie soit vivable, il faut une sagesse qui est presque sainteté : remède malcommode. Il faut considérer que tout ce qui est positif est une grâce. Que, par exemple, si on a craché dans notre soupe, c'est que nous avons de la soupe, et que nous pourrions n'en avoir point. Pour un François d'Assise, cela devait marcher... 

Prenons le problème autrement.
Est-il des événements qui, d'un coup, illuminent l'existence aussi puissamment que les accidents la gâchent ? Il en est un, mais il est rare, et d'avenir incertain : le coup de foudre. En un instant, la vie est transfigurée, éclairée, bénie. Mais... Il est des coups de foudre qui s'avèrent bien vite d'inépuisables sources de malheurs. Pour exemple célèbre celui de Paul Valéry pour Catherine Pozzi : 
« Pardonne-moi, ma vérité, d'avoir cru en K. J'ai péché contre le scepticisme sauveur, contre la volonté de lucidité, contre tout ce que je savais. C'est avec de la lumière (...) que je paye six minutes de folie, et quelques heures passées hors de moi-même, dans les paradis de tout le monde. » (Cahiers, Pléiade t. 2 p. 409).
Et le coup de foudre, ou l'amour, qui ne vient pas forcément en un instant, rend aussi tributaire de l'autre : aimer, c'est certes vivre en stéréo, mais c'est aussi dépendre de l'être aimé, de son amour, de sa vie. Et si l'on veut dépasser ces aléas, il faut la noblesse, presque la saintenté d'un Rilke pour qui l'amour le plus pur et le plus haut est l'amour non-partagé, et pour qui la plus authentique possession est celle, toute spirituelle, qui suit la perte. 
« La perte, toute cruelle qu'elle soit, ne peut rien contre la possession, elle la termine (...) : elle l'affirme ; au fond ce n'est qu'une seconde acquisition, toute intérieure cette fois et autrement intense. » Préface à Mitsou de Balthus, 1921 Pléiade Prose p. 644 (écrit en français).
C'est très beau.

Le seul cas (l'amour) où le Bien diffuse aussi fort que le Mal 1) est rare 2) est potentiellement dangereux 3) réclame pour n'être pas dangereux que l'on possède des qualités exceptionnelles. C'est là encore un remède qui n'est pas tout aisé.
Mais il y a, dira-t-on, l'amour de Dieu, la Foi, forteresse qui prémunit contre tout. Mais cette Foi, donnant par principe sens et bonté à la vie et à toutes choses, ne peut pas être invoquée, sous peine de cercle logique, pour prouver que les choses, la vie, etc, ont par elles-mêmes sens et bonté. 
Amour humain ou amour divin, les deux seules sources intenses de Bien sont donc rares et difficiles. 
Le bien est un remède ; le mal est une épidémie. Le bien se cantonne à lui-même ; le mal s'étend, se propage, se démultiplie. Le mal s'augmente de lui-même (exemple classique et juste de l'alcoolisme, qui enfante de toutes sortes de maux). Le mal est un ballon sur un escalier : quand il commence à descendre d'une marche... 

Pourquoi ces raisons si simples sont-elles si peu utilisées ? C'est qu'on ne veut pas voir la vérité en face, surtout en ces domaines, pour ne pas se trouver en contradiction insoluble avec l'instinct de conservation. Mais aussi parce qu'il faut une réflexion un peu nuancée, ce qui fatigue la plupart des méninges. Je songe à ce propos à des choses entendues il y a quelques années à propos de la grippe aviaire : "on fait toute une histoire pour 50 morts (supposons) en Extrême-Orient, alors qu'il y a des milliers de morts sur les routes chaque année". Mais un esprit moyennement constitué devrait voir tout de suite que l'épidémie se diffuse exponentiellement, alors que les morts sur la route ne vont pas tuer chacun des dizaines de personnes qui, à leur tour, une fois mortes, iraient... 
Ici, le lecteur doit sentir se présenter à son esprit la même analogie qui vient au mien : le Bien est un transfuseur de sang ; le Mal est un vampire... 

« Le mal rayonne. » (Ch.- L. Philippe)


vendredi 2 juillet 2010

Gœthe : Le Roi des Aulnes (traduction M.P.)


[ Dans la traduction rimée, les exigences doivent être revues à la baisse. Ainsi, une rime généralement dite "pauvre" devra être humblement considérée comme "suffisante" ; et une rime "suffisante", comme presque "riche". La rime "riche" sera bien rare ; et le risque de rime "équivoquée", presque inexistant... ]


Erlkönig

Wer reitet so spät durch Nacht und Wind ?
Es ist der Vater mit seinem Kind ;
er hat den Knaben wohl in dem Arm,
er faßt ihn sicher, er hält ihn warm.

"Mein Sohn, was birgst du so bang dein Gesicht ?"
"Siehst, Vater, du den Erlkönig nicht ?
den Erlkönig mit Kron' und Schweif ?"
"Mein Sohn, es ist ein Nebelstreif."
"Du liebes Kind, komm, geh mit mir !
gar schöne Spiele spiel ich mit dir,
manch bunte Blumen sind an dem Strand ;
meine Mutter hat manch gülden Gewand"

"Mein Vater, mein Vater, und hörest du nicht,
was Erlenkönig mir leise verspricht ?"
"Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Kind ; 
in dürren Blättern säuselt der Wind."

"Willst, feiner Knabe, du mit mir gehn ?
meine Töchter sollen dich warten schön ;
meine Töchter führenden nächtlichen Reihn
und wiegen und tanzen und singen dich ein."

"Mein Vater, mein Vater, und siehst du nicht dort
Erlkönigs Töchter am düstern Ort ?"
"Mein Sohn, mein Sohn, ich seh es genau,
es scheinen die alten Weiden so grau."

"Ich liebe dich, mich reizt deine schöne Gestalt,
und bist du nicht willig, so brauch ich Gewalt."
"Mein Vater, mein Vater, jetzt faßt er mich an !
Erlkönig hat mir ein Leids getan !"

Dem Vater grauset's, er reitet geschwind,
er hält in Armen das ächzende Kind,
erreicht den Hof mit Müh und Not ;
in seinen Armen das Kind war tot.



Le Roi des Aulnes

Qui va si tard dans la nuit et le vent ?
C'est le père à cheval avec l'enfant.
Il tient son garçon serré comme il faut,
Au creux de ses bras pour qu'il soit au chaud.

« Mon fils, tu te caches. Mon fils, que crains-tu ? »
« Le Roi des Aulnes, Père, le vois-tu,
Avec son manteau, avec sa couronne ? »
« Ce n'est, mon fils, qu'un brouillard qui frissonne. »

« Cher enfant, approche, viens avec moi.
J'ai de beaux jeux pour jouer avec toi.
Mille fleurs de couleur sont sur ma rive ;
avec des habits d'or ma mère arrive. »

« Mon Père, mon Père ! n'entends-tu pas  ?
Le Roi des Aulnes m'appelle tout bas. »
« Non, ne crains rien, mon enfant, tu entends
Dans les feuilles mortes le bruit du vent. »

«Veux-tu, bel enfant, venir avec moi ?
Déjà, mes filles t'attendent, je crois.
Mes filles passent la nuit à danser
Et à chanter ; elles vont te bercer. »

« Père, Père, dis-moi que tu les vois,
Dans l'obscurité, les filles du Roi ! »
« Mon Fils, mon Fils, c'est que tu auras pris
Pour elles l'ombre des vieux saules gris. »

« Je t'aime et ta figure me séduit ;
Je te forcerai si tu ne me suis. »
« Mon Père, c'est fait : il a pu se saisir
De moi et déjà il me fait souffrir ! »

Le Père accélère, et en frémissant
Il tient dans ses bras l'enfant gémissant.
Enfin il touche au but à grand effort,
Mais entre ses bras l'enfant était mort.

mercredi 30 juin 2010

Traducteurs professionnels et amateurs


Il est évident qu'il faut des traducteurs professionnels. Un amateur ne va pas s'attaquer à Ulysses ou à L'Homme sans qualités, ou au Paradis perdu. Mais, comme en toutes choses, si le traducteur est professionnel, il a certes compétence technique, mais il court aussi le risque d'une certaine indifférence personnelle. Un professionnel, c'est celui qui sait faire ; mais c'est aussi (parfois) celui qui fait parce qu'il faut le faire, parce que la marmite réclame de bouillir. 
Et ce problème, selon moi, se pose de façon particulière dans la traduction de poésie (ou de prose à forte personnalité formelle). La poésie réclame une attention très singulière, irriguée par un authentique désir, un amour, dont le professionnel n'est pas incapable, mais dont il n'est pas toujours doté. Je ne parle pas des traductions universitaires, par essence... universitaires : elles s'adressent à des lecteurs qui peuvent se référer à la page d'en face, et à qui la traduction épargne seulement quelques doutes de lexique ou de syntaxe. Mais si on a le malheur de lire à haute voix le texte français, il y a souvent de quoi pleurer.

Soit dit en passant : jadis, fin XIX°, à la belle époque de la philologie, on pratiquait pour les classes (!!) de très précieuses éditions à traduction double. Pour Homère ou Virgile, on avait 1/ le texte original 2/ une traduction ligne à ligne, mot à mot, à peine en français, à vocation strictement technique 3/ une traduction en "bon" français, une vraie traduction. Les impératifs de la précision et ceux du rendu étaient donc satisfaits, pas tout à fait en même temps, mais sur une même double page - ce qui, d'ailleurs, permettait de faire tout seul de grands progrès dans des langues souvent très difficiles. 

oooo

Parlons donc des traductions de poésie par des professionnels, non-universitaires, non faiseurs d'éditions critiques. On admire l'immensité du travail, la commodité du résultat. Mais, si on y regarde de près, la traduction de chaque poème, si elle est très convenable, est souvent un peu neutre, un peu extérieure. Le traducteur ne peut pas passer des dizaines, des centaines d'heures sur un sonnet, cela se comprend, et on ne lui en tient pas rigueur. Mais l'amoureux de tel poème risque de ne pas y trouver son compte. 
Et c'est là que le traducteur amateur peut intervenir, en plus du professionnel, et non à sa place. Il peut, animé par l'amour, polir et reprendre indéfiniment sa traduction. Il peut rester des semaines à baigner dans le chant singulier du poème. 
Dans un entretien consécutif à la parution de son Anthologie de la Poésie allemande en Pléiade, J.-P. Lefebvre, qui a traduit lui-même la plupart des textes répartis sur plusieurs siècles, note qu'on ne peut pas suivre le rythme et la rime, à moins d'y passer beaucoup de temps (et que ce n'est pas toujours possible). Exact. C'est là que les amateurs peuvent trouver leur place : produire, chacun en très faible quantité, des traductions longuement méditées, qui parfois satisferont à des exigences qui ne semblent excessives que si on suppose des contraintes matérielles. L'amour ne compte pas. 
En outre, avec les blogs, sites, forums et autres, ce genre de maniaques inoffensifs pourraient se retrouver, comparer leurs essais, discuter. J'imagine assez un site où des dizaines de passionnés proposeraient leur version de tel ou tel poème. On trouve parfois cela pour des traductions déjà publiées, classiques ou récentes, mises en regard les unes des autres. Pourquoi ne pas susciter une sain(t)e émulation autour de tel poème bref ? 
Je suis persuadé qu'une telle pratique finirait par dégager bon nombre d'excellentes traductions, à la fois assez précises et assez poétiques, qui constitueraient une sorte d'anthologie lacunaire (pléonasme). Les divers poèmes seraient rendus avec des intentions, des esthétiques différentes, voire incompatibles ; mais chaque morceau existerait par lui-même, ce qui n'est déjà pas si mal. Chaque visiteur y prendrait selon son goût.

ooo

Mon expérience personnelle est que, parfois, souvent, "ça ne marche pas". Manque d'amour ou impossibilité intrinsèque ? Comme chez Hegel, il faut dire que l'impossible n'est jamais que (si j'ose dire) de l'impu ; que le jour où quelqu'un y serait parvenu, on aura la preuve de la possibilité ; mais que la preuve de l'impossibilité ne viendra jamais, par définition, et qu'il y aura toujours de la tablature pour les téméraires prodigues de leur temps.
Je n'ai pu, par exemple, rendre de façon satisfaisante pour moi qu'un très petit nombre de Sonnets de Shakespeare ; et les deux seuls recueils dont j'aie pu faire une intégrale (les Sonnets à Orphée de Rilke et le Romancero gitano de Lorca) sont des œuvres dont l'esthétique me convainc pleinement, alors que les Sonnets de Shakespeare, tout admirables qu'ils me paraissent, ne laissent pas de me donner tout de même une impression de fabriqué, d'artifice ; artifice merveilleux mais artifice, qui suscite donc une discrète réticence qui est peut-être l'obstacle à la traduction "amoureuse". 

Mais ne rêvons pas. Le traducteur amateur, s'il n'est pas un vrai bilingue, aura bien des difficultés à traduire un poème jamais traduit auparavant - ou alors ce sera en encourant de grands risques. Une part de son action consiste à consulter les traductions existantes, pour en tirer des enseignements (positifs et négatifs), entre autres pour lever (cela arrive plus qu'un peu) des hésitations sur la syntaxe - ou sur les originalités de la syntaxe.

L'amateur, pour bien traduire, doit d'abord en ressentir le besoin impérieux, pour tels poème et pas tels autres ; avoir la sensation que le poème l'implore, « Peuple altéré de moi suppliant que tu vives. » 

P.S. : 
Il y a certainement d'autres sites intéressants que les deux que j'ai repérés, sites de traducteurs professionnels faisant une part à des remarques précises sur des points particuliers
http://www.volkovitch.com/  rubrique "Carnet du traducteur"
et