mardi 12 octobre 2021

Falla : à propos du Conc(i)ert(o) pour clavecin et cinq instruments







(quelques remarques et écoute comparative)


On (Debussy) a dit que la guitare est un clavecin, mais un clavecin expressif. Ici, le clavecin est une guitare, mais une guitare inexpressive. Une guitare dépersonnalisée, défolklorisée, désanecdotisée, pure, sèche, ascétique, voire désertique. L'œuvre est dénuée de tout élément anecdotique - c'est pour moi sa plus grande qualité. 

J'ai procédé, avec mes moyens (limités) à une écoute comparative, un banc d'essai, une tribune à un seul critique. J'ai pris ce que j'ai trouvé sur Qobuz et sur Youtube (je crois avoir épuisé les diverses versions ; je n'ai pas trouvé de versions avec piano). Je ne suis pas musicien ni critique professionnel. Seulement auditeur (éclairé par une calbombe). Je rappelle plus que jamais que tous les jugements ci-dessous sont implicitement précédés de "il me semble que...", "j'ai l'impression que..." etc. 

L'œuvre de Falla fait partie de mon panthéon. Il y a pour moi vers les années 1920 un brelan de génies, tous petits et maigrichons : Stravinsky, Ravel, Falla (à la même époque, mon cher Valéry était lui aussi petit et maigrichon). 

L'œuvre est présentée et commentée un peu partout. Sauf par Tranchefort qui, dans son Guide de la musique de piano et de clavecin, ne mentionne même pas cette œuvre majeure (!?). 

Signalons une présentation générale en anglais : 

https://www.laphil.com/musicdb/pieces/1922/harpsichord-concerto


Après avoir écouté 50 fois Falla, j'écoute le "petit frère" du concerto, le Concert champêtre de Poulenc. Poulenc apparaît bien léger, peu dense, facile, long, voire verbeux, sans tragique (Jankélévitch disait que la musique n'est jamais bavarde : si, elle peut l'être, en tout cas par comparaison). C'est très joli, très gentil ; mais on se dit "à quoi bon ?" En particulier, le clavecin est perdu dans l'immense orchestre, il est minuscule, lointain ; l'équilibre ne va pas du tout. C'est dans la version avec piano que l'équilibre de puissance sonore est normal. Alors que Falla a parfaitement réussi l'équilibrage entre les cinq acolytes et un clavecin, moderne il est vrai et assez costaud (ayant aperçu jadis la photo de la séance d'enregistrement avec Falla au clavier, j'avais cru que c'était un piano...).


Je donne mes appréciations sans ordre précis, avec parfois des lacunes d'information (la documentation des versions laisse souvent à désirer, sur Qobuz et ailleurs). 


- Kirkpatrick + Rosbaud (1952) ; bonne version, historique, mais le son d'époque n'est pas très plaisant 


- Pelleg + Rampal (1958) bonne version, historique, mais le son d'époque n'est vraiment pas plaisant.


- Kipnis + Boulez (1974) : extrêmement bien fait, rigoureux, parfait (on pouvait s'y attendre) ; mais (on pouvait un peu s'y attendre aussi), c'est assez aseptique, abstrait, un peu indifférent. On se rapproche de Stravinski, ce qui n'est pas absurde, mais une dimension fallienne manque. 


- Marquez (Silvia) (2021) : assez bonne version ; 1 et 2 sont bien, sans plus ; 3 est impeccable, et marque donc la dimension plus "néoclassique" de ce mouvement. Mais l'ensemble n'est pas assez sec, émacié, indifférent, tendineux, désertique. 

(la sécheresse de l'œuvre n'entretient qu'un rapport lointain avec l'anecdotique meseta, mais elle entretient en revanche un rapport essentiel à la musique pure).


- Knoblochova (1974) : interprétation bien moyenne, et prise de son bien vague.


- Constable + Rattle (1980) : prise de son calamiteuse, tout est brouillé, sur le même plan, illisible ; exactement ce qu'il ne fallait pas faire pour cette musique. 

Mea culpa (deux mois plus tard) : 

Intrigué par cette expérience si négative, j'ai réécouté cette version avec un matériel audio différent ; et le résultat est tout autre, à tel point que j'en suis perplexe : l'impression est même à peu près inverse. Interprétation analytique, assez sèche et froide, pas du tout hispanisante, plutôt stravinskysante... Ce n'est pas gênant dans 1 et 3 ; un peu gênant dans 2, qui tend à l'impersonnel. Mais il y a un plaisir auditif réel.


- Veyron-Lacroix + Dutoit (1972) : très bonne version, assez sèche, précise, vivante, habitée. Sonorités bien distinctes. Très appréciable.


- Anderson + Schirmer Ensemble (1998) : bien fait, prise de son un peu confuse (pas assez d'air entre les instruments. S'écoute avec plaisir. Mais justement, avec un peu trop de plaisir immédiat, car c'est au prix d'un rabotage, d'un émoussement de ce qui accroche, râpe, heurte dans cette partition sans complaisance. Trop doux, trop lissé, civilisé, de bonne compagnie ; on y regarde du côté de Poulenc et de son Concert champêtre. Version de bonne qualité, mais édulcorante. 


- Rembrandt : (date ?) prise son très lointaine, qui égalise tout. Et surtout, paradoxe pour un disque consacré au clavecin, l'instrument est presque effacé. Mais tout est estompé. Comme disque en tout cas, c'est raté. Doux, sans acidité, érodé ; pas de présence ni de relief ; ni de tragique, bien sûr.


- Ruzickova publié en 2017, en hommage à la claveciniste, qui venait de mourir (date d'enregistrement ?) : immenses qualités. Un manque évident : ce n'est pas du tout espagnol ; mais si on considère la musicalité pure, le plaisir d'écoute, la vie, les tempi, c'est formidable ; l'écoute en est renouvelée, transformée ; on dira peut-être que l'œuvre est trahie ; moi, je suis ravi. La prise de son est très bonne ; spatialisation agréable (de l'air entre les instruments sans qu'ils soient isolés) ; le clavecin se détache très bien. 

Le 1° mouvement est rapidissime, très virtuose, brillant, presque confus. Ce n'est pas du tout tragique ou émacié, mais d'une grande beauté. Certes, i il y a intérêt à connaître déjà l'œuvre pour pouvoir suivre. De même, le 3° mouvement est splendidement déchiqueté, multipolaire, pas du tout néoclassique, pas du tout "Rodrigo". 

Un très grand plaisir, mais qui n'est pas spécifiquement fallien.


- Argenta : (date ? A.A. est mort en 1958) Là, c'est admirable. Le son est un peu ancien, mais il a un magnifique tranchant ; très espagnol, acide, sec, ascétique, objectif, émacié, désertique et, surtout, hautainement inexpressif (comme Falla, très loin de toute joliesse). Argenta eut la réputation d'être l'héritier spirituel de Falla : cela se sent. C'est peut-être (au début) un peu pénible pour le tympan (acidités), mais les tempi et les appuis sont marqués, insistants, comme il faut. La prise de son est bonne, parfaitement analytique. L'enregistrement devrait être contemporain d'autres où la prise de son est très vieillie et gênante, et pourtant... Le chef a un prénom wisigoth, et son impulsion a quelque chose de sombrement archaïque et fascinant.

[sur Qobuz, les pistes sont en ordre inversé...]


- Puyana + Mackerras (1969) : Magnifique. C'est sec, bien détaché, clair, distinct, il y a de l'air entre les timbres. Le son est bon, meilleur que chez Argenta, et on peut profiter pleinement de la très belle interprétation, comparable à la qualité de celle d'Argenta. Juste un peu moins émaciée, mais de ce fait plus aisément écoutable. Présence sonore parfaite, individualisation, complexité audible, sans brouillard. On dirait du Stravinski, en encore mieux !


- Sylvia Marlowe (1956) mono, sur Youtube ; c'est desservi par le son d'époque. C'est assez bon, mais je n'arrive pas à m'y intéresser...


- Falla himself (1930) : 1 et 2 excellents, passionnants, malgré le son d'époque ; des audaces magnifiques, un sacré culot par moments ; des rythmes heurtés que les suivants n'oseront pas ; des martèlements ; je songe à Monk ! On est aux antipodes du joli. 

Mais est-ce un blasphème de dire que j'ai trouvé le 3 très problématique ? Le début en tout cas de ce 3 me semble bousculé, pas ensemble ; la suite me semble souvent confuse. C'est peut-être mon incapacité à suivre les audaces que j'encaissais avec bonheur dans 1 et 2. Ou alors les audaces de 1 étaient-elles déjà des décalages malencontreux ? je ne veux pas le croire. 

[a-t-on des détails sur les conditions de l'enregistrement ?]

Le plus impressionnant, c'est le 2, très lent, appuyé, répétitif, insistant, hiératique (ce 2 était le mouvement qui impressionnait le plus Ravel). 


- Achúcarro + Mata (date ?) ; très bonne et solide version, peut-être sans folie, mais remarquablement bien faite [Achucarro a semble-t-il fait aussi une version piano]. Très légère réserve : les notes du clavecin ont peut-être un peu tendance à se mêler, comme au piano un léger excès de pédale (mais c'est très bénin). [écouté sur Youtube, avec une coupe de pub !]


- Sebestyen Janos, hongrois, né en 1931 mort en 2012 (enregistrement de 1965) (internet) : c'est bien, très bonne version ; très solide et agréable. Le 3 est gai, vif, vivant, précis. Mais la qualité sonore empêche de bien profiter des qualités. 


- Damunt (José Maria) (2013) : pas mal fait, mais inhabité (ce qui est très loin de l'impersonnalité moderne) ; ressemble à la très regrettable illustration de la jaquette du CD... 


 (Dailymotion) Le Balcon (2018, live, France-Musique. Mitigé. C'est du direct, il peut donc y avoir quelques imperfections. Ils se tirent assez honorablement du 1° mvt, mais le 2° est approximatif, plutôt laborieux ; on l'entend mal ; les plans ne sont pas nets. Le 3° est correct, mais très (trop) néoclassique. 


(Youtube) Ensemble Falla : le 3° mvt seul (?), live. Image parfaite, trop léchée même (la photo noir et blanc de Falla est bien plus juste). C'est musicalement impeccable, très bien fait ; mais c'est très sage, trop ; aucun grain de folie, de rudesse. Académique dans un sens qui n'a rien de négatif, mais ... 


(youtube) Anne Catherine Bucher + ensemble Stanislas, Nancy (2006) ; très bonne interprétation (live), solide. Le 3 en particulier a du brio, de la précision, de la vie. 


(Youtube) ensemble russe live Homecoming Chamber Music Festival, Moscou 12 01 2016 Olga Martynova. Salle trop résonnante (on s'y fait au bout d'un moment) ; mais très bonne exécution. Tempo un peu trop rapide. 3 très néoclassique. Vaut la peine d'être écouté attentivement.


(Youtube) Justin Bird live Baltimore 2011 : lent, lentissime, insupportable ; aucune vie, aucune âpreté ; scolaire et laborieux. Bien fait et sans intérêt. 2 est interminable ! érodé, insipide. Baltimore, Nevermore !






Podium :

en tête, ex-æquo ;

- Argenta 

- Puyana

excellents selon deux orientations assez différentes :

- Argenta : âpreté, tranchant

- Puyana : équilibre de toutes les qualités


en 3° position, ex-æquo aussi :

- Ruzickova : brio, brillant ; mais est-ce le but de l'œuvre ? (la version la plus "agréable")

- Veyron-Lacroix + Dutoit, solide. 

- Achúcarro


hors-concours : 

Falla himself, mouv. 1 & 2, fascinant (música bruja ?)