mardi 26 janvier 2021

Coquilles invertébrées / invétérées

 

Dans le fameux monologue d'Hamlet, les "slings and arrows of outrageous fortune" sont passés dans l'usage : "les frondes et les flèches". Mais ces frondes semblent ici un peu bizarres. Certains ont songé qu'il pouvait s'agir d'une coquille, ou mauvaise lecture pour 'stings", les aiguillons, les pointes ; ce qui serait très cohérent avec les flèches. On retrouverait Tartarin : "Des coups d'épée, Messieurs, mais pas des coups d'épingle !"... Toutefois, l'article très érudit de Spitzer sur l'étymologie du mot slang (argot) peut redonner pertinence aux frondes, puisque ce vocable semble lié au fait de jeter de la boue. On peut hésiter. Pour ma part, je préfère 'stings'.


Il y a de plus évidentes coquilles qui sont passées dans les éditions canoniques, parfois sans être même notées. 


Que je sache, dans le Voyage au bout de la nuit, on ne mentionne pas  celle, évidente, de l'épisode africain : 

"Je préférais encore retourner à ma case et la remettre d’aplomb en prévision de la tornade, qui ne pouvait tarder. Mais là aussi, je dus renoncer assez vite à mon entreprise de consolidation. Ce qui était banal dans cette structure pouvait encore s’écrouler mais ne se redresserait plus"

Il ne fait pas de doute qu'il ne faut pas lire "banal", mais "bancal".


Une autre est connue, et expliquée, chez Proust : 

"Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire."

Proust, fils de médecin, savait que le front ne présente pas de vertèbres, et qu'il faut lire "véritables", les véritables cheveux, par opposition aux faux cheveux qui précèdent dans la phrase. Mais on recopie toujours cette étrangeté. La note de la Pléiade Tadié (p. 1127) me semble plus labyrinthique que convaincante.


Enfin, la plus drôle, parmi les jeunes filles en fleurs : 

"La figure de celle qui était le plus près de lui, grosse et éclairée par ses regards, avait l'air d'un gâteau où on eût réservé de la place pour un peu de ciel."

Cette comparaison qui semble relever de dada ou de Ionesco semble ne troubler personne. Le narrateur est en compagnie d'un peintre, et l'image est liée du domaine pictural ; il s'agit bien sûr d'un "tableau", et non d'un gâteau (même s'il est vrai que Proust affectionne les métaphores pâtissières ("le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie..."). On est aisément aiguillé vers cette relecture en 'tableau' par le fait que 'réserve' est un mot de métier certes, mais très connu, pour désigner une partie de toile non-peinte, où l'éventualité d'un ciel bleu a plus de pertinence que dans un saint-honoré. 

Proust emploie d'ailleurs la même méthode de prendre sa métaphore dans le contexte, quelques lignes plus haut, lorsque le narrateur, intimidé par l'arrivée soudaine des jeunes filles, se retourne subitement : "je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame" : là aussi, il choisit sa métaphore dans le contexte.


... à suivre peut-être... 



samedi 23 janvier 2021

Portraits choisis


      Deux portraits de Malesherbes, pour montrer (s'il était besoin), combien le choix peut influer sur la représentation du personnage que se fera le public et, éventuellement, manipuler la perception qu'on veut susciter : 




mercredi 20 janvier 2021

Proust, Céleste, et les lilas


 Céleste AlbaretMonsieur Proust : 

« De là, il est passé à une romance de l’époque, qu’il avait demandé à Odilon de lui chanter pour en recopier les paroles, et qui s’appelle : « Le temps des lilas ». Après avoir expliqué que tous les hommes, ici-bas, « pleurent leurs amitiés ou leurs amours », la chanson dit : « Moi je rêve aux couples qui demeurent toujours. »

Cela m’a paru si beau que je me suis écriée :

- Monsieur, c’est trop joli, vous allez me le redire, s’il vous plaît !

Il était si ravi que j’aie aimé cela qu’il me l’a répété et m’a donné le papier sur lequel il avait noté les paroles – je l’ai conservé.  »


Ici-bas tous les lilas meurent,

Tous les chants des oiseaux sont courts ;

Je rêve aux étés qui demeurent

Toujours...

Ici-bas les lèvres effleurent

Sans rien laisser de leur velours ;

Je rêve aux baisers qui demeurent

Toujours...

Ici-bas tous les hommes pleurent

Leurs amitiés ou leurs amours ;

Je rêve aux couples qui demeurent

Toujours...


On peut être étonné de l'intérêt de Proust pour ce poème (présenté par Céleste de façon imprécise) qui paraît maintenant si 'daté', et quelque peu sentimental. On peut penser qu'il a choisi pour Céleste des vers assez faciles, très glorieux à l'époque (Sully-Prudhomme reçut le prix Nobel de littérature). On sait aussi que Proust ne méprisait pas les émotions, voire la sensiblerie de certains arts populaires. Et que Fauré n'a pas dédaigné ces vers : 

https://www.youtube.com/watch?v=VnwerzVmyGA

Mais il faudrait aussi, surtout, se souvenir qu'à la fin de la partie 'Combray' de Du Côté de chez Swann, Proust récapitule son expérience du monde sensible, et résume sa victoire sur le temps, sur la fugacité, dans un oxymore final :

"...rester seul en extase à respirer, à travers le bruit de la pluie qui tombe, l’odeur d’invisibles et persistants lilas."

Le poète sentimental exprime la fugacité de toutes choses. Le grand romancier abolit le temps et, transposant au sensible l'idéal intellectualiste de Spinoza, permet de voir les choses "sous l'aspect de l'éternité" (sub specie æternitatis*)

*https://fr.wikipedia.org/wiki/Sub_specie_%C3%A6ternitatis



dimanche 27 décembre 2020

La Fontaine : quelques points.


Place Saint-Sulpice à Paris, se trouve une fontaine illustrée par des statues représentant quatre ecclésiastiques notoires, mais dont aucun n'a été cardinal. On l'a donc tout naturellement baptisée "fontaine des quatre 'point' cardinaux". Elle date du XIX° siècle. 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Fontaine_Saint-Sulpice


Mais déjà, au grand siècle, La Fontaine (hasard onomastique) avait glissé un calembour similaire dans sa fable La Fille (une merveille). La fille en question veut un époux qui ait toutes les qualités, y compris (discrètement mentionnées), des qualités sensuelles ; elle le souhaite

"Jeune, bien fait, et beau, d'agréable manière, 

Point froid et point jaloux ; notez ces deux points-ci."

(il faut les noter car c'est par eux que la situation se renversera)


Dans la foulée, je note qu'un des plus grands plaisirs de cette fable est pour moi la façon de passer du discours direct à l'indirect libre : 

La Belle les trouva trop chétifs de moitié : 

"Quoi moi ? quoi ces gens-là ? l'on radote, je pense. 

À moi les proposer ! hélas ils font pitié. 

Voyez un peu la belle espèce !"  —>

 L'un n'avait en l'esprit nulle délicatesse ; 

 L'autre avait le nez fait de cette façon-là ; 

C'était ceci, c'était cela, 

C'était tout [...]. 

Le fabuliste profite du passage direct-indirect pour changer de ton : de l'ostentation altière de la fille, on passe à la rumeur qui dit de façon de plus en plus familière qu'elle veut ceci, et cela, et tout... et qu'elle est bien pénible et ridicule. On croirait (surtout si on vient de lire) entendre Giono : "On dit Marie Chazotte ci, Marie Chazotte ça..."


Très fine aussi la transition, le basculement. Elle les refuse tous, et proclame son indépendance sensuelle : 

Grâce à Dieu je passe les nuits 

Sans chagrin, quoique en solitude.

Le dernier vers peut être galbé de deux façons : Je suis seule mais je m'autosuffis royalement (comme la Médée de Corneille). Ou bien, et c'est la deuxième voix du contrepoint, celle qui va l'emporter : certes, je suis sans chagrin, mais je me sens un peu seule... 

J'admire aussi comment le rythme du vers se disloque, devient asymétrique quand la beauté commence à fuir : 

Le chagrin vient ensuite : elle sent chaque jour

(6 + 6)

Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour 

(6 + 6 = 6 + (3 +3)

Puis ses traits choquer et déplaire 

(3 + 5, ou 5 + 3, en tout cas pas 4)


Aussi la hardiesse de l'ellipse : elle sent que la fuient les ris, les beaux traits, "puis cent sortes de fards" ; La Fontaine néglige de dire que ces fards ne la fuient pas, mais qu'elle les met pour tenter de remédier à la fuite de ses charmes. 

Suivent des variations, qui ne sont pas le meilleur de la fable, sur un thème standard, que Racine a traité plus grandement : 

Même elle avait encor cet éclat emprunté

Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,

Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

Enfin la chute, qu'on attend, après celle du héron qui se contente d'un limaçon : le fin mot est 'malotru', à la rime passablement ridicule.


À propos du (probable) calembour sur le mot 'point', La Fontaine aurait-il de même joué sur les mots terminant sa fable de La vieille et les deux servantes par la formule "de Charybde en Scylla", qui sonne comme la servante latine 'ancilla' ?



mardi 8 décembre 2020

Descartes, Malebranche : penseur pur, penseur impur


Descartes n'était pas bête, loin de là, mais il a pourtant dit une grosse niaiserie - la niaiserie n'est pas la bêtise, et une science trop pure risque souvent d'y sombrer. Bref, Descartes a dit (Règle II) qu'un raisonnement présenté clairement ne peut qu'emporter l'adhésion de celui qui l'entend. Mouais, si ce dernier est de bonne foi, s'il n'a pas de préjugés, si cela ne contredit pas ce qu'il a proclamé auparavant ; autrement dit, pas souvent, car les purs esprits, ou ceux qui aiment le vrai plus que leur narcissisme, sont rares. 

En somme Descartes (c'est en cela qu'il est niais) oublie l'humain trop humain de l'homme, la mauvaise foi, d'adhésion/adhérence aux habitudes intellectuelles. 

Malebranche, bien plus psychologue que lui (prêtre de l'Oratoire, certes moins rigoureux théoricien, mais plus profond connaisseur des recès de l'âme humaine), Malebranche donc, dit au contraire (je cite de mémoire) que même en géométrie, la vanité peut avoir quelque place. Et Stendhal de même (plus psychologue que philosophe), en une formule magistrale que Valéry (à la fois psychologue et philosophe) avait faite sienne : "Tout bon raisonnement offense". La formule est peut-être un peu généralisante. Mais il est très vrai que, si vous présentez bien carrément à quelqu'un la démonstration rigoureuse de ce que les idées qu'il soutient sont absurdes, sa réaction ne sera pas de vous comprendre, mais de vous haïr. Il vous haïra à proportion de ce qu'il se verra discrédité sur ce point, sans échappatoire possible, sans position de repli pour sauver la face. Il reçoit une gifle qu'il ne peut rendre sur le même terrain. Peut-être vous giflera-t-il très concrètement pour votre impolitesse (il est arrivé que Socrate soit un peu menacé en telles occasions). 

C'est pourquoi d'ailleurs, dans les salons, les dîners, etc., partout où il y a du bipède jacassant, il ne faut jamais raisonner. Ne dire que des trucs qui ne risquent pas montrer le béjaune de quiconque. Small talk. 

Il manquait à Descartes de porter la bure, et de confesser. 

Les Messieurs de Port-Royal, dont Malebranche n'était pas si éloigné (les Pensées de Pascal étaient le n° 1 de sa bibliothèque personnelle), en savaient eux aussi un bout sur la psychologie de l'homme réel : 

Arnauld et Nicole, Logique de Port-Royal VI : « L'esprit des hommes n'est pas seulement naturellement amoureux de soi-même ; mais il est aussi naturellement jaloux, envieux, et malin à l'égard des autres. II ne souffre qu'avec peine, qu'ils ayent quelque avantage, parce qu'il les désire tous pour soi : et comme c'en est un que de connaître la vérité, et d'apporter aux hommes quelque nouvelle lumière, on a une passion secrète de leur ravir cette gloire ; ce qui engage souvent à combattre sans raison les opinions et les inventions des autres.

Ainsi comme l'amour-propre fait souvent faire ce raisonnement ridicule : C'est une opinion que j'ai inventée, c'est celle de mon ordre, c'est un sentiment qui m'est commode, il est donc véritable : la malignité naturelle fait souvent faire cet autre qui n'est pas moins absurde : C'est un autre que moi qui l'a dit, cela est donc faux : ce n'est pas moi qui a fait ce Livre , il est donc mauvais. »

Quand il écrit son traité des Passions de l'âme, Descartes a souvent des vues très perspicaces sur la psychologie de l'homme concret. Mais quand il parle de connaissance pure, il est possible que son exemple personnel soit trop exceptionnel pour ne pas déformer la vision qu'il se fait de l'homme pensant. Sa théorie de la connaissance est très 'pélagienne' : il fait confiance à l'homme, à sa volonté, à sa capacité de se purifier. Il a voulu évincer la religion de la philosophie, mais il a oublié que le péché reste tapi jusque dans le penseur le plus abstrait.



lundi 7 décembre 2020

Notules (6)


Céline
. L'effacement d'Alcide : 

"... et puis Alcide encore un peu sur son embarcadère que je perçois loin, presque repris déjà par les buées du fleuve, sous son énorme casque, en cloche, plus qu’un morceau de tête, petit fromage de figure et le reste d’Alcide en dessous à flotter dans sa tunique comme perdu déjà dans un drôle de souvenir en pantalon blanc."

Disparition déjà excellement rendue dans une lettre d'Afrique à Simone Saintu du 18 07 1916 : 

« il se retourna encore « Que Dieu soit avec vous mon enfant, ce soir et toujours » / Je vis encore longtemps, sa petite silhouette blanche rapetisser sous la lune, puis d'un dernier petit bond se fondre dans l'ombre du grand paysage nocturne aux contours fantastiques de cauchemar – ». 



Dorothy Parker a écrit une nouvelle intitulée Lolita ; ce n'est pas très bon ; je la soupçonne d'avoir voulu surfer sur la rumeur pour se donner de la "visibilité, comme on dit. Mais guère de lisibilité. 



Queneau était lecteur et admirateur de Joyce (allusions nombreuses dans Sally Mara). Joyce, au début du Portrait de l'artiste, mentionne "Baby tuckoo" ; chez Queneau, le nain malfaisant du Chiendent est nommé "Bébé-Toutout". La ressemblance, assez manifeste je crois, n'est pas mentionnée dans cette page intéressante : 

http://lescriptorium.ch/index.php/divers/36-textes-critiques/64-queneau-code



GionoMort d'un personnage : "Elle s'occupait chez nous de tout un travail de tendresse. Quand il est fait, le monde est monde."



La présence n'est présente qu'en un endroit, repérable ; on sait où est le danger ; cela rassure. Alors que la menace est présence partout. 

Cf. Marcel AyméLa Table aux Crevés p. 215 : « - Les voilà, murmura Coindet. / Et il poussa un soupir de soulagement. Depuis qu'il était rentré à Cantagrel, il lui semblait que toute la forêt l'épiât d'un regard innombrable, Brégard était derrière chaque tronc d'arbre. Maintenant, la forêt avait posé son œil sur le bord de la plaine. Coindet voyait le Frédéric en chair et il éprouvait un bien-être qui amena sur ses lèvres un sourire de détente. »



Mendelssohn, ses quatuors. Les deux plus beaux, le 2° en La mineur, le 6° en Fa mineur sont, cela s'entend, en mineur. Et ils sont tous les deux des chants funèbres. Le La mineur pour Beethoven ; le Fa mineur pour sa sœur aimée ('Requiem pour Fanny', dit-on). Mise au tombeau esthétique pour le premier ; mise au tombeau affective pour le second. Dans le second (et dernier), mélancolie au sens très fort. Pour la première fois peut-être Mendelssohn le gracieux, l'élégant, le génialement aisé, 'Félix" le très bien nommé, pousse un cri de douleur, d'angoisse, un cri de déchirement. Avec Fanny, c'est Félix lui-même qui meurt et qui le dit. Il mourra physiquement peu de mois plus tard. Mais, visiblement, il est déjà mort avec Fanny, et il chante sa propre mise au tombeau. John Donne avait fait sa propre oraison funèbre. Du Bellay a écrit sa propre épitaphe à travers celle de son chat (son quasi homonyme, 'Belaud'). Avec tout le génie, la grâce (dans les deux sens, mondain et mystique) qui ont constitué la vie de Mendelssohn, il manquait l'angoisse, la déréliction. Sa musique exquise ne manquait que de manque.



FlaubertSalammbô, je ne peux pas. Asphyxie presque permanente. Mais, après un beau paragraphe, une fin de phrase de toute beauté, que je ne me lasse pas de me répéter, comme une musique : 

«Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les morts ; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant ; les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux ; les Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de boeuf, et les Garamandes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent perpétuellement arrosés par les flots. Mais les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans des urnes ; les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein d'îlots..


Wölfflin, classicisme : "l’œuvre d’art parfaite doit donner l’impression qu’elle ne pourrait être autre, que toute modification ou toute transformation apportée, même au plus petit détail, détruirait sens et beauté de l’ensemble "

Gide : "Mon Narcisse est fini. [...] Il est pourléché, et je n'y saurais rien changer que tout."



Queneau : On est toujours trop bon avec les femmes, chap. XVIII : « L’esprit irlandais, on le sait, n'obéit pas aux règles du raisonnement cartésien, non plus qu'à celles de la méthode expérimentale. Ni français, ni anglais, mais assez voisin du breton, il procède par ‘intuition’. » 

Je doute fort que le mot ‘breton’, dans ce contexte où est souligné le rôle de l’intuition, ait été écrit sans songer à l’André du même nom.  



dimanche 6 décembre 2020

Passé et avenir ; ordre et progrès


à propos de 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2019/08/littre-heredite.html


Littré, en disciple (dissident) d'Auguste Comte, expose, dans Médecine et Médecins, ce que l'hérédité a de positif ; contrairement à ce qu'on dit, elle est moins fardeau que lest. Il ne faut plus se représenter Énée écrasé par son père Anchise qu'il porte pieusement sur ses épaules. Songer plutôt à Antée, qui n'a de force que par la terre qui le porte. La terre, le passé, les générations précédentes, sont condition de l'action. 

C'est une variation sur la formule de Comte disant "l'humanité faite de plus de morts que de vivants", et, en dernière analyse, sur le slogan : 'Ordre et progrès'. C'est le progrès qui importe, c'est pourquoi il vient en second. Car sans ordre, il n'y a pas de progrès. Donc celui qui aime lucidement le progrès doit d'abord aimer l'ordre. 

Slogan mal interprété en général, pour les mêmes raisons qu'est mal interprétée la formule de Gœthe 'Je préfère une injustice à un désordre', où l'on s'empresse de voir l'éloge de l'injustice et la phobie réactionnaire du désordre. Alors que, si on veut lire (mais le veut-on ?), Goethe ne dit pas préférer l'injustice au désordre, mais une injustice à un désordre, ce qui est sensiblement différent. Un seul désordre engendrera une foule d'injustices. Donc celui qui aime la justice doit aimer l'ordre, non pour lui-même, mais comme condition nécessaire de la justice. Mais c'est là un distinguo bien subtil, médiatiquement inaudible. Goethe comme Comte n'avaient pas le sens du slogan : un slogan en deux morceaux, c'est bien trop compliqué. Un bon slogan doit être unilatéral, donc faux.



mardi 1 décembre 2020

Carson McCullers, vie inaboutie


 Le titre de son roman, très autobiographique, a été rendu bien platement par nom du personnage, Frankie Addams. Alors que CMcC est, selon moi, j'ose le dire une des meilleures titreuses de toutes les littératures. Elle est au niveau suprême de Bloy et de Céline - sans pour autant faire partie des furieux et des véhéments. Le titre original, donc, est The Member of the wedding, qui aurait pu se rendre par exemple par "Être de la Noce" ; car le thème est, pour l'adolescente, la douleur de se sentir exclue de toute communauté, et surtout du couple que sa sœur est en train de constituer avec son fiancé. Réactivation du vieux thème du "banny de liesse". 

Le passage que je propose dans le Lectionnaire

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/12/mccullers-sensible.html

est magnifiquement emblématique de la personnalité de l'auteur, dont le projet de devenir pianiste a connu une brusque et absurde interruption. 

Surgi de rien, le son d'un piano, qu'on ne joue pas, mais qu'on accorde. La gamme est incomplète (mélancolie foncière de CMcC), et elle s'interrompt au moment le plus cruel, le plus déséquilibré, sur la 'sensible' (bien nommée), la note qui appelle, désespérément, dans le vide, la note qui a le plus besoin d'une résolution qui ne viendra jamais. Faute de cette note, rien n'a de signification, la vie est une phrase absurde, d'autant plus qu'on sent qu'il suffirait de très peu pour que tout s'accomplisse et se réconcilie dans un sens enfin construit. Dans le même genre, on peu songer à la pièce de Ch. Ives The unanswered Question

https://www.youtube.com/watch?v=vXD4tIp59L0

Je regrette aussi l'ajout dans la traduction de la fin du passage, de l'adjectif 'brusque' qui n'est pas dans l'original ; il suggère un dramatisme qui n'est pas dans la platitude désespérée de l'original "Et finalement, il y eut un silence" - qui constitue une phrase séparée, qu'il ne convient pas de 'rattacher' à autre chose, qu'il faut laisser dans sa solitude sans signification, comme le motif de trompette de Ch. Ives





lundi 30 novembre 2020

Giono : 'Un Roi sans divertissement' (quelques remarques)

 

C'est plus beau et plus riche à chaque relecture. 

Parmi les mille et une choses à noter  :


Le thème général est proche de l'idée fondamentale de Valéry sur l'origine de l'art : 

Chez Valéry, l'homme est une machine à percevoir, qui a besoin de spectacles. Si les spectacles manquent (un mur blanc, un silence pur), c'est l'ennui, par accumulation intolérable d'énergie inemployée. Alors, on griffe l'espace (origine des arts plastiques) ou le temps (origine de la musique). 

Chez Giono, l'hiver gomme tout, la neige égalise la vue, empêche les travaux. Pour se divertir de cet ennui, on peut tuer, histoire de faire advenir quelque chose, événement dont le symbole est le sang rouge qui fait enfin contraste sur la neige trop blanche. 


Des comparaisons en rafale, qui devraient saturer la lecture mais qui au contraire la revivifient à chaque ligne tellement elles sont piquantes :

« La rosée couvrait les champs où le blé avait été coupé et l’éteule en était rose comme un beurre qui fait la perle. Le ciel était bleu comme une charrette neuve. De tous les côtés les alouettes faisaient grincer des couteaux dans des pommes vertes. Il y avait des odeurs fines et piquantes qui faisaient froid dans le nez comme des prises de civette. Les forêts et les bosquets dansaient devant mes yeux comme le poil d’une chèvre devant laquelle on bat du tambour. Hou ! le beau matin ! »

Le beurre rose étonne le citadin que je suis et qui n'a vu que deux ou trois fois le beurre se faire. 

Le ciel bleu comme une charrette neuve, c'est splendide, entre surréalisme et vérité rurale (à la Ramuz). 

Les alouettes-couteaux me font penser à Valéry : Mélange, À Grasse - "tout le cisaillement pépié des oiseaux." 

Nabokov, plus citadin, plus politique, surtout dans le Berlin des années 30, entend dans les arbres une AG gauchiste... (Autres rivages) : « Des bandes de moineaux socialistes tenaient de bruyants meetings matinaux dans les lilas et les tilleuls » ou "Des bandes de moineaux gauchistes tenaient de bruyants conciliabules matinaux dans les lilas et les tilleuls." (« Leftist groups of sparrows were holding loud morning sessions in lilacs and limes. »)

Puis la civette, à la fois tabac et bête sauvage, puis, pour faire bon poids, la chèvre hérissée. 

Et le résumé final, très drôle qui dit : en bref, si on ne fait pas de littérature, pas de comparaisons virtuose, mais qu'on se place au cœur même de la sensation du personnage : "Hou ! le beau matin !" Il y a toutes ces images dans cette formule minimale et assez comique, mais justement, on la sent comme le résumé d'une expérience très riche, qu'on ne soupçonnerait pas si l'écrivain n'était pas passé par là pour en faire sentir les harmoniques. 


À côté de la rafale des comparaisons, une phrase à la Proust, dans les méandres de laquelle Giono inclut cette fois non pas des comparaisons, mais quantité de paramètres explicatifs : motivations psychologiques, notations sociales, stratégie relationnelle... : 

« ... de façon détournée (comme si je ne me reconnaissais pas qualité pour prendre de front Mme Tim) mais détournée si habilement que la brodeuse devait pouvoir se rendre compte du détour (comme si, malgré ma position subalterne j’avais assez de goût cependant pour ne pouvoir retenir mon admiration devant ce beau travail) (ce qui est toujours le cas pour les positions subalternes : cousines pauvres, cadettes déshéritées) je devais abonder vaguement dans le sens de la brodeuse. »

La phrase fait sentir dans sa forme (à première vue assez pénible) le caractère labyrinthique des relations. Toujours très fine, Saucisse !



dimanche 29 novembre 2020

Giono : 'Le Moulin de Pologne' (quelques notes de lecture)

 

Il y a bien des beautés dans ce roman, bien des réussites (le début avec l'arrivée de M. Joseph ; les préparatifs du bal), et quantité de réussites d'écriture (drôles, poétiques, incongrues, énigmatiques). 

Mais un 'tunnel' : la description psychologique, de Léonce fin chap. 5, qui ne fonctionne pas du tout, qui n'a rien de romanesque, rien de narratif, qui piétine et se répète dans les généralités psychologiques à propos d'un personnage qui ne fera pas grand chose d'autre que de s'enfuir avec une gourgandine... 

Le roman français, depuis Clèves en passant par Adolphe, nous a fourni beaucoup (trop ?) de ces analyses. En outre, ce long tunnel (pléonasme) débouche sur un épilogue peu satisfaisant du point de vue romanesque - trop long pour un épilogue, trop court pour un chapitre. C'est dommage pour un livre qui présente de si grandes qualités. 

Quand Giono décrit le monde, il est prodigieux ; quand il fait agir et dialoguer les êtres, il est passionnant ; mais il a beau être un amateur d'âmes et un profond connaisseur des choses humaines, il vaut mieux qu'il nous les montre à travers des gestes et des propos qu'à travers des notions. 

Mais ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : il faut lire, et attentivement, ce Moulin de Pologne (où il n'y a, on le sait, ni moulin, ni Pologne). [je me suis retenu pour n'en citer que deux passages dans mon Lectionnaire]. Qui aime bien châtie bien.


Passagèrement, une réflexion de moraliste peut être un bijou, car Giono sait admirablement dire le général en l'épiçant de formulations singulières : 

chap. 2 : « Nous sommes des chrétiens, bien sûr, mais il ne faut jamais trop demander à personne. Notre âme a été neuve (plus ou moins longtemps selon les tempéraments), elle a servi de miroir aux forêts et au ciel ; elle a joué familièrement avec l’inconnaissable. Mais, nous avons dû rapidement nous rendre compte que ces reflets et ces jeux ne nous servaient à rien pour acquérir, conserver ou améliorer notre position sociale. Or, c’est elle qui fait bouillir notre marmite. »


Un paragraphe admirable :

« Dès qu’on entendait les cors, on voyait s’agiter les premières galeries de loges. Toutes ces dames se dressaient. C’était un flot de soies et de moires et de scintillements de bijoux qui descendait l’escalier. Les grands cygnes s’appliquaient contre les hannetons en habits noirs et notre galère commençait à voguer. »

[notons le singulier de "descendait" : c'est un flot, - après l'insistance sur le pluriel chatoyant dont il est composé]


Une bizarrerie : 

début du chap. 4 : "M. de K..., lesté de son café [...]" ; je n'aurais jamais pensé que le café pût lester... Peut-être une antiphrase ?


Une rencontre : 

chap 2 : « Si les intentions tuaient, nos salles à manger, nos chambres à coucher, nos rues seraient jonchées de morts comme au temps de la peste. »

cf. Valéry, Choses tues : 

"Que d’enfants, si le regard pouvait féconder !

Que de morts s’il pouvait tuer !

Les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses."


Une formule piquante : 

« Elle avait vingt ans de moins que son mari mais c’était pure question de calendrier. »