jeudi 14 mai 2020

Lorca : ‘Moi’ / ‘Yo’ [traduction M.P.]


Yo
Ah ! fantôme squelettique,
arbre couvert de neige,
peuplier de toutes les passions !
Il n’y a pas de hache qui puisse
abattre ton bois
ni de flamme qui enclose tes bras levés. 
Tu continues toujours. 
Tu es magnifique. 
Éternel.

Yo
¡ Ah fantasma esquelético, 
árbol lleno de nieve, 
chopo de todas las pasiones !
No hay hacha que logre 
talar tu madera, 
ni llama que abarque tus brazos enhiestos. 
Continúas siempre. 
Eres magnífico. 
Eterno.


Yo
Gardien de l’humanité !
Épouvante des chérubins, 
épouvante des vertus.
Tu devrais porter sabre
et casque.

Yo
¡ Guardián de la humanidad ! 
Espantaquerubes 
y espantavirtudes. 
Debieras llevar sable 
y casco.


Yo 
Impératif.
Nid 
de l’aigle du Plus.

Yo
Imperativo.
Nido
del águila del Más.


Yo 
Je me sens traversé
par le grave Y grec
(fourche des académiciens,
taureau de l'alphabet)
et le O comme couronne
d'encre à mes pieds.

Yo
Me siento atravesado
por la grave Y griega
(bieldo de académicos,
toro del alfabeto)
y la O cual corona
de tinta en mis pies.


mercredi 13 mai 2020

Jimenez : 'Je ne suis pas moi' (traduction M.P.)



Je ne suis pas moi.
Je suis celui
qui m'accompagne et que je ne vois pas ;
que parfois je vais voir,
que parfois j'oublie.
Celui qui, tranquille, se tait quand je parle,
celui qui pardonne avec douceur quand je maudis,
celui qui marche là où je ne suis pas,
celui qui restera debout quand je mourrai.


Yo no soy yo.
Soy éste
que va a mi lado sin yo verlo,
que, a veces, voy a ver,
que, a veces, olvido.
El que calla, sereno, cuando hablo,
el que perdona, dulce, cuando odio,
el que pasea por donde no estoy,
el que quedará en pie cuando yo muera.


mardi 12 mai 2020

Jiménez (Juan Ramón) : 'Éveil' (traduction M.P.)



Éveil

La nuit s’en va, taureau noir,
- chair pleine de deuil, d'épouvante et de mystère - ;
qui a mugi, terrible, immensément,
sueurs froides pour tous les morts ;
et le jour vient, enfant joli,
qui appelle confiance, amour et rire
- enfant qui, là-bas très loin,
dans les arcanes où 
les commencements et les fins se rejoignent,
a joué un moment,
dans je ne sais quelle prairie
de lumière et d’ombre,
avec le taureau qui s’enfuyait -. 

Desvelo

Se va la noche, negro toro
- plena carne de luto, de espanto y de misterio - ;
que ha bramado terrible, inmensamente,
al temor sudoroso de todos los caídos ;
y el día viene, niño fresco,
pidiendo confianza, amor y risa
- niño que, allá muy lejos,
en los arcanos donde
se encuentran los comienzos con los fines,
ha jugado un momento,
por no sé qué pradera
de luz y sombra,
con el toro que huía -. 


dimanche 10 mai 2020

Morgenstern : 'La Belette esthète' (traduction M.P.)



La Belette esthète

Une belette
reste seulette
sur la sellette.

Mais à quoi bon
tant de façons ?

Mon petit doigt
m'a dit pourquoi.

La délicate
n'use ses pattes

et ne s'escrime
que pour la rime.






Das Ästhetische Wiesel

Ein Wiesel
saß auf einem Kiesel
inmitten Bachgeriesel.

Wißt ihr,
weshalb ?

Das Mondkalb
verriet es mir
im stillen : 

Das raffinier-
te Tier
tats um des Reimes willen.


mercredi 1 avril 2020

Valéry, Queneau : puretés matutinales


Valéry, c’est bien connu, réfléchissait tous les matins, purement, de cinq heures à sept heures. C’est alors qu’arrivait la Parque, la concierge « aux vieilles mains pleines de plis » comme il le disait avec un parfait double voire triple sens, les « plis » étant à la fois les lettres qui interrompent la pensée solitaire, les rides de la vieille concierge, et les rides sur le miroir mental qui empêchent le Narcisse intellectuel de se contempler plus longtemps. Un coup de vieux soudain.
Valéry s’offrait donc tous les jours le luxe d’un rendez-vous, d’un « cinq à sept » tout privé, tout intime, avec sa propre pensée. Aventure extra-conjugale bien plus profonde (et moins perturbatrice) que ses rechutes amoureuses. Comme certains ont une danseuse, il avait sa pensée. A-t-on noté, dans la célèbre formule qui lui a été prêtée (par Breton), qu’il s’agit d’une marquise qui sort à cinq heures, alors que la sienne, spirituelle, arrivait à la même heure (du matin bien sûr) ? 
Je songe à cette hypothèse (de mince conséquence) en notant que Valentin Brû, le personnage du Dimanche de la vie, de Queneau, cherche à éprouver un temps pur qui n’est pas sans analogie avec le pur esprit valéryen ; et, pour cela, il se ménage deux heures libres tous les matins dans sa boutique de cadres pour photographies : 
« Pour conserver de [son oisiveté] la quantité nécessaire, il décida de réformer son lever. Levé à cinq heures, il ouvrit à sept heures, gagnant ainsi deux heures pour surveiller le temps, dans la limpidité du matin ou la brume de l’aurore. »

lundi 23 mars 2020

Le lecteur de Giono, de Nabokov et de Queneau.



Un universitaire décrit la position inconfortable et délicieuse du lecteur de Giono plongé par exemple dans l'énigmatique Un Roi sans divertissement ; cela vaudrait aussi bien pour le lecteur de Nabokov ou de Queneau :

« On peut avoir le sentiment de faire partie des happy few, de ceux qui auront les clefs pour comprendre, parce qu’on a réussi à en deviner quelques-unes ou qu’on a les moyens d’accéder à des lectures dites « savantes » qui permettent de comprendre celles à côté desquelles on était passé. Mais le lecteur modeste ne peut pas manquer d’être pris dans le vertige des clefs, des clins d’œil : si d’autres n’ont pas su voir les clefs que je vois, si moi-même n’en avais pas repéré sans l’aide du paratexte, combien d’autres clefs sont données dans le texte, qui seraient indispensables à la construction du sens, et que mes déficits culturels m’interdisent de voir ? On ne peut que se demander sans cesse à côté de quoi on passe, se dire que d’autres indices sont déposés qui seraient éclairants mais qu’on ne sait pas déchiffrer. En clair, le lecteur ne peut pas ne pas se dire qu’il est toujours en train de passer à côté du sens. »

Jacques Dumotier, Une chronique incertaine [« Poétique » 2005/1 n° 141]


dimanche 22 mars 2020

Rilke : Der Panther (traduction M.P.)



Rilke, La Panthère, Nouveaux Poèmes, I (1902) [traduction M.P.] : 

Au Jardin des Plantes, Paris

Le long des barreaux elle a tant passé
que son œil si las sur rien ne se pose -
barreaux par milliers qui ont effacé
le monde derrière eux, et toute chose.

La force de son pas, douce cadence,
dans ce réduit se tourne et s'étourdit,
dessine un cercle où cette énergie danse :
un grand vouloir y reste abasourdi.

Si la paupière s'élève sans bruit,
alors une image va parcourir
du corps tendu les silencieux circuits,
de la pupille au cœur, pour y mourir. 



Rilke, Der Panther, Neue Gedichte, I (1902) : 

Im Jardin des Plantes, Paris

Sein Blick ist vom Vorübergehn der Stäbe
so müd geworden, daß er nichts mehr hält.
Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe
und hinter tausend Stäben keine Welt.

Der weiche Gang geschmeidig starker Schritte, 
der sich im allerkleinsten Kreise dreht,
ist wie ein Tanz von Kraft um eine Mitte,
in der betäubt ein großer Wille steht.

Nur manchmal schiebt der Vorhang der Pupille
sich lautlos auf -. Dann geht ein Bild hinein,
geht durch der Glieder angespannte Stille -
und hört im Herzen auf zu sein.


jeudi 19 mars 2020

Beethoven, Baudelaire : effacement de l'artiste


Beethoven trouve un monde musical valorisant l’unité, la continuité, la souplesse des transitions (sauf le Sturm und Drang). Il commence par reprendre, à travers Haydn et Mozart, cette esthétique ‘classique’. Puis il passe à des discontinuités inspirées du Sturm und Drang, fondées sur les passions et leurs changements abrupts : volonté, combat, héroïsme, etc. Puis il libère la discontinuité, les ruptures, de cette motivation psychologique, les épure et les élève au statut d’innovations formelles, qui n’ont plus de signification affective. Il a pris appui sur une innovation suggérée par le non-esthétique des passions qui auront été le fourrier, la gangue provisoire, le prétexte de la musique nouvelle, intrinsèquement hardie, qui n’est donc plus romantique, mais moderne, anonyme, pure. 
Il semble bien qu’il y ait un schéma commun aux grandes évolutions : on a eu tendance à porter l’attention sur l’aspect héroïque de Beethoven, qui n’est esthétiquement que transitoire, de même que n’est au fond que transitoire, dans l’histoire comtienne de l’esprit, l’étape intermédiaire ‘métaphysique’ entre le point de départ ‘théologique’ et le point d’arrivée ‘positif’. 
Cette tripartition beethovénienne, qui est en elle-même un parcours (héroïque et sacrificiel) du classicisme à la modernité, cette double révolution, trouverait un analogue littéraire chez Baudelaire, qui est profondément classique (‘racinien’ selon Proust), mais aussi romantique (L’Albatros), et surtout moderne, impersonnel, émacié (Pluviôse) : le moi s’efface devant le langage et rend possible l’entreprise mallarméenne : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots ». 

mardi 3 mars 2020

Hölderlin : Moitié de vie (traduction M.P.)


Chargée de poires d'or
Et couverte de roses,
La terre dans la mer,
Vous cygnes soyeux,
Ivres de baisers
Vous plongez la tête
dans l'eau saintement sobre.

Pauvre de moi, où trouver, quand c’est
L’hiver, les fleurs, et où
Le clair soleil,
Et l’ombre de la terre ?
Glacés, les murs se taisent,
Dans le vent
Claquent les drapeaux.


Hälfte des Lebens (1804)

Mit gelben Birnen hänget
Und voll mit wilden Rosen
Das Land in den See,
Ihr holden Schwäne,
Und trunken von Küssen
Tunkt ihr das Haupt
Ins heilignüchterne Wasser.

Weh mir, wo nehm ich, wenn
Es Winter ist, die Blumen, und wo
Den Sonnenschein,
Und Schatten der Erde ?
Die Mauern stehn
Sprachlos und kalt, im Winde
Klirren die Fahnen.


samedi 22 février 2020

Brentano : ‘Berceuse’ (traduction M.P.)


Berceuse

Chante à voix basse, basse, basse,
Fredonne l'esquisse d'un chant,
Fais comme la lune qui passe
Dans le ciel calme en chuchotant.

Que ta berceuse soit pareille
À la source sur les cailloux,
Au tilleul frémissant d'abeilles -
À peine un murmure très doux.


Wiegenlied

Singet leise, leise, leise,
Singt ein flüsternd Wiegenlied,
Von dem Monde lernt die Weise,
Der so still am Himmel zieht.

Singt ein Lied so süß gelinde
Wie die Quellen auf den Kieseln,
Wie die Bienen um die Linde
Summen, murmeln, flüstern, reiseln.


[vv. 3 et 8, adaptation]