lundi 29 mars 2021

Céline et la claustration (quelques notes)

 

On trouve chez Céline une évidente phobie de l'enfermement, de l'enfouissement, des espaces clos (prisons, écoles, fosses d'aisance etc.). On la retrouve transposée dans le thème de l'abcès, de l'empième (Féerie), des furoncles. Ceux de la mère dans Mort à crédit ne deviennent supportables que s'ils crèvent :

"C’est plus rien aussitôt que ça rend !... Tout de suite ça soulage, ça va mieux... mais c’est avant que c’est terrible, tant que c’est encore tout violet ! que ça reste fermé !..."

C'est de ce thème que Céline se sert pour définir métaphoriquement la folie dans le Voyage : 

"Un fou, ce n’est que les idées ordinaires d’un homme mais bien enfermées dans une tête. Le monde n’y passe pas à travers sa tête et ça suffit. Ça devient comme un lac sans rivière une tête fermée, une infection."

Déjà, la simple immobilité ressemble à une fermeture, et donc à une menace de putréfaction : "À mesure qu’on reste dans un endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous". [curieusement, on trouve une notation analogue chez Emma Bovary : "D'où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s'appuyait ?..."]

D'où chez le héros célinien la passion de s'en aller, toujours, sans raison apparente, qui fait le Voyage perpétuel de Bardamu et qui introduit dans la narration des discontinuités qui seraient peu justifiables autrement (Bardamu quittant Lola et l'Amérique). 

Pour échapper à la claustration, il y a l'amour des bateaux, de la mer, du grand air salé, du vent qui balaie les collines autour de Paris, et d'où l'on voit la ville dans ses fumées délétères. De là, on profite, suave mari magno, d'une vue à distance de l'étouffoir du passage des Bérésinas, lieu d'asphyxie pour les enfants, comme la Bérésina fut lieu de noyade pour les grognards. 

Céline a des rêves de Brise marine à la Mallarmé, de Cimetière marin à la Valéry.

cf. le thème déjà abordé du vent purificateur :

http://lecalmeblog.blogspot.com/2019/12/le-paradis-perdu-de-celine-version.html


On peut comprendre à partir de cette thématique que Céline soit l'homme de la colère, émotion fondamentale liée, dès la plus petite enfance (voire avant ?) au mouvement empêché. 

Le petit Bébert approuve tout ce qui permet une vadrouille ; les enfants à Blême-le-Petit se moquent de tous les inconforts à condition qu'ils puissent baguenauder. C'est dans l'enfance que Céline trouve toujours le modèle du refus naturel de la claustration