jeudi 30 juillet 2020

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Publication, sur mon site, d’un ancienne conférence sur la Muse et l’inspiration :


mardi 28 juillet 2020

Ringelnatz : ‘Les Fourmis’ [traduction M.P.]


Les fourmis

À Hambourg vivaient deux fourmis
Voulant aller en Australie.
Mais, dès le faubourg d'Altona,
Leurs jambes faiblissant déjà,
Elles choisirent, ce fut sage,
De terminer là leur voyage.

Souvent on veut, mais on ne peut ;
On renonce et l’on est heureux.

Die Ameisen

In Hamburg lebten zwei Ameisen,
Die wollten nach Australien reisen.
Bei Altona auf der Chaussee
Da taten ihnen die Beine weh,
Und da verzichteten sie weise
Dann auf den letzten Teil der Reise.

So will man oft und kann doch nicht
Und leistet dann recht gern Verzicht.


Ringelnatz : ‘Logique’ [adaptation M.P.]


Logique

La nuit était fraîche et très claire ;
Dans l’eau voguait, près de Honfleur
Un poil de moustache berbère.
L'horloge sonna quatre heures.

Moi, je ne trouve pas ça clair,
Car enfin, si on réfléchit,
Que cherchait donc un poil berbère
Près de Honfleur, en pleine nuit ?


Logik

Die Nacht war kalt und sternenklar,
Da trieb im Meer bei Nordeney
Ein Suahelischnurrbarthaar.-
Die nächste Schiffhuhr wies auf drei.

Mir scheint da mancherlei nicht klar,
Man fragt doch, wenn man Logik hat,
Was sucht ein Suahelihaar
Denn nachts um drei am Kattegatt ? 



lundi 27 juillet 2020

Ringelnatz : 'La tabatière' [traduction M.P.]


La tabatière

C’était une tabatière
Que le Grand Fritz sculpta naguère,
En noyer, de ses mains glorieuses.
Elle en était très orgueilleuse.

Arrive un ver tout tortillé
Qui avait flairé le noyer.
La tabatière lui relate
Le Grand Fritz, les grandes dates,

Combien Fritz était généreux...
Mais le ver, qui se sent nerveux,
Lui dit, commençant à forer :
‘Ton Fritz, tu peux te le garder !’


Die Schnupftabaksdose

Es war ein Schnupftabaksdose,
Die hatte Friedrich der Große
Sich selbst geschnitzelt aus Nußbaumholz.
Und darauf war sie natürlich stolz.

Da kam ein Holzwurm gekrochen.
Der hatte Nußbaum gerochen.
Die Dose erzählte ihm lang und breit
Von Friedrich dem Großen und seiner Zeit.

Sie nannte den alte Fritz generös.
Da aber wurde der Holzwurm nervös
Und sagte, indem er zu bohren begann :
"Was geht mich Friedrich der Große an !"

lecture en allemand : 


dimanche 26 juillet 2020

Goethe : 'Mer calme...' [adaptation M.P.]



Mer calme

Immobile la mer, 
silencieuses les eaux,
L'angoisse règne à bord 
du trop calme vaisseau.
Pas un vent, pas un souffle, 
tranquillité de mort !
Rien que l'espace immense ;
tout est lisse à l’entour !

Bon vent

Le ciel enfin s’éclaire ;
Les nuages s'arrachent ;
Eole rompt les liens
Qui oppressaient les cœurs.
Ça siffle dans les mâts,
Ça court sur tous les ponts.
Plus vite ! Plus vite !
La vague se partage,
Les lointains se rapprochent :
Voici déjà la terre !

Meerestille

Tiefe Stille herrscht im Wasser,
Ohne Regung ruht das Meer,
Und bekümmert sieht der Schiffer
Glatte Fläche ringsumher.
Keine Luft von keiner Seite !
Todesstille fürchterlich !
In der ungeheuern Weite
Reget keine Welle sich !

Glückliche Fahrt

Die Nebel zerreissen,
Der Himmel ist helle,
Und Äolus löset
Das ängstliche Band.
Es säuseln die Winde,
Es rührt sich der Schiffer.
Geschwinde ! Geschwinde !
Es teilt sich die Welle,
Es naht sich die Ferne,
Schon seh ich das Land !


vendredi 24 juillet 2020

Alain : Le caractère


Alain dit qu’on ne peut pas changer un caractère. Il faut prendre le mot en son sens matériel de caractère d’imprimerie, de type - définitif donc. Avec un avare, dit-il, on peut faire un prodigue ; mais le caractère se fait sentir plus bas, dans la manière d’être plus que dans la qualification morale. 
Alain, Propos sur l’éducation XXIII : « Le courage d'un homme ressemble bien plus à sa propre peur qu'au courage du voisin. De même une belle pomme ressemble beaucoup plus à une pomme gâtée qu'à une belle orange. Il n'est point dit qu'un avare ne saura point donner ; rien n'est dit. Mais cette manière de donner ressemblera beaucoup à cette manière de garder ; ce sera toujours la même main. [Le voleur] donnera comme il volait, car c'est la même main.
L’idée est déjà notée, rapidement, par
Balzac, Physiologie du mariage, Essai sur la police § 5 : « Un vieil avare […] avait épousé une jeune et jolie femme ; et il en était tellement épris et jaloux que l’amour triompha de l’usure ; car il quitta le commerce pour pouvoir mieux garder sa femme, ne faisant ainsi que changer d’avarice. »
On trouve une belle illustration de cette constance du caractère dans le Clérambard de Marcel Aymé. Le personnage éponyme est un tyran domestique qui a (ou croit avoir) la révélation de la bonté franciscaine, et qui se retrouve aussi féroce et extrémiste dans son humilité qu’il l’était dans son orgueil. Il impose tout autant ses vues à sa pauvre famille. Il a changé de contenu, ce qui en définitive est peu, car il n’a pas changé, car il ne pouvait pas changer de forme, ce qui est presque tout. Il a changé la couleur de son encre, mais son écriture singulière demeure. 
Apparemment, Frédéric Moreau n’est pas au courant de cette coïncidence des opposés, puisqu’il bée devant la métamorphose de Sénécal - métamorphose à l’identique.


Blake : 'Le petit vagabond' [traduction M.P.]


Le petit vagabond

Ma Mère, ma Mère, l’Église est glaciale ;
Mais la taverne est tiède et amicale ;
Je sais, d’ailleurs, où l’on me traite bien.
Au ciel ce traitement ne vaudrait rien.

Mais si l’Église donnait de la bière,
Et pour notre âme un bon feu où se plaire,
Nos chants de louange ne cesseraient ;
Quant à s'en aller, nul n'y songerait.

Le Clerc y prêcherait, buvant, chantant ;
Nous serions gais comme oiseaux du printemps ;
La Feinte logerait dans cette enceinte,
Sans enfants cagneux, jeûnes, ni contraintes.

Dieu, comme un père qui se réjouit
De voir ses enfants heureux comme lui,
Ne querellerait plus Diable ou Tonneau,
Prodiguant vin, baiser, habits nouveaux.


(source Wikipedia)


The little Vagabond

Dear Mother, dear Mother, the Church is cold,
But the Ale-house is healthy & warm ;
Besides I can tell where I am used well.
Such usage in heaven will never do well.

But if at the Church they would give us some Ale
And a pleasant fire our souls to regale,
We'd sing and we'd pray all the live-long day,
Nor ever once wish from the Church to stray.

Then the Parson might preach & drink & sing,
And we'd be as happy as birds in the spring ;
And modest dame Lurch, who is always at Church,
Would not have bandy children, nor fasting, nor birch.

And God, like a father rejoicing to see
His children as pleasant and happy as he,
Would have no more quarrel with the Devil or the Barrel,
But kiss him & give him both drink and apparel.



mercredi 22 juillet 2020

Blake : 'Berceuse' [traduction M.P.]



Berceuse

Doux rêves, versez la nuit
Sur la tête de mon petit,
Doux rêves, tendres ruisseaux,
De lune silencieux faisceaux.

Doux sommeil, de ton duvet,
Tisse pour mon enfantelet,
Un bandeau qui couvre ses yeux,
Doux ange qui le veille aux cieux.

Doux sourires, dans la nuit,
Sur mon bonheur planez sans bruit.
Doux sourires maternels
Jusqu'au matin bercez le ciel.

Les colombes soupirant
N’éveillent pas tes yeux d’enfant :
Doux sourires et doux soupirs
Sauront bien tous les bénir.

Dors et souris, mon bel enfant,
Le monde entier en fait autant.
Reste endormi dans ton bonheur,
Ta mère sur toi est en pleurs.

Sur ton visage, enfant sage,
Je retrouve la sainte image.
Jadis, sur moi, ton créateur
Se pencha et versa des pleurs ;

Pleura sur toi, sur tous ; pourtant,
Il n'était qu'un petit enfant
Sa sainte face tu la vois :
Céleste, elle sourit pour toi.

Il sourit pour le monde entier
Celui qui vint en nouveau-né.
Quand un enfant sourit, c'est lui.
La terre et le ciel sont bénis.

[source : wikipédia]

A cradle song

Sweet dreams, form a shade
O'er my lovely infant's head,
Sweet dreams of pleasant streams
By happy silent moony beams.

Sweet sleep, with soft down
Weave thy brows an infant crown.
Sweet sleep, Angel mild,
Hover o'er my happy child.

Sweet smiles, in the night
Hover over my delight ;
Sweet smiles, Mother's smiles,
All the livelong night beguiles.

Sweet moans, dovelike sighs
Chase not slumber from thy eyes.
Sweet moans, sweeter smiles
All the dovelike moans beguiles.

Sleep, sleep, happy child,
All creation slept and smil'd ;
Sleep, sleep, happy sleep,
While o'er thee thy mother weep.

Sweet babe, in thy face
Holy image I can trace.
Sweet babe, once like thee
Thy maker lay and wept for me :

Wept for me, for thee, for all,
When he was an infant small.
Thou his image ever see,
Heavenly face that smiles on thee :

Smiles on thee, on me, on all,
Who became an infant small,
Infant smiles are his own smiles,
Heaven and earth to peace beguiles. 


jeudi 16 juillet 2020

Queneau - Valéry - Céline : rencontres ?


Dans son roman de 1936 Les derniers Jours (roman très inégal, certes, mais dans l’inégal il y a du bon), Queneau présente un escroc bizarre qui imagine, en profitant de la fameuse dévaluation du mark (1921), une immense opération d’achat de l’Allemagne, immeubles, territoire, tout. Queneau utilise à ce propos la formule ‘conquête méthodique’. 
Chap XXIX : 
« Il rêvait qu’il achetait des villages en bloc et que la S.I.G.I. finissait par acquérir des provinces entières. Sa méditation se poursuivant, il parvint à cette conclusion qu’il serait bon que la S.I.G.I. se spécialisât dans la conquête méthodique des provinces rhénanes. »
Peut-être est-ce une rencontre accidentelle ; peut-être un écho de l’opuscule de Valéry Une Conquête méthodique publié en 1897 et repris en 1915, dans le cadre de l’effort de guerre, sous le titre La Conquête allemande. Valéry y exposait les procédés, les méthodes industrielles de l’Allemagne qui était en voie de conquérir le monde par l’efficacité de son organisation.
À noter que, dans des esquisses non retenues mais mentionnées en Pléiade, un autre personnage de Queneau lit La Soirée avec Monsieur Teste, opuscule publié en 1896. 
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Autre rencontre ponctuelle : Queneau affuble deux homme âgés de l’idée fixe selon laquelle on ne meurt pas si on ne se couche pas : 
Chap. XV : 
« [Il] va mourir parce qu’il s’est couché pour dormir. S’il ne s’était pas couché, il aurait encore vécu des centaines et des centaines d’années. Mais il s’est couché, alors il va mourir. »
(rappel : la société fictive se nomme sombrement la « S.I.G.I. »)
La même année 1936 paraît Mort à crédit de Céline, à la première page duquel on peut lire : 
« […] Mme Bérenge, la concierge, est morte. […] Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : ‘Ne vous allongez pas surtout !... Restez assise dans votre lit !’ Je me méfiais. Et puis voilà... Et puis tant pis. »

N’allons pas jusqu’à évoquer Hugo et la retraite de Russie : « Qui se couchait mourait… »


dimanche 12 juillet 2020

Sonnet (cris d'enfants)



.. autre pastiche de Rilke...

Wie ergreift uns der Vogelschrei... (Rilke)

Même dans leurs jeux, même dans leurs rires,
les cris des enfants sont les cris d'effroi
de leur être qui toujours se déchire,
égarement infini dans l'étroit.

Pour tenter de couvrir le hurlement
de la douleur en eux, constante crise,
ils vocifèrent et ils martyrisent
le blanc silence infatigablement. 

Parfois, pourtant, un cri est le beau fruit
de la douceur qui jase et qui s'augmente,
en ravissement de son bel état,

murmure de la joie qui monte au bruit
suraigu : l'être en ivresse s'y chante,
grenade extasiée en tous ses éclats.