vendredi 29 janvier 2021

Forme, contenu, lecture, relecture

 

Paulhan : "tout le monde a besoin de contes et d’histoires - en un mot, de fictions - mais très peu de gens ont besoin de littérature". 


Si ce qu'on appelle 'l'art' nous intéresse plus que ce qu'on appelle 'la vie', ce n'est pas par le plaisir simple de l'évasion. C'est que l'œuvre d'art nous propose un réseau de relations autrement plus dense, plus richement tissé, plus complexe ; en un mot, il présente des vertus de forme bien plus que des innovations anecdotiques de contenu (ce qui est le fait du roman d'aventures, du mélo, etc.). On en vient à dédaigner d'autant plus un réel pauvrement doté de ces échos, correspondances, rimes, symétries, figures, allusions, qui au contraire donnent son vrai poids à l'œuvre d'art, infiniment nourrissante pour une sensibilité qui ne se réduit pas aux émotions mimétiques. 

Ce n'est pas là forcément un surcroît d'ordre (ce qui serait le propre de l'art classique), mais l'apparition d'organisations nouvelles, de modes d'être nouveau, en nombre aussi grand que celui des vrais créateurs ; une palette plus vaste, plus riche, plus variée. Une œuvre est poétique non par ce qu'elle évoque, mais par ce qu'elle présente de cohésion propre, de tensions et résolutions internes. C'est pourquoi l'œuvre la plus incontestablement artistique sera celle qui ne parle de rien, qui n'évoque rien de ce monde et ne renvoie qu'à elle-même. C'est presque impossible, semble-t-il, avec des mots. Mais la musique y parvient : Bach dans L'Art de la fugue, Beethoven dans la fugue initiale du XIV° quatuor ; pas d'anecdote, pas de sentiment, pas même la moindre esquisse de danse - ni même de respiration ou de palpitation. On est dans le non-humain, dans le surhumain. Dans ces deux cas emblématiques, ce n'est pas hasard si on a affaire à une fugue, c'est-à-dire à une forme qui n'est que forme ; à des entrecroisements qui valent par eux-mêmes. 

Mais, si une belle œuvre littéraire comporte inévitablement des tangences avec le 'réel', on peut aussi, par lecture répétée, en oublier (en conjurer) l'anecdote, et la goûter comme forme pure, comme musique de mots. 

Cf. Lukacs : https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/10/lukacs-forme.html

Il y a quelques grands romans que l'ont peut relire indéfiniment, comme on relit un poème, comme on réécoute des centaines de fois une belle œuvre musicale : ce qu'il y a de contenu anecdotique passe désormais presque inaperçu, au profit de la seule musique des mots. C'est ce que dit Proust quand il affirme qu'il n'y a de vraie lecture que la relecture (on aimerait que cette 're-lecture' soit l'étymologie du 're-ligieux') : le lecteur parvient à isoler le résidu pur de substance active, une fois évaporé l'excipient du contenu, support provisoire, inessentiel. C'est par le lecteur assidu que la prose devient musique pure, réalité par soi. Alors se réalise l'idéal de Flaubert : non pas, directement, un livre sur rien, mais un livre qui ne porte plus sur rien ; et ceci aux deux sens du verbe "porter sur" : un livre qui n'est étayé sur rien d'autre, qui tient tout seul ; et un livre qui ne parle de rien que de lui-même. La fiction s'évanouit ; les mœurs provinciales de Madame Bovary sont devenues fugue et contrepoint.



jeudi 28 janvier 2021

Piété endocrinologique

 

Un penseur méconnu, professeur qui a très peu publié, disait à ses étudiants, dans les années 70 : "Schleiermacher définissait la piété comme 'le sentiment de la dépendance absolue' ; eh bien, je suis un biologiste pieux : je me sens dans la dépendance absolue de mes sécrétions." C'était un sage, je l'ai su plus tard.

Et encore, avec les sécrétions, il ne s'agit pas seulement de piété. Il s'agit aussi de religion, de rites, de se rendre favorables les déesses internes. Il faut leur consacrer des restrictions alimentaires, des jeûnes ; se priver de ce qui donne le plus de plaisir, offrir sa gourmandise en holocauste. Pour certains, sa passion pour le tabac ou l'alcool. Pour tous, faire un strict et presque permanent carême de tout ce qui est bon : sucre, sel, gras, farine. Brûler ce qu'on a adoré (pâtes, pâtés, sauces, gâteaux). Adorer ce qu'on a brûlé (brocolis, épinards, choux de Bruxelles). Se nourrir peu, à des moments dictés, selon un ordre prescrit. Et nul ne sait même s'il sera sauvé par ses œuvres. Il faut faire son salut dans la crainte et le tremblement, car même si l'on suit les plus hautes autorités diététiques et endocrinologiques, il ne saurait être garanti. Il faut donc cultiver en plus la vertu d'humilité. Il faudrait aussi se faire prosélyte de la vraie foi, prêcher l'abstinence aux nations égarées, ou du moins aux proches qui sont encore dans les ténèbres extérieures. A full time job ! L'équilibre, peut-être, viendra de surcroît.



mardi 26 janvier 2021

Coquilles invertébrées / invétérées

 

Dans le fameux monologue d'Hamlet, les "slings and arrows of outrageous fortune" sont passés dans l'usage : "les frondes et les flèches". Mais ces frondes semblent ici un peu bizarres. Certains ont songé qu'il pouvait s'agir d'une coquille, ou mauvaise lecture pour 'stings", les aiguillons, les pointes ; ce qui serait très cohérent avec les flèches. On retrouverait Tartarin : "Des coups d'épée, Messieurs, mais pas des coups d'épingle !"... Toutefois, l'article très érudit de Spitzer sur l'étymologie du mot slang (argot) peut redonner pertinence aux frondes, puisque ce vocable semble lié au fait de jeter de la boue. On peut hésiter. Pour ma part, je préfère 'stings'.


Il y a de plus évidentes coquilles qui sont passées dans les éditions canoniques, parfois sans être même notées. 


Que je sache, dans le Voyage au bout de la nuit, on ne mentionne pas  celle, évidente, de l'épisode africain : 

"Je préférais encore retourner à ma case et la remettre d’aplomb en prévision de la tornade, qui ne pouvait tarder. Mais là aussi, je dus renoncer assez vite à mon entreprise de consolidation. Ce qui était banal dans cette structure pouvait encore s’écrouler mais ne se redresserait plus"

Il ne fait pas de doute qu'il ne faut pas lire "banal", mais "bancal".


Une autre est connue, et expliquée, chez Proust : 

"Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire."

Proust, fils de médecin, savait que le front ne présente pas de vertèbres, et qu'il faut lire "véritables", les véritables cheveux, par opposition aux faux cheveux qui précèdent dans la phrase. Mais on recopie toujours cette étrangeté. La note de la Pléiade Tadié (p. 1127) me semble plus labyrinthique que convaincante.


Enfin, la plus drôle, parmi les jeunes filles en fleurs : 

"La figure de celle qui était le plus près de lui, grosse et éclairée par ses regards, avait l'air d'un gâteau où on eût réservé de la place pour un peu de ciel."

Cette comparaison qui semble relever de dada ou de Ionesco semble ne troubler personne. Le narrateur est en compagnie d'un peintre, et l'image est liée du domaine pictural ; il s'agit bien sûr d'un "tableau", et non d'un gâteau (même s'il est vrai que Proust affectionne les métaphores pâtissières ("le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie..."). On est aisément aiguillé vers cette relecture en 'tableau' par le fait que 'réserve' est un mot de métier certes, mais très connu, pour désigner une partie de toile non-peinte, où l'éventualité d'un ciel bleu a plus de pertinence que dans un saint-honoré. 

Proust emploie d'ailleurs la même méthode de prendre sa métaphore dans le contexte, quelques lignes plus haut, lorsque le narrateur, intimidé par l'arrivée soudaine des jeunes filles, se retourne subitement : "je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame" : là aussi, il choisit sa métaphore dans le contexte.


... à suivre peut-être... 



samedi 23 janvier 2021

Portraits choisis


      Deux portraits de Malesherbes, pour montrer (s'il était besoin), combien le choix peut influer sur la représentation du personnage que se fera le public et, éventuellement, manipuler la perception qu'on veut susciter : 




mercredi 20 janvier 2021

Proust, Céleste, et les lilas


 Céleste AlbaretMonsieur Proust : 

« De là, il est passé à une romance de l’époque, qu’il avait demandé à Odilon de lui chanter pour en recopier les paroles, et qui s’appelle : « Le temps des lilas ». Après avoir expliqué que tous les hommes, ici-bas, « pleurent leurs amitiés ou leurs amours », la chanson dit : « Moi je rêve aux couples qui demeurent toujours. »

Cela m’a paru si beau que je me suis écriée :

- Monsieur, c’est trop joli, vous allez me le redire, s’il vous plaît !

Il était si ravi que j’aie aimé cela qu’il me l’a répété et m’a donné le papier sur lequel il avait noté les paroles – je l’ai conservé.  »


Ici-bas tous les lilas meurent,

Tous les chants des oiseaux sont courts ;

Je rêve aux étés qui demeurent

Toujours...

Ici-bas les lèvres effleurent

Sans rien laisser de leur velours ;

Je rêve aux baisers qui demeurent

Toujours...

Ici-bas tous les hommes pleurent

Leurs amitiés ou leurs amours ;

Je rêve aux couples qui demeurent

Toujours...


On peut être étonné de l'intérêt de Proust pour ce poème (présenté par Céleste de façon imprécise) qui paraît maintenant si 'daté', et quelque peu sentimental. On peut penser qu'il a choisi pour Céleste des vers assez faciles, très glorieux à l'époque (Sully-Prudhomme reçut le prix Nobel de littérature). On sait aussi que Proust ne méprisait pas les émotions, voire la sensiblerie de certains arts populaires. Et que Fauré n'a pas dédaigné ces vers : 

https://www.youtube.com/watch?v=VnwerzVmyGA

Mais il faudrait aussi, surtout, se souvenir qu'à la fin de la partie 'Combray' de Du Côté de chez Swann, Proust récapitule son expérience du monde sensible, et résume sa victoire sur le temps, sur la fugacité, dans un oxymore final :

"...rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas."

Le poète sentimental exprime la fugacité de toutes choses. Le grand romancier abolit le temps et, transposant au sensible l'idéal intellectualiste de Spinoza, permet de voir les choses "sous l'aspect de l'éternité" (sub specie æternitatis*)

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Sub_specie_%C3%A6ternitatis



dimanche 27 décembre 2020

La Fontaine : quelques points.


Place Saint-Sulpice à Paris, se trouve une fontaine illustrée par des statues représentant quatre ecclésiastiques notoires, mais dont aucun n'a été cardinal. On l'a donc tout naturellement baptisée "fontaine des quatre 'point' cardinaux". Elle date du XIX° siècle. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fontaine_Saint-Sulpice


Mais déjà, au grand siècle, La Fontaine (hasard onomastique) avait glissé un calembour similaire dans sa fable La Fille (une merveille). La fille en question veut un époux qui ait toutes les qualités, y compris (discrètement mentionnées), des qualités sensuelles ; elle le souhaite

"Jeune, bien fait, et beau, d'agréable manière, 

Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci."

(il faut les noter car c'est par eux que la situation se renversera)


Dans la foulée, je note qu'un des plus grands plaisirs de cette fable est pour moi la façon de passer du discours direct à l'indirect libre : 

La Belle les trouva trop chétifs de moitié : 

"Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense. 

À moi les proposer ! hélas ils font pitié. 

Voyez un peu la belle espèce !"  —>

 L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ; 

 L'autre avait le nez fait de cette façon-là ; 

C'était ceci, c'était cela, 

C'était tout [...]. 

Le fabuliste profite du passage direct-indirect pour changer de ton : de l'ostentation altière de la fille, on passe à la rumeur qui dit de façon de plus en plus familière qu'elle veut ceci, et cela, et tout... et qu'elle est bien pénible et ridicule. On croirait (surtout si on vient de lire) entendre Giono : "On dit Marie Chazotte ci, Marie Chazotte ça..."


Très fine aussi la transition, le basculement. Elle les refuse tous, et proclame son indépendance sensuelle : 

Grâce à Dieu je passe les nuits 

Sans chagrin, quoique en solitude.

Le dernier vers peut être galbé de deux façons : Je suis seule mais je m'autosuffis royalement (comme la Médée de Corneille). Ou bien, et c'est la deuxième voix du contrepoint, celle qui va l'emporter : certes, je suis sans chagrin, mais je me sens un peu seule... 

J'admire aussi comment le rythme du vers se disloque, devient asymétrique quand la beauté commence à fuir : 

Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour

(6 + 6)

Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour 

(6 + 6 = 6 + (3 +3)

Puis ses traits choquer et déplaire 

(3 + 5, ou 5 + 3, en tout cas pas 4)


Aussi la hardiesse de l'ellipse : elle sent que la fuient les ris, les beaux traits, "puis cent sortes de fards" ; La Fontaine néglige de dire que ces fards ne la fuient pas, mais qu'elle les met pour tenter de remédier à la fuite de ses charmes. 

Suivent des variations, qui ne sont pas le meilleur de la fable, sur un thème standard, que Racine a traité plus grandement : 

Même elle avait encor cet éclat emprunté

Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,

Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

Enfin la chute, qu'on attend, après celle du héron qui se contente d'un limaçon : le fin mot est 'malotru', à la rime passablement ridicule.


À propos du (probable) calembour sur le mot 'point', La Fontaine aurait-il de même joué sur les mots terminant sa fable de La vieille et les deux servantes par la formule "de Charybde en Scylla", qui sonne comme la servante latine 'ancilla' ?



mardi 8 décembre 2020

Descartes, Malebranche : penseur pur, penseur impur


Descartes n'était pas bête, loin de là, mais il a pourtant dit une grosse niaiserie - la niaiserie n'est pas la bêtise, et une science trop pure risque souvent d'y sombrer. Bref, Descartes a dit (Règle II) qu'un raisonnement présenté clairement ne peut qu'emporter l'adhésion de celui qui l'entend. Mouais, si ce dernier est de bonne foi, s'il n'a pas de préjugés, si cela ne contredit pas ce qu'il a proclamé auparavant ; autrement dit, pas souvent, car les purs esprits, ou ceux qui aiment le vrai plus que leur narcissisme, sont rares. 

En somme Descartes (c'est en cela qu'il est niais) oublie l'humain trop humain de l'homme, la mauvaise foi, d'adhésion/adhérence aux habitudes intellectuelles. 

Malebranche, bien plus psychologue que lui (prêtre de l'Oratoire, certes moins rigoureux théoricien, mais plus profond connaisseur des recès de l'âme humaine), Malebranche donc, dit au contraire (je cite de mémoire) que même en géométrie, la vanité peut avoir quelque place. Et Stendhal de même (plus psychologue que philosophe), en une formule magistrale que Valéry (à la fois psychologue et philosophe) avait faite sienne : "Tout bon raisonnement offense". La formule est peut-être un peu généralisante. Mais il est très vrai que, si vous présentez bien carrément à quelqu'un la démonstration rigoureuse de ce que les idées qu'il soutient sont absurdes, sa réaction ne sera pas de vous comprendre, mais de vous haïr. Il vous haïra à proportion de ce qu'il se verra discrédité sur ce point, sans échappatoire possible, sans position de repli pour sauver la face. Il reçoit une gifle qu'il ne peut rendre sur le même terrain. Peut-être vous giflera-t-il très concrètement pour votre impolitesse (il est arrivé que Socrate soit un peu menacé en telles occasions). 

C'est pourquoi d'ailleurs, dans les salons, les dîners, etc., partout où il y a du bipède jacassant, il ne faut jamais raisonner. Ne dire que des trucs qui ne risquent pas montrer le béjaune de quiconque. Small talk. 

Il manquait à Descartes de porter la bure, et de confesser. 

Les Messieurs de Port-Royal, dont Malebranche n'était pas si éloigné (les Pensées de Pascal étaient le n° 1 de sa bibliothèque personnelle), en savaient eux aussi un bout sur la psychologie de l'homme réel : 

Arnauld et Nicole, Logique de Port-Royal VI : « L'esprit des hommes n'est pas seulement naturellement amoureux de soi-même ; mais il est aussi naturellement jaloux, envieux, et malin à l'égard des autres. II ne souffre qu'avec peine, qu'ils ayent quelque avantage, parce qu'il les désire tous pour soi : et comme c'en est un que de connaître la vérité, et d'apporter aux hommes quelque nouvelle lumière, on a une passion secrète de leur ravir cette gloire ; ce qui engage souvent à combattre sans raison les opinions et les inventions des autres.

Ainsi comme l'amour-propre fait souvent faire ce raisonnement ridicule : C'est une opinion que j'ai inventée, c'est celle de mon ordre, c'est un sentiment qui m'est commode, il est donc véritable : la malignité naturelle fait souvent faire cet autre qui n'est pas moins absurde : C'est un autre que moi qui l'a dit, cela est donc faux : ce n'est pas moi qui a fait ce Livre , il est donc mauvais. »

Quand il écrit son traité des Passions de l'âme, Descartes a souvent des vues très perspicaces sur la psychologie de l'homme concret. Mais quand il parle de connaissance pure, il est possible que son exemple personnel soit trop exceptionnel pour ne pas déformer la vision qu'il se fait de l'homme pensant. Sa théorie de la connaissance est très 'pélagienne' : il fait confiance à l'homme, à sa volonté, à sa capacité de se purifier. Il a voulu évincer la religion de la philosophie, mais il a oublié que le péché reste tapi jusque dans le penseur le plus abstrait.



lundi 7 décembre 2020

Notules (6)


Céline
. L'effacement d'Alcide : 

"... et puis Alcide encore un peu sur son embarcadère que je perçois loin, presque repris déjà par les buées du fleuve, sous son énorme casque, en cloche, plus qu’un morceau de tête, petit fromage de figure et le reste d’Alcide en dessous à flotter dans sa tunique comme perdu déjà dans un drôle de souvenir en pantalon blanc."

Disparition déjà excellement rendue dans une lettre d'Afrique à Simone Saintu du 18 07 1916 : 

« il se retourna encore « Que Dieu soit avec vous mon enfant, ce soir et toujours » / Je vis encore longtemps, sa petite silhouette blanche rapetisser sous la lune, puis d'un dernier petit bond se fondre dans l'ombre du grand paysage nocturne aux contours fantastiques de cauchemar – ». 



Dorothy Parker a écrit une nouvelle intitulée Lolita ; ce n'est pas très bon ; je la soupçonne d'avoir voulu surfer sur la rumeur pour se donner de la "visibilité, comme on dit. Mais guère de lisibilité. 



Queneau était lecteur et admirateur de Joyce (allusions nombreuses dans Sally Mara). Joyce, au début du Portrait de l'artiste, mentionne "Baby tuckoo" ; chez Queneau, le nain malfaisant du Chiendent est nommé "Bébé-Toutout". La ressemblance, assez manifeste je crois, n'est pas mentionnée dans cette page intéressante : 

http://lescriptorium.ch/index.php/divers/36-textes-critiques/64-queneau-code



GionoMort d'un personnage : "Elle s'occupait chez nous de tout un travail de tendresse. Quand il est fait, le monde est monde."



La présence n'est présente qu'en un endroit, repérable ; on sait où est le danger ; cela rassure. Alors que la menace est présence partout. 

Cf. Marcel AyméLa Table aux Crevés p. 215 : « - Les voilà, murmura Coindet. / Et il poussa un soupir de soulagement. Depuis qu'il était rentré à Cantagrel, il lui semblait que toute la forêt l'épiât d'un regard innombrable, Brégard était derrière chaque tronc d'arbre. Maintenant, la forêt avait posé son œil sur le bord de la plaine. Coindet voyait le Frédéric en chair et il éprouvait un bien-être qui amena sur ses lèvres un sourire de détente. »



Mendelssohn, ses quatuors. Les deux plus beaux, le 2° en La mineur, le 6° en Fa mineur sont, cela s'entend, en mineur. Et ils sont tous les deux des chants funèbres. Le La mineur pour Beethoven ; le Fa mineur pour sa sœur aimée ('Requiem pour Fanny', dit-on). Mise au tombeau esthétique pour le premier ; mise au tombeau affective pour le second. Dans le second (et dernier), mélancolie au sens très fort. Pour la première fois peut-être Mendelssohn le gracieux, l'élégant, le génialement aisé, 'Félix" le très bien nommé, pousse un cri de douleur, d'angoisse, un cri de déchirement. Avec Fanny, c'est Félix lui-même qui meurt et qui le dit. Il mourra physiquement peu de mois plus tard. Mais, visiblement, il est déjà mort avec Fanny, et il chante sa propre mise au tombeau. John Donne avait fait sa propre oraison funèbre. Du Bellay a écrit sa propre épitaphe à travers celle de son chat (son quasi homonyme, 'Belaud'). Avec tout le génie, la grâce (dans les deux sens, mondain et mystique) qui ont constitué la vie de Mendelssohn, il manquait l'angoisse, la déréliction. Sa musique exquise ne manquait que de manque.



FlaubertSalammbô, je ne peux pas. Asphyxie presque permanente. Mais, après un beau paragraphe, une fin de phrase de toute beauté, que je ne me lasse pas de me répéter, comme une musique : 

«Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les morts ; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant ; les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux ; les Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de boeuf, et les Garamandes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent perpétuellement arrosés par les flots. Mais les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans des urnes ; les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein d'îlots..


Wölfflin, classicisme : "l’œuvre d’art parfaite doit donner l’impression qu’elle ne pourrait être autre, que toute modification ou toute transformation apportée, même au plus petit détail, détruirait sens et beauté de l’ensemble "

Gide : "Mon Narcisse est fini. [...] Il est pourléché, et je n'y saurais rien changer que tout."



Queneau : On est toujours trop bon avec les femmes, chap. XVIII : « L’esprit irlandais, on le sait, n'obéit pas aux règles du raisonnement cartésien, non plus qu'à celles de la méthode expérimentale. Ni français, ni anglais, mais assez voisin du breton, il procède par ‘intuition’. » 

Je doute fort que le mot ‘breton’, dans ce contexte où est souligné le rôle de l’intuition, ait été écrit sans songer à l’André du même nom.  



dimanche 6 décembre 2020

Passé et avenir ; ordre et progrès


à propos de 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2019/08/littre-heredite.html


Littré, en disciple (dissident) d'Auguste Comte, expose, dans Médecine et Médecins, ce que l'hérédité a de positif ; contrairement à ce qu'on dit, elle est moins fardeau que lest. Il ne faut plus se représenter Énée écrasé par son père Anchise qu'il porte pieusement sur ses épaules. Songer plutôt à Antée, qui n'a de force que par la terre qui le porte. La terre, le passé, les générations précédentes, sont condition de l'action. 

C'est une variation sur la formule de Comte disant "l'humanité faite de plus de morts que de vivants", et, en dernière analyse, sur le slogan : 'Ordre et progrès'. C'est le progrès qui importe, c'est pourquoi il vient en second. Car sans ordre, il n'y a pas de progrès. Donc celui qui aime lucidement le progrès doit d'abord aimer l'ordre. 

Slogan mal interprété en général, pour les mêmes raisons qu'est mal interprétée la formule de Gœthe 'Je préfère une injustice à un désordre', où l'on s'empresse de voir l'éloge de l'injustice et la phobie réactionnaire du désordre. Alors que, si on veut lire (mais le veut-on ?), Goethe ne dit pas préférer l'injustice au désordre, mais une injustice à un désordre, ce qui est sensiblement différent. Un seul désordre engendrera une foule d'injustices. Donc celui qui aime la justice doit aimer l'ordre, non pour lui-même, mais comme condition nécessaire de la justice. Mais c'est là un distinguo bien subtil, médiatiquement inaudible. Goethe comme Comte n'avaient pas le sens du slogan : un slogan en deux morceaux, c'est bien trop compliqué. Un bon slogan doit être unilatéral, donc faux.



mardi 1 décembre 2020

Carson McCullers, vie inaboutie


 Le titre de son roman, très autobiographique, a été rendu bien platement par nom du personnage, Frankie Addams. Alors que CMcC est, selon moi, j'ose le dire une des meilleures titreuses de toutes les littératures. Elle est au niveau suprême de Bloy et de Céline - sans pour autant faire partie des furieux et des véhéments. Le titre original, donc, est The Member of the wedding, qui aurait pu se rendre par exemple par "Être de la Noce" ; car le thème est, pour l'adolescente, la douleur de se sentir exclue de toute communauté, et surtout du couple que sa sœur est en train de constituer avec son fiancé. Réactivation du vieux thème du "banny de liesse". 

Le passage que je propose dans le Lectionnaire

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/12/mccullers-sensible.html

est magnifiquement emblématique de la personnalité de l'auteur, dont le projet de devenir pianiste a connu une brusque et absurde interruption. 

Surgi de rien, le son d'un piano, qu'on ne joue pas, mais qu'on accorde. La gamme est incomplète (mélancolie foncière de CMcC), et elle s'interrompt au moment le plus cruel, le plus déséquilibré, sur la 'sensible' (bien nommée), la note qui appelle, désespérément, dans le vide, la note qui a le plus besoin d'une résolution qui ne viendra jamais. Faute de cette note, rien n'a de signification, la vie est une phrase absurde, d'autant plus qu'on sent qu'il suffirait de très peu pour que tout s'accomplisse et se réconcilie dans un sens enfin construit. Dans le même genre, on peu songer à la pièce de Ch. Ives The unanswered Question

https://www.youtube.com/watch?v=vXD4tIp59L0

Je regrette aussi l'ajout dans la traduction de la fin du passage, de l'adjectif 'brusque' qui n'est pas dans l'original ; il suggère un dramatisme qui n'est pas dans la platitude désespérée de l'original "Et finalement, il y eut un silence" - qui constitue une phrase séparée, qu'il ne convient pas de 'rattacher' à autre chose, qu'il faut laisser dans sa solitude sans signification, comme le motif de trompette de Ch. Ives