lundi 23 mars 2020

Le lecteur de Giono, de Nabokov et de Queneau.



Un universitaire décrit la position inconfortable et délicieuse du lecteur de Giono plongé par exemple dans l'énigmatique Un Roi sans divertissement ; cela vaudrait aussi bien pour le lecteur de Nabokov ou de Queneau :

« On peut avoir le sentiment de faire partie des happy few, de ceux qui auront les clefs pour comprendre, parce qu’on a réussi à en deviner quelques-unes ou qu’on a les moyens d’accéder à des lectures dites « savantes » qui permettent de comprendre celles à côté desquelles on était passé. Mais le lecteur modeste ne peut pas manquer d’être pris dans le vertige des clefs, des clins d’œil : si d’autres n’ont pas su voir les clefs que je vois, si moi-même n’en avais pas repéré sans l’aide du paratexte, combien d’autres clefs sont données dans le texte, qui seraient indispensables à la construction du sens, et que mes déficits culturels m’interdisent de voir ? On ne peut que se demander sans cesse à côté de quoi on passe, se dire que d’autres indices sont déposés qui seraient éclairants mais qu’on ne sait pas déchiffrer. En clair, le lecteur ne peut pas ne pas se dire qu’il est toujours en train de passer à côté du sens. »

Jacques Dumotier, Une chronique incertaine [« Poétique » 2005/1 n° 141]