vendredi 24 décembre 2021

La philosophie facilitée (Gide, Hegel)


   Gide dit (en substance) qu'il n'y a pas de problème si ardu qu'il n'y ait un chemin facile pour y amener. Cela me semble assez vrai, du moins pour bien plus de problèmes qu'on ne le croirait, et je pense que la première tâche du professeur (je sous-entends "de philosophie") doit être précisément de repérer et d'indiquer de tels chemins.
  Ainsi, il m'est arrivé de proposer à mes étudiants une telle initiation à l'aspect phénoménologique de la pensée de Hegel, sujet qui peut être très ardu, en le présentant, en germe (in nuce), dans une formule de trois syllabes familières : "J'étais con !".
   La pensée est l'affaire de quelqu'un qui dit 'je' ; qui s'exclame (dimension affective), qui change d'opinion, qui se renie, qui se déjuge, qui se désillusionne. La vérité n'apparaît que comme négation de l'erreur, comme négation rétrospective, et, nécessairement, pas gaie. Apprendre, c'est apprendre qu'on s'est trompé. La vérité est tardive (nachdenken, réfléchir, c'est mot-à-mot "penser après") ; elle est le fait de la conscience âgée. Il n'y a de vérité que 'devenue', c'est-à-dire erreur surmontée, dépassée. Cette ascension vers le vrai se fait en chutant de haut. Le chemin de la vérité n'est pas séparé du chemin de l'erreur, des erreurs : c'est le même. L'apparition du vrai n'est pas une joie, mais une catastrophe ("apo-calypse" signifie ré-vélation et horreur). Je juge maintenant de ce que je fus ; mon jugement est meilleur (Hegel : "le présent est ce qu'il y a de plus haut") ; mais il n'est peut-être pas définitif (il ne le sera, ne le serait, que dans le "savoir absolu").
    Dans un premier temps, j'ai honte d'avoir été si con (Hegel : "la honte que quelque chose ait été appris" ; ou Valéry : on est "dur pour le jeune homme qu'il faut bien souffrir d'avoir comme aïeul"). Mais bientôt, je comprends qu'il faut du temps pour apprendre, et que ces étapes dans l'erreur (étapes longues et nombreuses) sont nécessaires. Je me réconcilie ainsi avec moi-même. Le "J'étais con !" n'est plus un cri d'horreur et de honte, mais une constatation vaguement amusée, concernant un moi très ancien (Valéry : "Et ce jeune soleil de mes étonnements / Me semble d'une aïeule éclairer les tourments").
    Ensuite, on peut lire Le Gland et la citrouille, Cosí fan tutte, ou même on peut passer à Hegel.