jeudi 13 janvier 2022

"Ma vie"

 

    "Ma vie..." ; drôle de possessif... Vie que je possède, ou qui me possède ? Dont je suis tout au plus locataire, usufruitier. Je suis plutôt dépossédé de "ma vie" par "la vie" (anonyme, aveugle) dont je suis le pantin (Schopenhauer). Une vie que je "dois" à mes parents (ou, jadis, à Dieu) ; donc je dis "ma" vie comme je dirais "mes dettes". Chez Simenon, on dit "mon juge"... (chez Queneau : "Alors, il l'a arrêté, le gendarme, son voleur ?"). On dit "mon patron", "mon bourreau" : il ne m'appartient pas, mais le fort lien de dépendance fait partie de "ma" vie.

   La vie, j'y tiens, ou plutôt elle me tient, par un instinct de conservation que je ne peux déraciner. Madame de Sévigné, selon A. France, disait "cette chienne de vie". Je ne sais pas dans quel contexte. Mais je doute que la Marquise parlât une langue argotique. Elle devait prendre le mot 'chienne' au sens propre : un animal qui, lorsqu'il mord, ne lâche pas le morceau. En l'occurrence, le morceau, c'est moi... 

    Au cœur de "ma" vie, y aurait-il "mes" désirs ? Illusion, car j'en suis dépossédé par les autres, qui me les dictent secrètement (Girard). 

"Ma vie" au sens de "mon existence" ? ma biographie, généralement non-écrite, mais qui pourrait l'être. Elle est constituée surtout de ce qui m'arrive (du dehors, qui m'échoit, qui me tombe dessus) ; et, très peu, de ce que je fais, de ce que je choisis (ou crois choisir). Toute imprégnée de l'époque, du milieu, et, pire, de mes refus de cette époque et de ce milieu. 


De "ma vie", même sans prendre en considération les contraintes et aléas du travail, du quotidien, de la santé, de l'histoire, il ne me reste pas grand-chose en propre.