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mercredi 24 mai 2023

Baudelaire et Céline : l'albatros et le cochon


Pour Baudelaire, le voyage exotique en bateau ne se passe pas trop bien ; son statut à bord est équivoque, un peu dérogatoire, il est seul de son espèce. Il en va de même de Bardamu. 

Le bateau de Baudelaire s'appelle Alcide ; ce qui sera le prénom (étrange) du militaire de carrière au fin fond de l'Afrique de Céline. 

Baudelaire tire de son voyage un célèbre Albatros qui montre les hommes vils prenant plaisir à faire souffrir un animal ; dans Voyage, Céline décrit les hommes cruels faisant souffrir un cochon. 

Il y a de grandes différences entre les deux animaux : l'oiseau est beau, élégant, parfait, d'un ordre supérieur, ce qui n'est pas le cas du cochon. Mais la souffrance de ce dernier n'en apparaît que plus cruelle car il n'y a même pas pour lui une compensation transcendante ou esthétique : il est viande souffrante, victime du sadisme humain. 

Si l'albatros est explicitement l'image du poète, il n'en va pas de même du cochon, qui est l'objet d'une compassion (non-explicitée) de la part du narrateur. Toutefois, à travers les années, ce narrateur se ressentira comme une bête pourchassée, destinée aux étripages extrêmes – de plus en plus détaillés à mesure qu'on passe d'un roman à l'autre. 



Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage

Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,

Qui suivent, indolents compagnons de voyage,

Le navire glissant sur les gouffres amers.


A peine les ont-ils déposés sur les planches,

Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,

Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches

Comme des avirons traîner à côté d’eux.


Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !

Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !

L’un agace son bec avec un brûle-gueule,

L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !


Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.




"Je vois du monde tout le long de la rue Lepic, encore plus que d’habitude. Je monte donc aussi, pour voir. Au coin d’un boucher c’était la foule. Fallait s’écraser pour voir ce qui se passait, en cercle. Un cochon c’était, un gros, un énorme. Il geignait aussi lui, au milieu du cercle comme un homme qu’on dérange, mais alors énormément. Et puis, on arrêtait pas de lui faire des misères. Les gens lui tortillaient les oreilles histoire de l’entendre crier. Il se tordait et se retournait les pattes le cochon à force de vouloir s’enfuir à tirer sur sa corde, d’autres l’asticotaient et il hurlait encore plus fort à cause de la douleur. Et on riait davantage.

Il ne savait pas comment se cacher le gros cochon dans le si peu de paille qu’on lui avait laissée et qui s’envolait quand il grognait et soufflait dedans. Il ne savait pas comment échapper aux hommes. Il le comprenait. Il urinait en même temps autant qu’il pouvait, mais ça ne servait à rien non plus. Grogner, hurler non plus. Rien à faire. On rigolait. Le charcutier par-derrière dans sa boutique, échangeait des signes et des plaisanteries avec les clients et faisait des gestes avec un grand couteau.

Il était content lui aussi. Il avait acheté le cochon, et attaché pour la réclame. Au mariage de sa fille il ne s’amuserait pas davantage.

Il arrivait toujours plus de monde devant la boutique pour voir le cochon crouler dans ses gros plis roses après chaque effort pour s’enfuir. Ce n’était cependant pas encore assez. On fit grimper dessus un tout petit chien hargneux qu’on excitait à sauter et à le mordre à même dans la grosse chair dilatée. On s’amusait alors tellement qu’on ne pouvait plus avancer. Les agents sont venus pour disperser les groupes."



samedi 20 mai 2023

Céline, une belle fourchette


[aux échecs, fourchette = mouvement par lequel on menace en même temps 2 pièces adverses]


Une très belle fourchette stylistique chez Céline, un effet très réussi de stéréophonie sémantique :

Voyage :

"Il s’empressait Baryton, guidé par Parapine, de se mettre au goût du jour, au meilleur compte bien sûr, au rabais, d’occasion, en solde, mais sans désemparer, à coups de nouveaux engins électriques, pneumatiques, hydrauliques, sembler ainsi toujours mieux équipé pour courir après les lubies des petits pensionnaires vétilleux et fortunés. Il en gémissait d’être contraint aux inutiles apparats… d’être obligé de se concilier la faveur des fous mêmes…"

on comprend qu'il s'agit des "appareils" électriques

en français classique, le mot "appareil" signifiait ce qu'on entend maintenant par "apparat" (fastes, cérémonies, pompes)

il s'agit pour Baryton d'avoir l'air moderne, riche, innovant, de proposer des fastes de modernité, bien vains du point de vue thérapeutique (comme le cinéma pour les crétins)

mais aussi…

apparat est le mot allemand pour "appareil" (téléviseur, téléphone), par lequel on retrouve donc le sens d'appareil électrique. 

Et quant à l'origine (anecdotique) de ce tour magistral, on peut se reporter à la biographie :

Gibault, biogr., sur Destouches jeune : 

"Il se passionnait tout particulièrement pour les moteurs électriques et pour les premiers appareils utilisant cette nouvelle source d’énergie."

+

"Louis, pour se faire un peu d’argent de poche, donnait du reste des leçons de français à l’un de ses maîtres et rendait contre rétribution de menus services aux habitants de Diepholz, effectuant des petits travaux d’électricité pour les uns et les autres. Avec l’argent ainsi gagné il s’acheta une dynamo grâce à laquelle il se lança dans la recharge des accumulateurs. Il organisa aussi des séances publiques au cours desquelles il fit marcher une locomotive en réduction et projeta des films avec un cinématographe offert par l’un de ses oncles."



mercredi 8 juin 2022

Céline / Huysmans + Céline / Dantan


Avec la parution de Guerre, on songe de nouveau à l’influence sur Céline du Huysmans de Sac au dos (la guerre vue depuis un hôpital sans gloire). On peut aussi rappeler qu’un épisode du Voyage pourrait être un écho de cette même nouvelle : 


Voyage : 

– C’est tout ?

– Oui, c’est tout, mon colonel.

– Et le pain ? » demanda le colonel.

Ce fut la fin de ce dialogue parce que je me souviens bien qu’il a eu le temps de dire tout juste: «Et le pain?» Et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. 

[…] Quant au colonel, lui, je ne lui voulais pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus, tout d’abord. C’est qu’il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l’explosion […].


Huysmans, Sac au dos : 

Il avait été, sans savoir comment, jeté par terre. Il s’était relevé, s’était sauvé, abandonnant son fusil et son sac, et à la fin, épuisé par les marches forcées subies depuis huit jours, exténué par la peur et affaibli par la faim, il s’était assis dans un fossé. Il était resté là, hébété, inerte, assourdi par le vacarme des obus, résolu à ne plus se défendre, à ne plus bouger ; puis il avait songé à sa femme, et pleurant, se demandant ce qu’il avait fait pour qu’on le fît ainsi souffrir, il avait ramassé, sans savoir pourquoi une feuille d’arbre qu’il avait gardée et à laquelle il tenait, car il nous la montrait souvent, séchée et ratatinée dans le fond de ses poches.

Un officier était passé, sur ces entrefaites, le revolver au poing, l’avait traité de lâche et menacé de lui casser la tête s’il ne marchait pas. Il avait dit : « J’aime mieux ça ; ah ! que ça finisse ! » Mais l’officier, au moment où il le secouait pour le remettre sur ses jambes, s’était étalé, giclant le sang par la nuque."


***


https://www.cirkwi.com/fr/point-interet/1042735-passage-des-panoramas

Ce site consacré au tourisme parisien nous dit ceci :

"Au xixe siècle, le sculpteur Jean-Pierre Dantan expose dans une des salles du Passage, dite « musée Dantan », ses petits bustes en plâtre ou en bronze, caricatures et portraits de la société de son temps (dont Talleyrand, Louis-Philippe, Beethoven, Paganini, Liszt, Victor Hugo, Balzac)."

Dantan a été un des rares artistes à pratiquer la caricature sculptée. Voir des échantillons ici : 

https://www.google.fr/search?q=dantan+caricatures&tbm=isch&ved=2ahUKEwjGgc-RwJ34AhUKYPEDHXwJBckQ2-cCegQIABAA&oq=dantan+caricatures&gs_lcp=CgNpbWcQAzoECAAQEzoICAAQHhAIEBNQqQlYpRxgox5oAHAAeACAAUaIAeUFkgECMTKYAQCgAQGqAQtnd3Mtd2l6LWltZ8ABAQ&sclient=img&ei=YWagYobNGIrAxc8P_JKUyAw&bih=628&biw=1149

Des grotesques dans le passage des Panoramas... Le célinien pense aux grotesques de Mort à crédit, dans le Passage des Bérésinas... 

Le double sens de "passage" (voie couverte / franchissement) donne occasion de noter à nouveau l'obsession de Céline pour le franchissement des fleuves (Styx, Bérésina, Sprée).



samedi 28 mai 2022

Céline, ego et alter (suite)


en complément de 

http://lecalmeblog.blogspot.com/2022/05/celine-ego-et-alter.html


Dans le Voyage, Céline décrit, à travers les propos de Baryton, le pamphlétaire qu'il deviendra environ cinq années plus tard : 

"Ce n’est peut-être que de la conviction exagérée... Mais je m’y connais en fait de démences contagieuses... Rien n’est plus grave que la conviction exagérée !... J’en ai connu bon nombre, moi qui vous parle Ferdinand, de ces sortes de convaincus et de diverses provenances encore !... Ceux qui parlent de justice m’ont semblé, en définitive, être les plus enragés !... Au début, ces justiciers m’ont un peu intéressé, je le confesse... A présent ils m’agacent, ils m’irritent au possible ces maniaques... N’est-ce point votre avis ?... On découvre chez les hommes je ne sais quelle facilité de transmission de ce côté qui m’épouvante et chez tous les hommes m’entendez-vous ?... Remarquez-le Ferdinand ! Chez tous ! Comme pour l’alcool ou l’érotisme... Même prédisposition... Même fatalité... Infiniment répandue... Vous rigolez Ferdinand ? Vous m’effrayez alors à votre tour ! Fragile ! Vulnérable ! Inconsistant ! Périlleux Ferdinand ! Quand je pense que je vous croyais sérieux, moi !… "



mardi 17 mai 2022

Céline, ego et alter


Dostoïevski a inauguré, aux antipodes des exigences classiques de continuité et d'évolution logique du personnage romanesque, les transformations soudaines, inexpliquées, inexplicables ; les discontinuités mentales, morales ; les courts-circuits. Claudel voit bien sûr dans ces ruptures le signe de la toute-puissante irruption de la grâce dans le pécheur, plutôt que les effets de l'épilepsie. 

Chez Céline, on est aussi très apte aux substitutions de personnalité (l'un devient l'autre), et aux inversions (le personnage devient soudain l'inverse de ce qu'il a été). On saute aisément de ego à alter. Mais le plus étrange est que cela se joue autant au niveau des personnages romanesques qu'à celui de l'auteur lui-même, avec des passerelles entre les deux ordres de la fiction et de la réalité.

C'est, emblématiquement, ce par quoi Céline inaugure son œuvre : Bardamu s'engage, à l'opposé de ce qui semblait être ses convictions. Première et spectaculaire inversion des rôles. Autre exemple : le manuscrit du Voyage et la lettre à Gallimard montrent qu'entre Bardamu et Robinson, il a pu opérer d'étonnantes substitutions. Ensuite, le Ferdinand de Mort à crédit ridiculise son père qui dégoise des propos obsessionnels antisémites, puis Louis-Ferdinand, peu après, devient le plus obsessionnel éructant du genre.  

Dans ce registre (de l'inversion et de la substitution de registres) on trouve aussi une sorte d' "exercice de style" très intéressant, qui prend place au bureau du Génitron : quand vient un "râleux", Ferdinand, pour l'éconduire, prend le parti tactique d'en rajouter dans les insultes à l'égard de Courtial, ce qui désarçonne le visiteur en lui volant son rôle. Si bien que, sortant de sa planque, Courtial se demande quand même un peu si son jeune employé n'a pas dit ses vrais sentiments. Le lecteur quant à lui, se doute bien que c'est aussi, outre une tactique pour couper l'herbe sous le pied au récriminant, une façon d'exhaler son mépris. Mais quand on lit ce passage de véhémence simulée (en principe simulée), on a déjà un échantillon de ce que sera l'extrémisme des pamphlets : le personnage romanesque, banc d'essai du pamphlétaire ?

Face à ces étranges bascules on se demande (comme chez Pirandello) si la simulation n'est pas la vérité et la vérité simulation... Céline semble dire, comme Nerval "Je suis l'autre". 


voir complément :

https://lecalmeblog.blogspot.com/2022/05/celine-ego-et-alter-suite.html



mardi 10 mai 2022

Céline : Ferdinand équipé

 

Quelques remarques de rythme et de style sur un petit paragraphe :


Céline, Mort à crédit, Pléiade p. 654 :

"On m’a équipé à nouveau, pour me rendre plus séduisant. Je devenais coûteux comme un infirme. J’avais usé tout mon complet... J’avais traversé mes tatanes... En plus des guêtres assorties j’ai eu la neuve paire de tatanes, des chaussures Broomfield, la marque anglaise, aux semelles entièrement débordantes, des vraies sous-marines renforcées. On a pris la double pointure, pour qu’elles me durent au moins deux ans... Je luttais fort résolument contre l’étroitesse et l’entorse. Je faisais scaphandre sur les Boulevards... 


On m’a équipé à nouveau, 8

pour me rendre plus séduisant. 8

Je devenais coûteux comme un infirme. 10

ou   J'dev'nais coûteux comme un infirme 8

J’avais usé tout mon complet... 8

J’avais traversé mes tatanes... 8

En plus des guêtr'assorties 7 

la liaison serait infiniment trop littéraire

j’ai eu la neuv'paire de tatanes, 8

des chaussures Broomfield 5 

la marque anglaise 4 

ces deux segments plus brefs sont d'abord une apposition à "tatanes", puis une apposition à cette apposition ; des explications, des précisions, comme en aparté, comme entre parenthèses

aux semell'entièr'ment débordantes, 9 

là, ça déborde aussi, même avec deux élisions populaires ; 

on pourrait envisager une 3° élision "s'mell", ce qui donnerait le 8 si fréquent chez Céline, mais cela deviendrait artificiel, l'octosyllabe semblerait voulu, d'autant qu'il ne se rythmerait pas bien

des vraies sous-marin's renforcées. 8 

On a pris la double pointure, 8 

l'e final de "double" ne peut être élidé devant un P, car cela donnerait un "BLP" imprononçable ; 

pas impossible d'éliminer le L et de prononcer approximativement "douppointur", ce qui donnerait un segment de 7

pour qu’elles me dur'au moins deux ans... 8

Je luttais fort résolument 8

contre l’étroitesse et l’entorse. 8

Je faisais scaphandre sur les Boulevards... 10

long et large... 



Quelques remarques diverses : 


"On m’a équipé à nouveau, 

2 hiatus

pour me rendre plus séduisant.

auto-ironie

Je devenais coûteux 

vocabulaire des parents

comme un infirme. 

être habillé "convenablement", c'est être corseté, sanglé comme dans des prothèses ; cf. Vallès, L'Enfant, et son rapport toujours problématique aux vêtements qui l'engoncent et le grattent

J’avais usé tout mon complet... 

usage populaire et célinien de "tout", qui n'indique pas la totalité, mais signifie "vraiment"

J’avais traversé mes tatanes... 

exagération comique de l'usure et de l'allongement des pieds de l'adolescent, qui prépare les exagérations suivantes

En plus des guêtres assorties j’ai eu la neuve paire de tatanes, 

"neuve" mis en évidence ;: oralité ironiquement fière

des chaussures Broomfield, la marque anglaise, 

ironie toujours : les "tatanes" sont des chaussures de luxe

aux semelles entièrement débordantes, 

on ne lésine pas sur la quantité ; "entièrement", comme "tout", signifie "vraiment"

des vraies sous-marines renforcées. 

... mieux encore que les chaussures larges en général comparées à des bateaux ; élision du susbtantif ; l'adjectif suffit ; sémantiquement, "sous-marines" prépare le "scaphandre"

On a pris la double pointure, 

"on" = la mère, bien sûr, qui décide au nom de la famille ; 

vu la suite, il s'agit probablement de deux pointures de plus (mais cf. infra)

pour qu’elles me durent au moins deux ans... 

être économe, prévoyant, investir à bon escient ; le discours de la mère imprègne celui du narrateur

Je luttais fort résolument 

on lui dit et lui répète, on lui serine qu'il faut lutter dans la vie...

contre l’étroitesse et l’entorse. 

l'entorse, c'est normal puisque les chaussures sont trop grandes ; mais l'étroitesse ? cela ne semble pas logique avec deux pointures de plus ; peut-être est-ce pour suggérer que les inconvénients inverses ne s'excluent pas

Je faisais scaphandre sur les Boulevards... 

formule admirablement rapide, à la fois précise et allusive (j'avais l'air d'un sc. pour les autres + je me faisais l'effet d'être un sc.) 

on le voit se voyant rentrer chez lui méconnaissable, ridicule, énorme, pataud et vide ; vision de film comique ; 

il s'assimile maintenant à son vêtement, à son enveloppe ; sous ce déguisement, il a l'impression que son corps n'existe plus ; il est devenu carapace vide, apparence socialement convenable qui sacrifie l'individu. Le scaphandre évoque le milieu dangereux que sera la vie sociale. Cf. les scaphandres  à venir, des chercheurs de trésors chez Courtial, et ceux de Sosthène. Ferdinand va devoir plonger... 

 

 

lundi 9 mai 2022

Céline (et Valéry) : bateaux


Un point commun entre Céline et Valéry : l'attitude par rapport à la mer et aux bateaux. Tous deux sont passionnés par les bateaux comme spectacle, mais très réticents à l'embarquement et à la navigation. Les bateaux donc, mais vus du rivage : là est le pur plaisir.

Deux échantillons en étaient donnés ici : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/02/valery-et-celine-ports.html

Chez Valéry, le voyage en bateau est un cauchemar : cf. Sinistre. 

Chez Céline, les voyages en bateau tournent le plus souvent très mal (bateaux-mouches 'hygiéniques" où l'on taloche les moutards pour leur faire prendre le bon air ; vomissements sans fin de la traversée de la Manche ; traversée sur L'Amiral-Bragueton). Céline est obsédé par le thème du Styx à la traversée angoissante. 

Dans le spectacle nautique au contraire, tout est facile, tout est beau car allégé (par le principe d'Archimède). L'œil a peine à se détacher de ce miracle qu'est une pesanteur diminuée. On assiste alors, pour parler comme Baudelaire, à la seule chose qui importe, la "diminution des traces du péché originel" - ce péché étant, chez Céline, la pesanteur. Comme chez la danseuse, cette pesanteur semi-vaincue, c'est la grâce.

Dans l'aventure nautique au contraire, on perd ses repères, on est embarqué sans recours dans un "bateau ivre" sans poésie. Le séjour en bateau n'est serein que s'il s'agit d'une péniche amarrée où l'on fête un anniversaire. Après le choc de l'obus tombé à proximité, "on en chantonn[e] même un brin, en titubant, comme quand on a fini une bonne partie de canotage et qu’on a les jambes un peu drôles."

De cet horrible tangage interne, conséquence du traumatisme, un nouvel exemple est disponible dans Guerre : 

"J’avais tous les vertiges d’un bateau dans mon propre intérieur. La guerre m’avait donné aussi à moi une mer, pour moi tout seul, une grondante, une bien toute bruyante dans ma propre tête. "



jeudi 7 avril 2022

Céline et "le mince mégot"


Est-ce une tendance de l'époque, ou un effet de style ? je trouve souvent chez Céline, parfois chez Bloy, (ailleurs aussi probablement) une tendance à utiliser l'article défini là où on attendrait plutôt l'indéfini. Par exemple chez Bloy : "trouver la forte somme". Chez Céline "pousser le fort coup de gueule" ; "fumer le mince mégot" ; "il y avait eu la chaude alerte". Cela me semble une tournure plutôt populaire, expressive, manifestant en tout cas une sorte d'insistance qui mériterait d'être étudiée. 

"Une forte somme", c'est descriptif, objectif. "La forte somme", c'est, sous-entendu "la somme qui me sortirait de l'ornière", "la somme vraiment efficace" ; en somme (!), "la somme telle que je la souhaite vraiment, la forte somme rêvée, idéale". Alors que l'article indéfini est par nature indéterminé, quelconque, vague. 

Mais quand Céline écrit "pousser le fort coup de gueule", ce n'est pas la même expressivité. Il me semble qu'on y sent une sorte de superlatif, d'exception. Le défini est plus marquant, plus "historique" (plus unique) que l'indéfini. Objectivement, c'est un coup de gueule parmi d'autres, parmi beaucoup d'autres. Mais subjectivement, au moment où il se produit, il est unique, il marque ; c'est un événement de poids, qui "occupe toute l'âme" pour parler comme Pascal. ou, pour parler comme Montaigne : "à qui il grêle sur la tête, tout l’hémisphère semble être en tempête et orage."

Mais quand Céline écrit (dans Mort à Crédit) "je fumais le mince mégot", ce ne peut être dans la même intention. Toutefois, il y a insistance encore. On souligne : un mégot vraiment mince ; si mince qu'il en devient significatif, emblématique de la disette de tabac – c'est la dèche. 

Pour être très affirmatif, il faudrait bien des relectures et bien des prudences méthodologiques, il faudrait une thèse. Mais il semble qu'on peut dire que l'indéfini, descriptif, objectif, neutre ("un fort coup de gueule") a quelque chose d'aristotélicien : un parmi d'autres, un comparable aux autres. Il se situe dans une collection résultant d'une enquête et d'observations neutres. Alors que le défini a plutôt une résonance platonicienne : à travers l'unique, l'exception, on laisse entendre l'essence, l'Idée pure, le Modèle, le Paradigme. De un à le, on passe du cas au Modèle : "La neuve paire de tatanes" (Mort à crédit p. 654). Un modèle qui bien sûr n'a rien d'intellectuel, de cérébral ; ce n'est pas un Modèle intelligible, un composant du cosmos noètos, de l'ouranos noètos. C'est un modèle pour l'affectivité ; c'est l'expérience parfaite, exemplaire (en général, expérience douloureuse). L'article défini tient lieu de majuscule. C'est Le mégot vraiment mégot, on ne peut plus mégot. Le mégot dans son essence, dans sa quiddité. En langage usuel, on serait tenté de compléter : "le mégot, chtedipa !" Cette perfection éprouvée relève de l'ineffable. 

Cette valeur superlative de l'article défini était très pratiquée jadis (années 70) chez les babas qui flottaient dans les délices brumeuses du shit : [formules à prononcer mollement en faisant durer et monter la syllabe] "c'était LEU trip, mec !" ; "c'est THE pétard !" Sous-entendu : "jteudixa !"

... toujours la fumée, le tabac, le shit, le rêve. Le perlot qui permet de monter à l'échafaud... 



jeudi 31 mars 2022

Céline (notules)


Céline voisinant avec Alain, c'est rare. Par exemple, Entretiens avec le Professeur Y p. 503 : "Y a guère que deux espèces d'hommes, où que ce soit, dans quoi que ce soit, les travailleurs et les maquereaux..." On est tout près d'une des idées fondamentales d'Alain, la distinction entre le "prolétaire", qui a affaire à la matière, qui fait un vrai travail, et le "bourgeois", qui ne fait que manipuler des signes, principalement pour faire travailler les autres. 

Céline voisinant avec Proust, c'est moins rare. Un parfum du Contre Sainte-Beuve, toujours dans les Entretiens avec le Professeur Y (p.506-507) : "l’inventeur lui, crouni depuis belle ! est-ce qu'il a même existé ?... on se demande ?... on en doute... fût-il ce gros blond joufflu, de certaines photos ? ou ce petit maigre boiteux, qu'on a prétendu ?... Certains croient savoir qu'il était fouetteur des dames, tortureur de chats le gros blond joufflu des photos !... mais que le petit maigre boiteux raffolait, lui, des croûtons de pain trempés en certains endroits... et qu'il était plutót mormon de convictions !... tandis que le gros blond... (était-ce lui ?) passait ses dimanches à sauver des coccinelles... et les libellules qui se noyaient... que c'était sa seule distraction... on dit !... on dit !... qu'est-ce que ça vient foutre ?... je vous demande ? la petite invention seule, qui compte !..."


Voyage, New York, la caverne fécale : on y descend par un escalier ”tout en marbre rose” ; très joli, très Musset, avec une couleur rose qui induit quelque évocation organique. 


Exemple d'équivoque sémantique parfaitement utilisée. Dans Guignol's band, le narrateur est coincé dans un ascenseur, et connaît une poussée de claustrophobie : "Enfermé comme ça dans cette boîte ! je palpite ! je palpite ! un emballage abominable !" L'emballement du rythme cadiaque, effet de l'emballage dans l'espace confiné. 


Jean-Pierre Richard a fait une "microlecture" du thème du métro chez Céline. Comme souvent chez lui, c'est très fin, puis c'est trop fin, les découpages (lacanoïdes) de mots sont poussés trop loin car ils demandent une adhésion complète à une méthode. Dommage, car il y a bien des choses suggestives dans son article. 

Jean-Pierre Richard note l'analogie entre le métro et l'ascenseur : foule, écrasement, espace confiné, claustrophobie. On pourrait aussi noter bien des ressemblances entre l'acte sexuel tel que décrit par Céline, et ces expériences de mélange des êtres qui sont "les uns dans les autres", qui s'étouffent mutuellement, où l'on ne reconnaît plus qui est qui, quoi est à qui, où on s'écrabouille mutuellement – on ne sait plus où on en est, on ne sait plus qui on est. Expériences de "con-fusion". En outre, le métro, l'ascenseur, la copulation, entassant les êtres de façon désordonnée, l'enfouissement sous les vivants, correspondent à l'enfouissement sous les morts – un classique de l'imaginaire célinien. Mort et naissance resssentis comme une furieuse, confuse et aveugle compétition ("foutrant pancrace"). Un mélange des êtres, une dilution des individualités qui n'a rien de l'ivresse dionysiaque... 


Jean-Pierre Richard dit dans une autre des Microlectures qu' "il y a chez Céline toute une modalité orale de l’anal". Peut-être. Mais c'est plutôt l'inverse (modalité anale de l'oral) qui me semblerait évident.



mercredi 2 mars 2022

Céline (notules)


Céline reprenant Dabit : Petit-Louis (L'Imaginaire p.89-90) : l'engagement inattendu du personnage, trop jeune, trop maigrichon, se retrouve à la fin de Mort à crédit. Un peu plus loin, p. 95 : "puisque je m'engage, il me pardonne mes opinions anarchistes" : ici, c'est proche du tout début du Voyage où c'est l'anarchiste qui s'engage. Au passage : on retrouve ce thème de l'engagement paradoxal dans Guignol's band : Cascade raconte comment tous les macs français qui étaient venus à Londres pour échapper à la guerre mettent à s'engager une fureur étonnante ; ils ont "mangé du clairon" ; formule qui peut évoquer Nerval ("J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale"), mais qui pour Céline n'évoque peut-être que des formules du genre "avoir mangé du lion"...



Céline : Voyage, épisode américain, Bardamu loge à l'hôtel bizarrement nommé "Laugh Calvin" ("Le Calvin rieur" ?). Allusion au protestantisme des USA ? probablement ; mais pourquoi "Laugh" ? Hypothèse : nom formé à partir du nom assez courant aux USA "Laughlin", dont le début est le mot même de "rire", en modifiant la suite pour en faire une sorte d'oxymore ? Pure hypothèse.



Solidarité du fond et de la forme chez Céline : dislocation et dislocution.


Sonorité : Féerie 1 : ”c’est des hontes qui comptent !”



Les innombrables disparitions finales, évanescences, évaporations, pâlissements, fading out. L'une d'elles dans la bouche de Harras, dans Nord :  "Vous voyez cette plaine, ce ciel, cette route, ces gens ?… tout ça triste, n'est‑ce pas ?… russe !… triste !… jusqu'à l'Oural !… et après !". Selon le narrateur, quelques lignes plus tôt, ce sont des "plaines qu'ont pas de raison de finir". Équivalents  géographiques de ce que sont les 'trois points' dans l'écriture. Rappel : Mort à crédit : "Plus loin que la route, c’est les arbres, les champs, le remblai, des mottes et puis la campagne... plus loin encore c’est les pays inconnus... la Chine... Et puis rien du tout." Et la fin des fins – du monde et de l'œuvre : "... ces profondeur pétillantes que plus rien existe..."



Voyage : "Gustave Mandamour, qu’il s’appelait, du Cantal". Le patronyme qui existe est "Madamour" ; Céline le modifie pour évoquer peut-être le ro-Mandamour qui finit mal, que le gendarme qualifie lui-même, pompeusement, de "drame d'amour". 



Beauté de cette phrase de Céline, parfaitement représentative de son style outrancier, provocateur, et en inflation permanente, jusqu'à l'invraisemblable : dans D'un Château l'autre, la logeuse à la ménopause ardente, au corps assez bien conservé, mais au visage très détérioré : "Mais pour le minois, pardon !... du Rochechouart et « dessous de métro »... la bouche pulpeuse-avaleuse, encore peut-être pire que Loukoum!... la bouche à avaler le trottoir, l’édicule et tous les clients, et leurs organes et les croûtons !..." 

Le lecteur ne peut pas ne pas associer les mots juxtaposés "métro" et "bouche", et avoir une évocation vague mais évocatrice, d'une "bouche de métro", dont les dimensions fantastiques ouvrent la voie à l'inflation qui suit ; inflation qui s'accomplit sur deux octosyllabes, car il serait céliniennement malséant de faire la liaison 'organes z et'). Et même, on pourrait faire une élision populaire, qui produirait 3 octosyllabes (à accents variés) : 

la bouche à avaler l'trottoir, 

l’édicule et tous les clients, 

et leurs organ' et les croûtons !..."



Écriture "phénoménologique" : on fait éprouver, puis on explique (comme dans la vie, on comprend à retardement). Chez Céline : une parole est prononcée, sans indication, suivie de l'indication du locuteur, parfois nécessaire, parfois superflue, sur le modèle : 

- On y va... ? 

... c'est moi qui demande... 

Pendant une fraction de seconde, on a flotté, cherché, selon la logique de la situation (pas toujours logique, comme dans la vie). Façon très 'impolie' de présenter le dialogue.

Cf. Féerie 1 : 

"– Je suis Louis XV ! Je suis Louis XV maraud ! 

Comme ça qu'il m'apostrophe d'en l'air !"

De même, Céline indique le mot étranger (allemand, dans la trilogie), puis le traduit. Toujours les perceptions en premier, et les explications ensuite. 

À plusieurs niveaux, Céline pousse à l'extrême la tendance du roman depuis le milieu du XIX° siècle à affirmer la sensation brute, élucidée ensuite. (Proust, le style "Dostoïevski" de Mme de Sévigné, l'adjectif antéposé des Goncourt, etc.).