samedi 10 avril 2021

Nabokov (notules)

 

Une des meilleures nouvelles de Nabokov, de facture classique, écrite en russe, s'intitule en anglais "A Matter of chance". En 1977 elle a été traduite très faussement (G.-H. Durand) par "Un jeu de hasard". Ce n'est le sens ni du titre, ni de l'histoire. Le titre, c'est "Une question de chance", ou "Une affaire de hasard". L'histoire, c'est une malencontre : deux destins qui basculent pour une coïncidence qui, d'un rien manque de se produire. Tous les éléments sont réunis, et rien n'a lieu, sinon le malheur. Nabokov aime à montrer le destin (McFatum) qui essaie, qui rate, qui finit ou non par réussir (Le Don, Lolita). Les "jeux de hasard", roulette russe ou jeux de cartes, ne sont pas du tout son domaine. Il faudrait intituler ce très beau texte (que l'on peut qualifier sans abus de "parfait mécanisme d'horlogerie") si l'on veut rester près de l'original (original anglais et non russe) "Un jeu du hasard", ou (j'aurais un faible pour cette légère liberté) : "L'ironie du sort"


Dans Lolita, Nabokov fait une citation en français que l'on ne retrouve pas telle quelle dans la littérature : "une enfant démoniaque, « enfant charmante et fourbe »". Il y a pourtant un passage de Proust qui y fait bien songer : « Elle [Gilberte] avait une toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première fois à Combray. »


Feu pâle : les amateurs de la poésie de Shade sont nommés par Kinbote des "Shadeans", ce qui fait sérieusement penser à : Shandean : Derived from 'shandy', a word of obscure origin, meaning 'crack‐brained, half‐crazy', now used to describe anyone or anything reminiscent of Sterne's Tristram Shandy. From: Shandean in The Concise Oxford Companion to English Literature ». Peut-être l'occasion de faire allusion à une demi-folie des spécialistes de Shade, selon Kinbote, qui s'y connaît en demi-fous... 


L'hypothétique vers 1000 de Pale Fire semblait bien devoir reprendre le vers 1, par appel de la rime : "Trundling an empty barrow up the lane" demande de façon pressante de revenir à  "I was the shadow of the waxwing slain..." Mais Shade est mort avant de l'avoir écrit, et on en reste donc à 999. Nabokov, né en 1899, est souvent sensible à ce léger changement du temps, qui change tout (un siècle en un instant).

 La boucle est presque bouclée. De même, Lolita commence et finit par le nom qui est aussi le titre. De même Pnine se termine sur l'évocation (fiable ?) de la conférence de Cremona qui fait l'objet du premier chapitre. La fin renvoie au début, comme Oblomov ou la Recherche du temps perdu. La perfection, c'est le cercle, Ouroboros.

L'espace qui s'exprime en un nombre pourrait-il se convertir en temps ? (magie du "reverse") :

Lolita II, chap. 18 : "Oh, look, all the nines are changing into the next thousand. When I was a little kid,” she continued unexpectedly, “I used to think they’d stop and go back to nines, if only my mother agreed to put the car in reverse."

"Oh, regarde, tous les neuf sont en train de passer au zéro. Quand j'étais petite, poursuivit-elle de façon plutôt inattendue, je pensais que les chiffres s'arrêteraient et reviendraient aux neuf si maman consentait à revenir en marche arrière. "

L'intervention de Lolita est peut-être inattendue, mais son idée ne l'est pas.