mardi 6 septembre 2022

Peinture (quelques textes brefs)


Blanchot (sur Malraux) : 

"Le peintre sert la peinture, et apparemment la peinture ne sert à rien. L'étrange, c'est qu'à partir du jour où il fait cette découverte, l'intérêt de l'artiste pour son art, loin de diminuer, devient une passion absolue."


Staël : 

"Dans les meilleurs tableaux tout se passe de telle façon qu'on a l'impression de n'avoir même pas son mot à dire."


Ruskin : The Elements of Drawing (1857), 

"The whole technical power of painting depends on our recovery of what may be called the innocence of the eye ; that is to say, of a sort of childish perception of these flat stains of color, merely as such, without consciousness of what they signify, -- as a blind man would see them if suddenly gifted with sight."


Updike, La New-yorkaise, in Solos d’amour :

 "Beaucoup de peintres ne supportent pas le cadre ; cela détermine la vision, selon eux ; ils préfèrent le brut. De toute façon, ils luttent contre le rectangle. Cela dit, nous avons remarqué, ajouta-t-elle avec un émouvant sourire penché, que le cadre rassure les clients. Il montre que l’œuvre est achevée, telle que l’artiste l’a vraiment voulue."


Starobinski : La Parole... p. 84 : 

"J'ai éprouvé de l'admiration pour des œuvres comme celles de Poliakoff ou de Rothko - dans sa meilleure époque - qui font chanter la couleur dans des hiérarchies ou des dispositifs autonomes (je n'emploie pas le mot "abstrait"). Lorsque la couleur est éloquente par sa distribution, sa richesse ou sa sobriété, toute représentation de corps ou d'objets peut disparaître."



samedi 3 septembre 2022

Notules (24) Littérature


Un conférencier de jadis (Joseph Paul) disait que Don Juan était, après la défaite du monde musulman face au catholicisme monogame, une revendication de polygamie. C'est absolument faux. Don Juan n'est nullement polygame, mais, si l'on veut, "polygyne". Il ne veut pas disposer de plusieurs épouses, mais, au contraire, séduire et abandonner, pour séduire à nouveau. Rien à voir avec le harem, vivier tout conquis où l'on choisit nonchalamment. 


Molière, Femmes savantes : 

"Le moindre solécisme en parlant vous irrite

Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite"

Le "vous" peut sembler une cheville, mais, tout au contraire, c'est un jeu de scène d'autant plus efficace qu'il est  verbalement bref : Chrysale n'ose pas critiquer sa femme, alors il critique sa sœur, et, par couardise, souligne que c'est bien à sa sœur que ce discours s'adresse. La précision, rectification, le jeu de scène, tombent sur la marque de l'hémistiche (6), quand il s'aperçoit que les premières syllabes sont dangereuses... Et un "solécisme en conduite", la formule est très réussie. 


Queneau, On est toujours trop bon avec les femmes in Œuvres complètes de Sally Mara p. 212 : 

"Des verres de bière à moitié vidés aigrissaient sur les tables qu'aucun torchon vigilant n'avait encore barbouillées. Deux ou trois tabourets gisaient renversés par des départs rapides."   

On reconnaît au premier coup d'oreille les impersonnels flaubertiens, les mouvements sans sujet apparent, l'action humaine qui brille par son absence. Dans Bovary par exemple, ces verres de cidre (presque) vidés par personne : 

"Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre resté. »


Valéry, sur Proust, dans un recueil de propos édité par Mondor : "Quel délayage ! Et comme c'est déglingué...  Et trop de pédérastie, musquée, ou masquée." C'est cruel, mais c'est redoutablement expéditif, bien ciblé, et bien dit. 


Une jolie ellipse chez Steinbeck (The Winter of our discontempt, II, 11) : "All men are moral. Only their neighbors are not." Traduction possible : "Tous les hommes sont moraux. Mais pas leurs voisins." L'ellipse est drôle et virtuose, car les étapes omises sont nombreuses, avec renversement des perspectives, et pourtant on comprend tout de suite à la lecture. Ce qui est présenté comme un principe universel relève en fait d'une sorte d'enquête empirique, qui contredit le principe... Si on interroge, chacun se trouvera moral, mais il précisera aussitôt que ses voisins, eux, ne sont pas moraux. Et comme les voisins diront la même chose, tous les hommes sont moraux, et aucun ne l'est.  C'est à peu près le sens de la fable de la besace. Même humour par renversement non-dit dans la formule de Tchékhov dont j'ai déjà parlé : "Vous craignez la solitude ? Ne vous mariez pas !"


Bataille sur Breton : "Je regrette seulement qu'il ait si longtemps encombré le pavé avec ses idioties abrutissantes. Que la religion crève avec cette vieille vessie religieuse. Cela vaudrait la peine, cependant, de conserver le souvenir de ce gros abcès de phraséologie cléricale, ne serait-ce que pour dégoûter les jeunes gens de se châtrer dans des rêves."



mardi 23 août 2022

Pensées recueillies çà et là (17)


Diderot :

"Un son de voix, la présence d'un objet, un certain lieu... et voilà un objet, que dis-je ? un long intervalle de ma vie rappelé... Me voilà plongé dans le plaisir, le regret ou l'aflliction."

Eléments de physiologie


Starobinski : 

"L'illustration, le tableau d'histoire, sont toujours abusifs, car ils font violence à l'indétermination visuelle, qui est le propre de la parole."


Olécha : 

"Maintenant, je suis adulte, je ne saisis à présent que le profil général des choses."


Goncourt : 

"Il y a deux choses qui font un chef-d’œuvre d’un tableau : la consécration du temps et sa patine, le préjugé qui empêche de le juger et le jaunissement qui empêche de le voir."


Goethe : 

"Le tremblement [das Schaudern] est le meilleur de l’homme."


Tönnies : 

"Dans la communauté, [les hommes] restent liés en dépit de tout ce qui les sépare, dans la société ils restent séparés en dépit de tout ce qui les lie."


Balzac : 

"Nous ne pouvons aujourd'hui que nous moquer, la raillerie est toute la littérature des sociétés expirantes."

préface de La Peau de chagrin (1831)


Aron : 

"En un sens, tous les sociologues s’apparentent aux marxistes par leur penchant à régler les comptes de tous, sauf les leurs."


Steinbeck : 

”Lorsqu’un homme est pris au piège, il se débat d’abord puis il se résout à décorer sa cage.”

Tendre Jeudi


Steinbeck :

"Une histoire a autant de versions qu'elle a de lecteurs."

a story has as many versions as it has readers

The Winter of our discontempt


Gadda :  

"[L’] homme normal est un fouillis, un écheveau, un grouillement, un méli-mélo de névroses indéchiffrées (par lui-même), tellement enchevêtrées, tellement emboîtées les unes dans les autres, qu’elles finissent par se coaguler en un caillou, en une cervelle infrangible, une pierre-cervelle ou une pierre-idole."

Le château d’Udine


Ramuz : 

"On ne dit rien qui ne soit fait d'abord, et […] dire c'est seulement parachever l'œuvre."

Besoin de grandeur


Chesterton :

"La chose la plus poétique du monde, c’est de n’être point malade !"

Le nommé Jeudi


Giono :

"Tout irait sur des roulettes, s’il y avait des roulettes. Mais il n’y a pas de roulettes. À l’endroit où il devrait y avoir des roulettes il y a des boulons."


Proust : 

"Il est souvent difficile de ne pas avoir de malice quand on a beaucoup d’esprit."


Richter (Sviatoslav) : 

(La musique de Bach est) "très nécessaire comme contraste avec l'indigente réalité"



samedi 20 août 2022

Queneau : l'ombre de Satie dans 'Zazie'


Des parallèles, des échos comme j'aime en souligner. En l'occurrence, il ne sont à peu près d'aucune conséquence, mais ils donnent l'occasion de relire un texte infiniment drôle... 


Le lecteur de Zazie peut être amené à songer à Satie, dont la loufoquerie devait intéresser le pataphysicien Queneau (pour vérifier, relire les 1240 pages des Journaux de RQ).


1/ Bien sûr, l'omnimprésence du thème du "satyre". (mêmes voyelles dans Zazie, satyre, Satie)


2/ remarque déjà notée dans 

http://lecalmeblog.blogspot.com/2011/07/onomastique-litteraire-queneau-et-la.html

 la reprise d'une formule parfaitement absurde chez Satie : 

"Je m’appelle Erik Satie, comme tout le monde"

subtilement réécrite en portant une leçon de linguistique : 

"Je m'appelle Mouaque, comme tout le monde"

(je m'appelle moi-comme tout le monde). 

 

3/ le programme de Relâche indiquait (fautivement) : 

"les hommes se dévêtissent" 

à mettre en parallèle avec une des scènes les plus drôles du roman (qui pourtant n'en manque pas) : Pedro-Surplus (alias Bertin Poirée) a des visées sur la belle et douce Marceline (chap. XV). Mais dit-on "dévêtez-vous", ou "dévêtissez-vous" ? On consulte le dictionnaire :  

"vestalat… vésulien… vétilleux…euse… ça y est! Le voilà ! Et en haut d'une page encore. Vêtir. Y a même un accent circonchose. Oui : vêtir. Je vêts… là, vous voyez si je m'esprimais bien tout à l'heure. Tu vêts, il vêt, nous vêtons, vous vêtez… vous vêtez… c'est pourtant vrai… vous vêtez… marant… positivement marant… Tiens… Et dévêtir ?… regardons dévêtir… voyons voir… déversement… déversoir… dévêtir… Le vlà. Dévêtir vé té se conje comme vêtir. On dit donc dévêtez-vous. Eh bien, hurla-t-il brusquement, eh bien, ma toute belle, dévêtez-vous ! Et en vitesse ! A poil! à poil ! "



mardi 16 août 2022

Sciascia : la clé est sur la porte


Longtemps, l'ouverture d'un opéra a été une musique quelconque placée avant l'action chantée, sans rapport réel avec celle-ci. C'était, au sens précis du mot, un "hors-d'œuvre" (ex-ergon). Puis avec Glück (Iphigénie en Aulide) et surtout avec Mozart (Cosí fan tutte), cette ouverture entretient avec l'opéra un rapport subtil de microcosme à macrocosme ; un résumé allusif qu'on ne saisit comme tel qu'une fois l'action déployée dans toute son ampleur. 

En littérature, l'incipit peut jouer ce rôle en donnant une clé de lecture dont la pertinence apparaîtra rétrospectivement. Exemple éminent (et record absolu) : en deux lettres ("Ça"), Céline propose un pacte de lecture, pacte stylistique (non-conventionnel) et indication de contenu (populaire). Toute l'œuvre de Céline y est concentrée, ton et action. 

De même, on trouve aussi (avec admiration) un résumé de toute l'œuvre (et de toute l'action politique) de Sciascia dans la première ligne, au premier regard très anodine, de son premier vrai roman Le Jour de la chouette :

L'autobus stava per partire, rombava sordo con improvvisi raschi e singulti. 

traduction Bertrand et Fusco (GF) : "L’autobus allait partir ; il grondait sourdement avec de brusques toussotements, de brusques hoquets."

C'est simple, c'est même banal (ce qui d'ailleurs ne veut pas dire aisé à traduire, cf. infra). Cela semble sans conséquence. Mais regardons-y de plus près. Le moteur tourne, ronfle, gronde ; il crée un fond assez neutre, une rumeur assez régulière. Mais cette uniformité est rompue par des incidents, des toussotements, des éraflures du temps, comme une respiration régulière est interrompue par une apnée du sommeil : raclement de gorge, puis hoquet. "Hoquets" est le mot que choisit (légitimement) la traduction Bertrand et Fusco pour rendre "singulti". Mais ce mot peut aussi désigner, comme l'étymologie le laisse entendre, entrevoir, un sanglot. 

https://fr.wiktionary.org/wiki/singultus#:~:text=Sanglot%2C%20hoquet%20des%20personnes%20qui%20pleurent.&text=Gloussement%2C%20croassement%2C%20gargouillement.

On a donc le calme, puis l'incident, puis le sanglot. La transposition se fait toute seule : la Sicile dort, ne demande qu'à dormir éternellement (cf. Le Guépard). Mais, un bruit soudain déchire le bruit de fond, un coup de fusil par exemple (un tir de lupara) ; puis le sanglot de la veuve ; puis le presque silence, et puis ça recommence, indéfiniment. Tout y est, y compris cette apparente tranquillité qui est en fait le silence mortifère de l'omertá. 

Si on s'en tient à la traduction de "singulti" par "hoquets", on peut voir dans l'incipit une personnification de l'autobus en mauvais état (comme aime à faire Nabokov par exemple, pour les trains russes dont les freins soupirent de soulagement), avec son moteur qui ne tourne pas très rond - illustration habile de la pauvreté sicilienne. Mais le sommeil agité de sursauts, de cauchemars, de sanglots, cela donne une tout autre dimension (tragique) à cette petite phrase anodine.


L'autobus stava per partire, rombava sordo con improvvisi raschi e singulti. 

Le problème de traduction, c'est que la position de l'adjectif (improvvisi) en italien ne peut être rendue en français sans donner une tonalité littéraire affectée, hors de propos :

avec de brusques toussotements et hoquets.

... ça ne marche pas du tout. 

Dans la version publiée, on répète brusque, ce qui est un peu insistant. 

Ou alors on modifie un peu la phrase : 

"il grondait sourdement avec soudain des toussotements et des hoquets." 

("soudain" peut être soit adjectif, soit adverbe ; en le faisant adverbe, on gomme l'affectation qu'il aurait en tant qu'adjectif commun antéposé)

Si l'on veut aiguiller le lecteur vers la personnification et l'analogie micro-macrocosmique, on peut tenter : 

il grondait sourdement avec soudain des raclements et des sanglots."

ou, plus libre :

il grondait sourdement avec, soudain, raclements et sanglots."


 Faut-il se plaindre qu'il n'y ait pas de traduction pleinement satisfaisante ? Cette phrase est si riche qu'il y a un plaisir spécial à la dorloter, la déguster, la faire tourner et miroiter entre sens propre, sens figuré et sens allégorique

"comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables."



lundi 25 juillet 2022

Chabrier : perspectives sur 'España'


La musique d'orchestre de Chabrier, España même, pièce pourtant ressassée, c'est toujours vif, gai, intéressant, ironique. C'est la même main qui orchestre et qui écrit des lettres si merveilleusement drôles (et souvent profondes). 

Une réécoute récente de quelques versions de cette jubilation ibérique : 

Paray (Detroit, 1961), excellent ; le grain de folie qu'il faut pour que ce ne soit pas seulement un orchestre rutilant, pour que ça frémisse, pour que ça déborde un peu - juste un peu - de vitalité, qu'on sente l'amusement. 

Markevitch (Orch RTV Esp. 1966), assez proche de Paray.

Ormandy (Philadelphie 1955), tempo rapide, ambiance festive.

Marriner (Staatskapelle de Dresde, 1982). Un Anglais dirigeant des Allemands. Pas très latin tout ça. En effet : une merveille sonore, un orchestre somptueux, plein, des sonorités riches et soyeuses, de la profondeur. Mais c'est trop, et pas assez. Pas la moindre folie dans cette admirable version. Une analogie me vient à l'esprit : on est dans la musique comme dans ces puissantes berlines allemandes où tout tourne rond, où même le claquement des portières est beau (pour Marriner, Bentley). En somme, le genre de véhicule à nous faire oublier qu'on voyage, oublier qu'il y a une route. Pas de cahots ; le granuleux du revêtement est absorbé : un luxe qui devient une sorte de silence. Une opulence sans humour, qui convient à Brahms. 

Ansermet (OSR, 1965). Je suis admiratif et un peu perplexe car je devrais être réticent et ne le suis pas. C'est plutôt lent, pas dionysiaque du tout. Par bien des côtés, cela ressemble à Marriner : excellence, beauté. Mais je ne sens pas que Chabrier soit trahi car on ne trouve pas ici le caractère un peu ostentatoire de la germanité ci-dessus critiquée. Modération, pondération (vertus suisses, certes) ; mais cette absence de folie est compensée une partition qui se trouve parfaitement montrée, mise en valeur comme musique pure. Ici, c'est une analogie tout autre qu'automobile qui me vient à l'esprit. Ansermet fut une sorte de maître musical pour son compatriote Starobinski. Celui-ci, alors étudiant, assistait non seulement à ses concerts, mais aussi aux répétitions. Il a dit tout ce que cela lui avait apporté. Eh bien je trouve chez les deux une même (légère) mise à distance de l'objet (Chabrier ou Rousseau) qui, parce qu'elle est légère et très finement dosée, permet de voir sans cesser de goûter ; cette "distance critique" qui éclaire sans interposer de grille. Une belle page de Starobinski, de celles à l'égard desquelles l'admiration confine au désespoir, ce n'est pas une page enthousiasmante, virtuose, qui ferait palpiter. C'est une façon de montrer, de faire apparaître les logiques implicites, de signaler les échos - dans la sérénité. Rendre lisible, ou audible, sans disséquer.



samedi 23 juillet 2022

Pensées recueillies çà et là (16)


Céline : 

"Rien n’est essentiel, tout se remplace, sauf le pauvre refuge où tout se transpose et s’oublie."

lettre à Lucienne Delforge


Steinbeck  : 

"Si seulement les gens apportaient autant d’amour, de soins, de précision, aux affaires internationales, à la politique ou même à leur travail qu’ils en apportent à la préparation d’un bal masqué, le monde marcherait sans heurts."

Tendre Jeudi chap. XXVII


Nabokov : 

"L’imagination n’est utile que quand elle est futile." 

"Fancy is fertile only when it is futile."

Gogol


Céline : 

"Tous les gens qui sont de l’autre siècle ont le droit de rabâcher !... et Dieu ! de se plaindre !... de trouver tout tocard et con !"

D'un Château l'autre


Valéry : 

"Les idées ne coûtent rien... C'est la forme. Mais il faut les saisir..."

Montherlant : 

"Certaines idées apparaissent à la conscience le temps qu'une carpe, par son saut, apparaît à la vue. Si on ne les harponne pas durant cet instant-là, elles se perdent à nouveau dans le non-être."


Bossuet : 

"On n’entend dans les funérailles que des paroles d’étonnement de ce que le mortel est mort."


Bloy : 

"Qu'est-ce que le suffrage universel ? C'est l'élection du père par les enfants."

Bloy :

"Je crois fermement que le Sport est le moyen le plus sûr de produire une génération d'infirmes et de crétins malfaisants."


Barbusse : 

"Chaque fois qu’on dit : oui, un non intervient, infiniment plus fort et plus vrai, monte et prend tout pour lui."

L'Enfer

 

Barbusse :  

"– Nous sommes ce qui demeure.  – Ce qui demeure ! Nous sommes au contraire ce qui passe. – Nous sommes ce qui voit passer."

L'Enfer


Giono : 

"La musique créait un monde sans politique."

Hussard


Balzac : 

"Un grand écrivain est un martyr qui ne mourra pas."

Illusions perdues


Lurie : 

"Le mauvais goût [...] est le signe extérieur et visible d’une faille intérieure et spirituelle." 

Liaisons étrangères


Amiel : 

"De jour, la source rit et jase en la verdure, 

Mais, prête bien l'oreille, elle pleure la nuit."

 

Roth (Ph.) : 

"Vous voulez vous révolter contre la société. Je vais vous dire comment faire : écrivez bien [...]. Vous voulez une cause perdue à défendre ? Battez-vous pour le mot."


Eliade : 

"Si l’esprit utilise les images pour saisir la réalité ultime des choses, c’est justement parce que cette réalité se manifeste d’une manière contradictoire, et par conséquent ne saurait être exprimée par des concepts."

Images et symboles


Chateaubriand :

"Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes. "

Mémoires d'outre-tombe



mardi 12 juillet 2022

Pensées pour moi-même (5)


Le classique est celui qui a des classiques.


Il suffit de confondre 'compromis' et 'compromission' pour passer de l’éthique de responsabilité au délire d’irresponsabilité.


À la manière d’Ambrose Bierce : "e-mail" : système informatique sophistiqué permettant de recevoir instantanément du monde entier quantité de messages inintéressants ou dangereux, système heureusement associé à une fonction permettant de les jeter sans les lire.


Amour-passion et amour-patience.


Lorca a été abattu par les franquistes ; si l'autre côté avait gagné, il aurait été abattu par les staliniens. 


"Pur et simple" : philosophiquement, c'est au moins une redondance, presque un pléonasme. 


Dans la photo de charme, la lumière sert la fille, dans la photo d'art la fille sert la lumière.


La société peut proposer l'absolu ou le relatif ; la religion ou les choses ; la consolation ou la consommation. Promettant les deux, le communisme ne pouvait qu'interdire les deux. 


Les grands esprits se rencontrent, mais pas à tous les coins de rue.


Dante a pour guide un Virgile ; Frédéric Moreau, des médiocres ; Ferdinand des abrutis et des fous. 


L'envie : le bonheur des uns fait le malheur des autres.


"Ingénue libertine" : oxymore, ou pléonasme ?


L'habitude nous habite.


L’as est seul.


Aux USA, le signe que le pauvre est au plus bas, c'est qu'on lui coupe le câble télé. Cela vérifie la phrase de Marx : les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes. 


Dum spero spiro. 


L'inconscient n'est pas caché, ni opaque ; il est transparent (ou trans-parent)


Nabokov, 'L'Exploit' (traduction)


         texte :     

         https://lelectionnaire.blogspot.com/2022/07/nabokov-appel.html

Le titre français du roman, L'Exploit, est devenu canonique. Il me semble pourtant peu satisfaisant – de même que le titre anglais Glory. Je ne sais pas quelles sont les résonnances du titre original russe (Podvig), mais la tonalité d'ensemble du roman me suggèrerait fortement de traduire par La Prouesse (= entreprise chevaleresque déraisonnable, à signification plus symbolique que pratique). 


Dans ce passage : 

La traduction dit tétramètres iambiques au pluriel. C'est dommage, car il ne s'agit pas ici de la beauté des vers particuliers dits par Moon, mais de la beauté fascinante du tétramère iambique pouchkinien, porté au niveau d'une essence rythmique intrinsèquement associée à un puissant imaginaire. 

De mot dislodged signifie sans problème délogées. L'auteur étant très exigeant en matière de précision ornithologique, on ne peut substituer le geai, qui se trouve rimer très malencontreusement avec ce délogées. C'est donc ce dernier mot qui devrait être remplacé par un mot dont la moindre précision ne poserait pas de problème (abattues par exemple).

Toujours ce geai "flying from perch to perch" : "en passant d'un perchoir à un autre" ; pourquoi ce "en", qui est au moins inutile, sinon inapproprié. Il serait plus fluide (et même plus correct) de ne pas le mettre. Et aussi, pourquoi ne pas conserver le flying ? Certes, passant n'est pas mauvais, ni faux, mais puisque l'oiseau vole dans l'original, autant qu'il vole aussi dans la traduction. 

Donc, en résumé : "abattues par un geai volant d'un perchoir à l'autre"


Les Anglaises : "angular English" est probablement un effet voulu de sonorités ; pourquoi traduire par "maigrichonnes", alors que "anguleuses" a le double mérite de traduire de plus près et de conserver l'effet sonore ? De même façon que l'original "angular English", "anguleuses anglaises" apparaît comme l'esquisse d'une caricature : Anglaise et anguleuse "sont les mots qui vont très bien ensemble"... Avec en outre le soupçon d'un pléonasme, ou d'une étymologie sournoisement cruelle : peut-être est-ce leur silhouette anguleuse qui les a fait appeler Anglaises... 


Quant à blandishments, je ne sais si le mot anglais a les mêmes connotations désuètes, voire archaïsantes que le français blandices. En outre, en français, ce mot est souvent associé à la fadeur, au douceâtre. Séductions ou flatteries insisterait trop sur un seul aspect du sens. Appas serait franchement archaïsant et accentuerait le défaut de blandices. Une tournure plus neutre serait : de telles douceurs. Mais elle ne rendrait pas le caractère attractif. Donc, pour rendre ce caractère attractif tout en maintenant une discrète tonalité désuète, j'opterais pour de telles invites.



lundi 4 juillet 2022

Idéalistes (Bloy, De Gaulle, Emma B., Platon)


Celui qui se sent la mission de promouvoir un idéal est à la fois très orgueilleux (car il est le seul à dire la Vérité essentielle), et très humble (car il n'est que le serviteur de cette Vérité). Il est inévitablement méprisant pour les autres (qui ne veulent pas se soumettre à la Vérité), et profondément soucieux de leur destin (puisqu'il se consacre à les sauver malgré eux). 

D'où des ressemblances entre Léon Bloy et De Gaulle (le vociférateur de Dieu ; la voix de la France), surtout dans leur rapport exigeant (donc peu tendre) à autrui, à la foule. Quand on lui faisait l'aumône, Bloy disait : "Je ne vous remercie pas, je vous félicite" (je ne vous remercie pas de me rendre service ; je vous félicite de contribuer au salut de votre âme par l'aumône). De Gaulle aussi mettait bien de la distance entre la France et les Français, largement indignes de leur nom. Plus on se fait une haute idée de la France, plus on est tenté de trouver que les Français sont des veaux. 

Cette disparité est consubstantielle aux idéalismes, qui sont inévitablement des pessimismes. Plus l'idéal est grand, plus le réel est déficient. Emma Bovary ressentait un abîme entre son idéal romanesque et sa vie prosaïque. Platon est le saint patron de ces amertumes : si on commence par fixer ce qui devrait être, les hommes déçoivent, car on ne voit que leur carence. Après la condamnation de Socrate, Platon a dû se dire que les Athéniens étaient des veaux.