vendredi 24 mars 2023

Pensées recueillies çà et là (24)


Montaigne : 

"Nul plaisir n'a saveur pour moy sans communication : il ne me vient pas seulement une gaillarde pensée en l'âme, qu'il ne me fâche de l'avoir produicte seul, et n'ayant à qui l'offrir."


Renard :

"Aujourd'hui on ne sait plus parler, parce qu'on ne sait plus écouter. Rien ne sert de parler bien : il faut parler vite, afin d'arriver avant la réponse, on n'arrive jamais. On peut dire n'importe quoi n'importe comment : c'est toujours coupé. La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu'elle pousse."

Journal 29 janvier 1893


Rousseau :

"Ce n’est point par des plaisirs entassés qu’on est heureux, mais par un état permanent qui n’est point composé d’actes distincts."

Lettre à Mme de Berthier


Valéry : 

"La plus grande partie du corps ne parle que pour souffrir. Tout organe qui se fait connaître est déjà suspect de désordre. Silence bienheureux des machines qui marchent bien."


Perret (Auguste) :

"L'architecture, c'est ce qui fait les belles ruines."


Saint-Amant : 

"Que j'aime à voir la décadence 

De ces vieux châteaux ruinés, 

Contre qui les ans mutinés 

Ont déployé leur insolence !"

Solitude


Benda : 

"La Bruyère est le père de nos impressionnistes, de nos stendhaliens, de nos nietzschéens, de nos gidiens, de tous nos miliciens de l'écriture sporadique, de tous nos officiants du penser pulsatile."


Romains : 

"Plus on a envie de croire à une chose, moins on doit se hâter de l'admettre."


Drieu : 

"La France était battue. Je me détournai de la France, j'ai horreur des vaincus. J'adorai les Allemands qui m'arivaient dans le dos."

La Comédie de Charleroi p. 87


Shklovsky :

"Art exists to make the stone stony"


Giono :

"La culture et l'intelligence sont des défauts et des faiblesses dans les grandes occasions."

Le Moulin de Pologne


Chesterton :

"L'image pygmée de Dieu, nous l'appelons homme. L'image pygmée de la création, nous l'appelons art."


Fromentin :

"Adorons les habitudes ; ce n'est pas autre chose que la conscience de notre être déployée derrière nous dans le sens de l'espace et de la durée."


Proust :

"Ce que nous faisons, c’est remonter à la vie, c’est briser de toutes nos forces la glace de l’habitude et du raisonnement qui se prend immédiatement sur la réalité et fait que nous ne la voyons jamais, c’est retrouver la mer libre."


Flaubert : 

"Tout ce que je trouve de christianisme dans les révolutionnaires m'épouvante."

à G. Sand 05 juillet 1868


Musil : 

"Il est pénible de nous représenter courant comme des particules aux abois le long de la ligne de notre vie pour finir dans un trou imprévu. Et devant et derrière nous, courant aussi à des intervalles que rien ne peut réduire, d'autres particules analogues qui se joignent passagèrement à nous, comme les grains suivants d'un chapelet fou."

Journaux I, 138


Valéry : 

"Cherche un mot (dit le poète) un mot qui soit :  

féminin,  

de deux syllabes,  

contenant P ou F, 

terminé par une muette,

et synonyme de brisure, désagrégation ;

et pas savant, pas rare.  

6 conditions - au moins !"


Whitman : 

"One, yet of contradictions made"


Chesterton : 

"Ce n'est que lorsque la mort et l'étenité sont intensément présentes que les êtres humains ont pleine conscience de leur communauté"


Bataille : 

"[L'animal] vit dans l’immanence, comme l’eau dans de l’eau, un morceau de milieu, une immédiateté qui ne peut pas se remettre à plus tard."


Chesterton :

"Vous autres jeunes révolutionnaires, vous vous croyez très libéraux et très universels, mais en réalité vous êtes étroits et nationalistes sans le savoir. Nous autres vieilles barbes, nous savons que nos goûts sont bornés et nationaux ; mais nous svons aussi que ce ne sont que des goûts." 

Arbalète p. 121


Murdoch :

"Love is the perception of individuals. Love is the extremely difficult realization that something other than oneself is real. Love, and so art and morals, is the discovery of reality. ” 


Murdoch :

“Human arrangements are nothing but loose ends and hazy reckoning, whatever art may otherwise pretend in order to console us.”


Aymé : 

"Pour bien voir les choses et les gens, à commencer par soi-même, il faut les regarder avec colère."

Le Chemin des écoliers


Musil : 

"L'imprécision possède un pouvoir d'agrandissement et d'ennoblissement."

HSQ 1-198



mardi 21 mars 2023

Pensées recueillies çà et là (23)


Augustin :

"Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même" 

(Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo) 

Confessions 3, 6, 11 


Giono : 

"La foudre lui planta un arbre d'or dans les épaules"

Que ma joie demeure


Calet :

"...un café du XIVe arrondissement : Le Boléro, dont le propriétaire s’appelle Ravel. Il ne faut pas mécontenter le client, c’est une des règles de la corporation."

Monsieur Paul


Renard : 

 "Aux Indes Néerlandaises, nous voyons de petites sculptures puériles pour lesquelles Rodin a une grande admiration. Guitry les admire, à côté de mon silence. Je crois que, si elles n'avaient pas presque toutes le nez cassé..."

Journal du 9 juillet 1900


Romains : 

"Dans toutes les civilsations, la décadence commence le jour où les gens se moquent de la différence entre une colonne corinthienne et une colonne à peu près corinthienne, entre un mot et son quasi-synonyme, entre un accord musical et le même affecté d'un bémol."


Joyce : 

"Classicism is not the manner of any fixed age or of any fixed country ; it is a constant state of the artistic mind. It is a temper of security and satisfaction and patience."


Caillois  : 

"Il n'y a pas d'efforts inutiles, Sisyphe se faisait les muscles."


Romains : 

"On cesse de croire [...] que la limite soit indispensable aux êtres... Seuls les individus à ancêtres ont des contours affirmatifs, une peau qui les fait rompre avec l'infini."

 Puissances de Paris p. 124


Romains :  

"Les hommes ont mangé ; leur chair apaise ses conflits pour profiter du sang qui passe."

Puissances de Paris p. 57


Clémenceau :

"On reconnaît qu'une phrase est de lui [Jaurès] à ce que tous les verbes sont au futur"



lundi 20 mars 2023

Quelques remarques d'onomastique célinienne :


   Dans Féerie, Céline parle favorablement de M. Aymé sous le nom de "Empième", qui signifie – je m'en suis étonné – une sorte d'abcès. 

    Cf. TLFi : empième  : Accumulation de pus dans une cavité du corps. Les sinus de la face, sièges d'empyèmes souvent fétides. Spéc. Accumulation de pus dans la plèvre. Synon. pleurésie purulente. Le pus s'épanche dans la cavité de la poitrine et produit un empyème

    Or, en 1943, Aymé a publié une nouvelle (La Carte), qui est présentée comme un extrait du "Journal de Jules Flegmon". Peut-être est-ce là le motif de la renomination de Marcel Aymé par Céline. Mais dans ce texte, Aymé parle de Céline d'une façon qui a suscité son ire, à savoir en le montrant comme un antisémite obsessionnel. "Céline était dans un jour sombre. Il disait que c’était encore une manœuvre des Juifs". Or Céline a pesté contre Aymé, en partie responsable selon lui des poursuites qu'il a subies. Donc, si le pseudonyme "Empième" est sémantiquement justifié, il est politiquement non-pertinent. 


    Dans sa légende de Krogold on trouve la ville de Christianie ; or Christiania est quartier de Copenhague (maintenant célèbre pour ses hippies). Céline en parle-t-il ? a-t-il résidé dans ce secteur ? a-t-il noté la coïncidence ? (Christiania est aussi l'ancien nom d'Oslo).


    Le pseudonyme, "Céline" : sonorité légère, aérienne. L'origine en est romaine : Celinia, "vouée au ciel". Sainte Céline a été la mère de saint Rémi, Rémois, comme on sait – Reims, où l'œuvre de Céline et l'univers entiers se terminent et se dissolvent... Madame Manceau, maîtresse de pension, a publié en 1839 un Céline ou l'influence d'un beau caractère, très conforme à l'étymologie :

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    Le Professeur Y devient tout à coup le "Colonel Réséda". Le réséda était censé faire disparaître les abcès (les empièmes ?) et les inflammations, et en l'appliquant, on prononçait la formule : Reseda morbos reseda. Une belle fleur donc, mais associée à la maladie, à la médecine ; une fleur morbide. Céline veut-il faire allusion à Aragon (La rose et le réséda) ? En tout cas, cela fait bien contraste avec "Colonel". 

    Dans Casse-pipe le mot de passe militaire n'est pas un nom de bataille, mais un nom de fleur, qui se trouve être le prénom de la mère de Céline : Marguerite.  

   Dans le Voyage, le général Des Entrayes, comme bien des généraux, aime les roses (qui font avec son nom un beau contraste) : "Il aimait les beaux jardins et les rosiers, il n’en ratait pas une, de roseraie, partout où nous passions. Personne comme les généraux pour aimer les rosiers. C’est connu."

    Il y a une profusion de fleurs dans le texte des Entretiens ; surtout un hortensia en pot ; est-ce une allusion au surnom que Céline donnait à l'ambassadeur Guy de Girard de Charbonnière ? 



mardi 14 mars 2023

Pensées recueillies çà et là (22)


[typo ingérable...]


Judrin : 

La précision des équivoques est l'un des charmes du style.


Claudel :

"Je pense toujours plusieurs choses à la fois". 


Céline :

"Tout est un trou."


Green :

"[…] la famille est comme un seul individu qui vit des centaines d’années."


Gide : 

"Les préjugés sont les pilotis de la civilisation."

Les Faux-Monnayeurs


Ramuz :

"Les choses ne sont belles que dans le souvenir ou dans l'imagination". 

Journal


McCullers :

".. ce rare niveau de conscience où les mystiques sentent que la terre est eux et qu'ils sont la terre".

Reflets dans un œil d'or


Diderot : 

"Le modèle le plus beau, le plus parfait d'un homme ou d'une femme serait un homme ou une femme qui serait supérieurement propre à toutes les fonctions de la vie, et qui serait parvenu à l’âge du plus entier développement, sans en avoir exercé aucune."

Salon de 1767


Valéry : 

"Il emprunte une sorte de nouveauté de ce fait qu'il est à jamais disparu."


Romains : 

"Les ébauches révèlent la souplesse des forces. Les contours inachevés et instables n'étouffent encore aucune des tendances" 


Ramuz : 

"On ne dit rien qui ne soit fait d'abord, et […] dire c'est seulement parachever l'oeuvre."

Besoin de grandeur


Montherlant : 

"Que le mal vienne ou non, l'angoisse est venue, et le sillon qu'elle a creusé ne se comble jamais"


Jünger :

"Nous sommes incapables de goûter le repos comme notre chat. "


Calvino : 

"Un classique est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire".


Simenon : 

"Marie était fraîche, dodue, comme la plupart des femmes qui vivent dans une boucherie, il l’avait souvent constaté mais il ne savait pas pourquoi."


Tchekhov : 

"Pas une question n’est tranchée ni dans Anna Karénine ni dans Onéguine, mais ces œuvres nous donnent entière satisfaction car toutes les questions y sont bien posées, voilà tout."


Tchekhov : 

"J’ai en tête toute une armée de gens qui demandent à sortir et attendent les ordres."


Hrabal :

"Ceux qui sont amis des animaux sont amis gratis avec dieu, et ils branchent et relient d'un seul coup le plus bas avec le plus haut.

Tendre barbare


Marivaux :

"Je pense, pour moi, qu'il n'y a que le sentiment qui nous puisse donner des nouvelles un peu sûres de nous, et qu'il ne faut pas trop se fier à celles que notre esprit veut faire à sa guise, car je le crois un grand visionnaire."

Vie de Marianne



samedi 28 janvier 2023

Pensées recueillies çà et là (21)


Simenon :

"Dans mon roman, tout est vrai sans être exact."

préface à Pedigree


Valéry : 

"[La musique] nous tisse un temps de fausse vie en effleurant les touches de la vraie."


Ricœur :

"Le texte, orphelin de son père, l'auteur, devient l'enfant adoptif de la communauté des lecteurs."


Cocteau :

"Savez-vous le poids occulte et beau de ce qui aurait pu être et de ce qu’on retranche ?"


Renard :

"L'amour tue l'intelligence. Le cerveau fait sablier avec le coeur. L'un ne se remplit que pour vider l'autre."


Fitzgerald : 

"À dix-huit ans, nos convictions sont des montagnes d'où nous regardons ; à quarante-cinq, ce sont des grottes où nous nous cachons."   


Camilleri : 

"Les hommes sont instinctivement persuadés que ce qui change bouge, alors que les vrais changements se mussent sous une immobilité apparente."


Renard : 

"Nos vertus, nous les devons à l'impuissance où nous sommes d'avoir des vices."


Hawthorne :

"Personne ne devrait lire un poème ou regarder un tableau ou une sculpture s'il n'est pas capable d'y trouver beaucoup plus que ce que le poète ou l'artiste y a mis."


Heine : 

"De mes grands chagrins je fais de petites chansons"

Intermezzo lyrique, trad. Nerval


Tchékhov : 

"Un seul et même mot a mille significations, mille nuances, suivant le ton dont il est prononcé et la forme qui est donnée à la phrase"


Pirandello :

 "Je suis vivant et je ne conclus pas ; la vie ne conclut pas"


Valéry :

"Pour organiser […] l’ensemble des choses observables, il faut multiplier les choses qui ne le sont pas."

Cours de Poétique


Valéry : 

"Le philosophe […] organise […] à froid les conceptions, les idées des images qu’il a conçues à chaud."

Cours de Poétique


Valéry : 

"Tout ouvrage de l'esprit n'est qu'une excrétion par quoi il se délivre à sa manière de ses excès d'orgueil, de désespoir, de convoitise et d'ennui." 

Le Solitaire


samedi 21 janvier 2023

Peinture (autres textes brefs)


Du Bos, Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, I, sect 3 : 

"Le mérite principal des poèmes et des tableaux consiste à imiter les objets qui auraient excité en nous des passions réelles. Les passions que ces imitations font naître en nous ne sont que superficielles."


Balzac, La Cousine Bette : 

"Ce brio, mot italien intraduisible et que nous commençons à employer, est le caractère des premières œuvres. C’est le fruit de la pétulance et de la fougue intrépide du talent jeune, pétulance qui se retrouve plus tard dans certaines heures heureuses."


Helmholtz (référence ?) : 

"Dans une oeuvre d'art les figures ne pourront pas être celles des hommes ordinaires [...] mais des figures expressives et caractéristiques, aussi belles que possible, qui n'appartiennent à aucun individu vivant ou ayant vécu, mais à un homme tel qu'il pourrait ou qu'il devrait y en avoir, pour mettre en lumière un côté de l'être humain dans son complet développement".


Baudelaire, Salon de 1845 (Corot) : 

"Il y a une grande différence entre un morceau fait et un morceau fini – en général ce qui est fait n'est pas fini, et une chose très finie peut n'être pas faite du tout."


Delacroix, Journal 25 jan 1857 Plon p. 624 

"Byron dit que les poésies de Campbell sentent trop le travail... tout le brillant du premier jet est perdu. Il en est de même des poèmes comme des tableaux, ils ne doivent pas être trop finis. Le grand art est l'effet, n'importe comment on le produit. 


Merleau-Ponty, La Prose du monde chap. Le langage indirect : 

"Il importe de comprendre la peinture classique comme une création, et cela, dans le moment même où elle veut être une représentation de la réalité". 


Mauclair, De Watteau à Whistler (1905) : 

"Un tableau est une surface colorée, dans laquelle les divers tons et les divers degrés de lumière sont répartis avec un certain choix : voilà son être intime ; que ces tons et ces degrés de lumière fassent des ligures, des draperies, des architectures, c'est là, pour eux, une propriété ultérieure qui n'empêche pas leur propriété primitive d'avoir toute son importance et tous ses droits."


Zola, Proudhon et Courbet [1866], in Mes haines GF, 2012 , p. 69 :

"L’objet ou la personne à peindre sont les prétextes ; le génie consiste à rendre cet objet ou cette personne dans un sens nouveau, plus vrai ou plus grand. Quant à moi, ce n’est pas l’arbre, le visage, la scène qu’on me représente qui me touchent : c’est l’homme que je trouve dans l’oeuvre, c’est l’individualité puissante qui a su créer, à côté du monde de Dieu, un monde personnel que mes yeux ne pourront pas oublier et qu’ils reconnaîtront partout." 


Hugo, Choses vues p. 256 : 

"Quand nous commençons un tableau, me disait l'autre jour M. Granet, nous sommes riches ; l'inspiration rayonne en nous ; nous croyons avoir cent mille francs à dépenser. Hélas ! le tableau fini, il se trouve souvent que nous n'avons dépensé qu'un petit écu."


Valéry, Manet Pléiade t. 2 p. 1332 : "Le moderne va vite et veut agir avant la mort de l'impression"


Malraux, Psychologie de l'art (1947-1948-1950) : 

”L’obscur acharnement des hommes pour recréer le monde n'est pas vain parce que rien ne redevient présence au-delà de la mort, à l'exception des formes recréées.”


Nabokov, Lolita, explicit : 

"… te faire vivre à jamais dans l'esprit des générations futures. Je pense aux aurochs et aux anges, au secret des pigments immuables, aux sonnets prophétiques, au refuge de l'art. Telle est la seule immortalité que toi et moi puissions partager, ma Lolita."



vendredi 20 janvier 2023

Quatre remarques plus ou moins philosophiques


Nostalgie

On a remarqué, depuis le XVIII° siècle au moins, que la force de la nostalgie n'était pas en rapport avec le caractère idyllique du pays natal. Elle serait plutôt en raison inverse : plus le pays natal est aride, pénible, plus est forte la nostalgie. Mais peut-être ce "bien que" est-il lui aussi un "parce que" inaperçu. Dans cette nostalgie mordante d'un pays rude, voire hostile, apparaît la nostalgie dans son essence pure, déshabillée de tout prétexte aimable. Ce pays m'est cher seulement parce que c'est lui, et parce que c'est moi ; parce que nous sommes unis par nature, pas par jugement ou agrément. Il s'agit d'une convenance essentielle, et non pas d'un regret superficiel de climats amicaux et de fruits sucrés. C'est un amour-passion, qui ne se forme pas à travers l'évaluation de motifs et de plaisirs. Soft or hard, my country ! 



Malebranche et le  Kintsugi. 

Pour Malebranche, le mal est le problème, mais il est aussi la solution. Le Créateur montrerait certes une grande puissance s'il produisait un ouvrage parfait (Malebranche est peu enclin à l'idée leibnizienne selon laquelle cette perfection ne pourrait être qu'un jumeau inutile de Dieu). Le Créateur peut et même doit faire mieux, plus fort : un ouvrage imparfait, qui contient un défaut (le péché) qui détruise l'ouvrage, mais aussi occasionne un rétablissement merveilleux de sa perfection (felix culpa !) par l'intervention d'un Réparateur (le Christ). Un ouvrage qui se brise et se reconstitue est une preuve bien plus grande de la puissance divine, par rapport à une maigre et banale perfection.



Rivalité mimétique. 

A voit B avec une très belle femme. Il en est envieux car il prête à B des joies qu'il ne peut qu'imaginer, qui sont donc nimbées des prestiges du possible, et donc très surestimées. C'est connu (cf. Girard, passim). Stendhal disait qu'aimer, c'est s'exagérer les délices de l'intimité. L'envieux est donc dans un état qui a les mêmes effets que l'amour. Il est difficile de ne pas s'exagérer ce bonheur dont on ne jouit pas, mais qui doit bien être possible, puisque les autres semblent en jouir. On juge le réel en utilisant, comme norme implicite, un irréel qui est entr'aperçu (donc survalorisé), non dans les romans comme pour Emma Bovary, mais dans le veinard au bras d'une beauté. 



La chose et l'impression de la chose. 

Le grand tournant se produit vers le milieu du XVIII° siècle. On passe de la chose au sujet. De l'ontologie à la phénoménonlogie. De la recherche de ce qui est, à l'étude de ce qui nous apparaît. De la calologie (étude du Beau) à l'esthétique (étude de la sensation de beauté) (cf. Baumgarten). 

On étudie ce qui se passe dans le sujet ; dans un sujet qui est doté de mémoire, pour qui le présent n'est pas le pur présent, mais est imprégné du passé qu'il a connu, qui demeure en filigrane, en palimpseste, avec sa dimension affective. 

D'où l'intérêt de l'époque pour l'expérience de la nostalgie. 

D'où, en technique d'écriture narrative, la généralisation de l'hypallage. L'homme solitaire dans la forêt ressent la forêt comme solitaire, et l'exprime ainsi : on passe de "il allait, solitaire, dans la forêt" à "il allait dans la forêt solitaire". Certes, cela s'est toujours dit, mais avec grande parcimonie ; alors que cette figure de rhétorique est désormais généralisée au point de devenir un marqueur de modernité. 

Si l'objet disparaît en tant que chose, il demeure toujours plus ou moins en tant que souvenir, en tant que que parfum. Ce n'est qu'à partir de cette époque que l'on peut faire ce "mot" en apparence superficiel, mais à la fois fin et profond, selon lequel "Le silence qui suit du Mozart est encore du Mozart". Leibniz, via Baumgarten, permet la formule de Guitry car on peut donner un statut et une efficacité aux perceptions confuse -– ici, aux rémanences acoustico-affectives. 

La chose en vient même à être considérée comme encombrante. Avec les impressionnistes, la vibration lumineuse induite par la chose doit être préférée à une copie minutieuse de la chose elle-même. Et avec Mallarmé, il faut lui substituer la simple (et pure) suggestion du mot, plus riche en vibrations secrètes et précieuses. 




jeudi 22 décembre 2022

Auto-pastiches


Il y a peu, je citais Michaux : 

"Style : signe (mauvais) de la distance inchangée (mais qui eût pu, eût dû changer), la distance où à tort il demeure et se maintient vis-à-vis de son être et des choses et des personnes. Bloqué ! Il s’était précipité dans son style (ou l’avait cherché laborieusement). Pour une vie d’emprunt, il a lâché sa totalité, sa possibilité de changement, de mutation. Pas de quoi être fier. Style qui deviendra manque de courage, manque d’ouverture, de réouverture : en somme une infirmité."

http://lecalmeblog.blogspot.com/2022/10/sur-quelques-apophtegmes-de-michaux.html


Je l'appliquais particulièrement à Caillois, et disais : "C'est somptueux. Et, en même temps, c'est verrouillé dans sa perfection. C'est du métal du plus haut prix - et c'est toujours le même métal. Toujours noble de la même noblesse (et, quant au contenu, toujours juste de la même justesse)." 

J'aurais pu aussi, en partie, l'appliquer à Yourcenar (qui a d'ailleurs repris le fauteuil  académique de Caillois). La Yourcenar des Mémoires d'Hadrien surtout. 

Mais je voudrais ajouter un cas particulier : celui de Saint-John Perse. 

Perse n'est pas un classique au sens où il ne se situe pas dans une tradition d'écriture qu'il cultiverait à la perfection. Mais il s'invente un ton, un style, une beauté singuliers, parfaitement reconnaissables (trop reconnaissables) à travers chacune de ses pages – chacune de ses lignes. Puissante originalité, mais aussi, curieusement, puissante mono-tonie. C'est toujours la même grandeur, hauteur, la même ambiance minérale, désertique, aristocratique, dans un lointain et un passé mythiques. 

Au lieu d'être le classique qui frôle toujours le pastiche des grands auteurs, Perse est à lui-même son grand auteur, qu'il pastiche sans cesse. Ayant créé son ton, il est incontestablement original. Le reprenant ne varietur, il est son propre épigone, et, de ce point de vue chaque production nouvelle est paradoxalement redondante. D'ailleurs, nul auteur n'est plus aisé à pasticher que lui. 

C'est pourquoi j'aime autant (et même plus) La Ville que tout le reste, car c'est une musique originale, et moins complaisante, moins narcissique, et surtout moins reprise (ressassée ? radotée ?) que celle qui suivra. 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/06/saint-john-perse-la-ville.html


L'académique est celui qui copie les grands modèles ; mais on peut être l'académique de soi-même, ce qui ne va pas sans une haute estime de soi qui est bien une dominante de la personnalité d'Alexis Leger. 


Dans la foulée, je songe à un cas qui comporte des aspects similaires, bien que l'artiste soit réputé pour son incessante inventivité : Picasso. 

Une anecdote : Picasso peint un tableau devant un amateur d'art, et le lui donne (ou vend) non-signé. L'amateur revient plus tard et lui demande de le signer. Picasso refuse, disant que c'est un faux ! -–Mais je vous ai vu le peindre ! – Oui, mais je fais souvent des faux… 

Je me demande si on peut comprendre ainsi la boutade : Picasso invente une forme ; là est la vraie nouveauté. Puis il produit à la chaîne quelques (?) tableaux selon cette trouvaille : pour lui, ce sont des pastiches, voire des faux, mais lui seul le sait vraiment. Puis il fait une nouvelle trouvaille, qu'il varie un peu en quelques exemplaires, etc. Il est donc à la fois créateur et pasticheur de lui-même. Mais il a eu le mérite d'inventer un nombre étonnant de nouvelles voies (nombre à multiplier par le nombre des faux-vrais Picasso).