mardi 20 avril 2021

Nabokov et la scène primitive (point de vue)


Quand Nabokov ironise sur la psychanalyse, un de ses thèmes de prédilection est la "scène primitive", où l'enfant est supposé suspecter, souvent par des indices auditifs, que ses parents font des choses pas normales du tout... Une thèse, ou une relecture des œuvres complètes en fournirait la liste. Les lecteurs de Nabokov connaissent ces allusions et ces piques.

Pnine IV, 3 : "...faire ce qui vous plaît à la poupée Papa si on croit qu’elle est en train de battre la poupée Maman une fois la lumière éteinte dans la chambre à coucher."

Pnin IV, 3 : "...do anything you want to Papa doll if you think he is beating Mama doll when they put out the lights in the bedroom"

Lolita II, 1 (trad. Couturier) : "...les possibilités mêmes que suggérait cette franche promiscuité (deux jeunes couples changeant gaiement de partenaires ou un enfant feignant de dormir afin de pouvoir être le témoin auriculaire de la scène primitive)"

Lolita II, 1 (trad. Kahane) : " ... la pensée des possibilités que suggérait cette promiscuité désinvolte (deux jeunes ménages changeant gaiement de partenaires, ou un bambin feignant de dormir afin de surprendre les sonorités amoureuses de ses géniteurs"

Lolita II, 1 : "... the very possibilities that such honest promiscuity suggested (two young couples merrily swapping mates or a child shamming sleep to earwitness primal sonorities"

Autres Rivages 1, 1, tome 2 p. 1156 : "... ces petits embryons bilieux espionnant, de leurs recoins naturels, la vie amoureuse de leurs parents."

Speak Memory : "...bitter little embryos spying, from their natural nooks, upon the love life of their parents".

Dans les romans et nouvelles, il n'est pas rare que le personnage entende, dans un hôtel par exemple, des bruits suspects dans la chambre voisine. Très souvent, la première interprétation qu'il s'en donne est la présence d'un animal, parfois un chien, souvent un oiseau, ou du moins un volatile, dont les battements d'ailes provoquent peut-être ces bruits étranges. 

[cela me fait songer à une lettre de Morand à Chardonne, 15 avril 1963 : "J’ai été reçu par les applaudissements des cygnes ; ces battements d’ailes claquées étant, dit-on, le vol nuptial."]
 

Nabokov n'avait pas dû lire in extenso l'œuvre de Freud. En insistant sur ce genre de bruits ailés, faisait-il allusion au texte célèbre sur Léonard de Vinci et le vautour ? Faut-il associer à l'oiseau le papillon qui, battant des ailes, est tantôt un, tantôt deux ?

Le Don chap. 3, Pléiade 2-203 : "Un homme de Kottbus, divorçant d'avec une épouse qui selon lui était anormale, l'accusait de frayer avec un chien danois ; le témoin principal était la concierge, qui avait prétendument entendu à travers la porte l'épouse qui parlait au chien et qui manifestait son plaisir relativement à certains détails de son anatomie."

The Gift : "A person from Kottbus, divorcing a wife who, according to him, was abnormal, accused her of consorting with a great Dane ; the chief witness was the janitress, who through the door had allegedly heard the wife talking to the hound and expressing delight concerning certain details of its organism"

Roi, dame, valet, Pléiade p. 279 : "Dieu sait ce qui se passe dans leur chambre, soupira Franz. Parfois, il en sort des bruits vraiment étranges. Pas des rires, plutôt des gloussements de poule."
King, queen, Knave : “God knows what goes on in that room of theirs,” sighed Franz. “Such strange noises come from there sometimes. Not laughter, rather the clucking of a hen.”
Un Coup d'aile : "Kern se souvint qu’Isabelle était, en effet, dans la chambre voisine. Aussitôt, comme en écho à ses pensées, son rire éclata légèrement derrière le mur. Deux fois, trois fois la guitare trembla et se répandit. Et ensuite un aboiement étrange et saccadé retentit, puis se tut. / Kern, assis sur le lit, dressa l’oreille, surpris. Il se représenta un tableau absurde : Isabelle avec une guitare et un dogue immense levant vers elle des yeux pleins de bonheur. Il plaqua son oreille contre le mur froid. L’aboiement retentit de nouveau, la guitare cliqueta comme sous l’effet d’une pichenette et un bruissement incompréhensible s’éleva par vagues, comme si là, dans la pièce voisine, un vent énorme s’était mis à tournoyer. Le bruissement s’étira en un doux sifflement et la nuit s’emplit de nouveau de silence. Puis des battants se heurtèrent : Isabelle fermait la fenêtre. « Elle est inlassable, songea-t-il : un chien, une guitare, des courants d’air glacials."
Wingstroke : "Kern remembered - it was Isabel who was in the next room. Right away, as if in response to his thought, came a peal of her laughter. Twice, thrice, the guitar throbbed and dissolved. Then an odd, intermittent bark sounded and ceased.  / Seated on his bed, Kern listened in wonder. He pictured a bizarre scene : Isabel with a guitar and a huge Great Dane looking up at her with blissful eyes. He put his ear to the chilly wall. The bark rang out again, the guitar twanged as from a fillip, and a strange rustle began undulating as if an ample wind were whirling there in the next room. The rustle stretched out into a low whistle, and once again the night filled with silence. Then a frame banged - Isabel had shut the window. Indefatigable girl, he thought - the dog, the guitar, the icy drafts."
Roi, dame, valet chap VII 1-226 "[...] elle l'avait désespérément haï depuis les premiers jours et les premières nuits de leur mariage, quand il la tripotait et la léchait comme une bête dans la chambre close d'un hôtel de cette ville blanche appelée Salsborg."
King Queen Knave chap. 7 : "[...] she had hated him hopelessly since the first days and nights of their marriage when he kept pawing and licking her like an animal, in a locked hotel room in white Salsborg."
Léthargie : "Dans ce salon (probablement sur le divan du fond), sa sœur était assise avec son petit ami et, à en juger par les silences mystérieux qui s'achevaient par une toux légère, ou bien un rire tendre et interrogateur, ces deux-là s'embrassaient. D'autres bruits venaient de la rue : le grondement d'une voiture s'élevait comme une colonne de fumée que ponctuait un coup d'avertisseur ou, au contraire, le klaxon résonnait d'abord, suivi du crescendo du moteur tandis que les glissières de la cloison faisaient de leur mieux pour intervenir."
Torpid Smoke : "In that parlor (probably on the divan at its farthest end) his sister sat with her boyfriend, and, to judge by the mysterious pauses, resolving at last in a slight cough or a tender questioning laugh, the two were kissing. Other sounds could be heard from the street: the noise of a car would curl up like a wispy column to be capitaled by a honk at the crossing; or, vice versa, the honk would come first, followed by an approaching rumble in which the shudder of the door leaves participated as best it could."
cf. 

Boyd, VN, Les Années américaines, 2-629 p. 403 : "On October 7 he began writing the first draft of his new novel, Transparent Things. In his gloomy Adelboden hotel in August he had been disturbed by a woman he could overhear in the next room, whining and clamoring for Toto. "Dog ? Cat ?" he wondered in his diary. "Ah, qu'il est beau, ah, qu'il est gentil ! " he heard her exclaim when someone from a farther room arrived with Toto. Over the next few days, Nabokov had continued to speculate : "If it's a little dog, it never barks. Cat ? Bird ?" He began to speak very loudly in his room to inform the neighbors he could hear all they said. After two weeks, he identified the couple, a woman in her fifties and her gloomy, gray man, and the next day he solved the mystery : "Papa wanted to get up early and go for a walk, but she said : 'Ah non. D'abord on fait Toto.' He had to perform. Nauseating neighbors !"[agenda 7 oct et 4-7 août 1969]."


On trouve, dans Speak, Memory (VII, 1) un passage, littérairement magnifique, où un voyage en train (pas gen Italien, aurait dit Freud) pourrait être vu comme la transposition d'une expérience du genre Ur-Szene : l'enfant admire des "amalgames optiques" provoqués par le train qui entre imprudemment dans le paysage comme dans un fourreau (malgré les chastes bouteilles d'eau minérale) ; les couloirs oscillent, les serveurs titubent, le paysage bouge, les arbres s'envolent, les rails "se suicident par anastomose" [phénomène par lequel des vaisseaux séparés se fondent en un seul] ; tout ceci en une confusion telle que le petit témoin de ces mouvements trop véloces et emmêlés finit par vomir son omelette à la confiture. 

Autres rivages, Pléiade t. 2 : "Ces amalgamations optiques n'étaient pas sans inconvénients. Le wagon-restaurant aux larges fenêtres, une vaste perspective d'austères bouteilles d'eau minérale, des serviettes de table pliées en forme de mitres, et des barres de chocolat factices (dont les emballages - Cailler, Kohler, et autres - ne renfermaient que du bois), tout cela donnait d'abord l'impression d'un havre frais par-delà une suite de couloirs bleus oscillants, mais tandis que le repas progressait inexorablement vers son ultime plat, et que, de plus en plus dangereusement, un équilibriste avec un plateau rempli s'appuyait contre notre table pour laisser passer un autre équilibriste avec un plateau rempli, je ne cessais de surprendre le wagon [reckless] en train de s'enfoncer, garçons titubants et tout, dans le fourreau du paysage, cependant que le paysage lui-même exécutait une série compliquée de mouvements, la lune diurne s'entêtant à progresser de pair avec nos assiettes, les lointaines prairies s'ouvrant à la façon d'un éventail, les arbres proches s'élançant vers la voie sur d'invisibles escarpolettes, des rails parallèles se suicidant tout à coup par anastomose, un talus d'herbe nictitante montant, montant, montant, jusqu'à contraindre le petit témoin de ces célérités diverses à dégorger sa portion d’omelette à la confiture de fraises."

Speak, Memory VII, 1 : "There were drawbacks to those optical amalgamations. The wide-windowed dining car, a vista of chaste bottles of mineral water, miter-folded napkins, and dummy chocolate bars (whose wrappers — Cailler, Kohler, and so forth — enclosed nothing but wood) would be perceived at first as a cool haven beyond a consecution of reeling blue corridors; but as the meal progressed toward its fatal last course, one would keep catching the car in the act of being recklessly sheathed, lurching waiters and all, in the landscape, while the landscape itself went through a complex system of motion, the daytime moon stubbornly keeping abreast of one’s plate, the distant meadows opening fanwise, the near trees sweeping up on invisible swings toward the track, a parallel rail line all at once committing suicide by anastomosis, a bank of nictitating grass rising, rising, rising, until the little witness of mixed velocities was made to disgorge his portion of omelette aux confitures de fraises"

Nabokov romancier excelle (entre autres vertus) à traiter de situations de cinématographie décalée où l'on a le son et pas l'image (parfois aussi l'inverse). Une thèse, ou une relecture des œuvres complètes en fournirait la liste. Il s'agit donc, pour le personnage, pour le narrateur, et pour le lecteur bon gré mal gré embarqué, d'interpréter de faibles signes acoustiques, de deviner la vie qui se cache et se révèle à travers eux. Les minables pensions pour émigrés, les chambres louées par des universitaires impécunieux sont propices à cette situation. Nabokov, grand manipulateur d'indices, de pistes, de suggestions, de problèmes en suspens, trouve là un terrain de jeu très propice : on occulte une partie des éléments, et cela met en marche la machine mentale, active la fabrique des intérprétations. Le réel mutilé suscite le possible; l'effectif éveille l'éventuel. Le normal s'entrouvre à l'énigme...

 

En complément :

L'Exploit ch III 1 p. 612-613 : "[...] car il croyait que son père avait été banni pour une incartade commise un soir d'été, dans leur maison de campagne : il avait fait quelque chose au piano qui avait alors émis un son absolument stupéfiant, comme si quelqu'un lui avait marché sur la queue, et le jour suivant Père était parti pour Saint-Pétersbourg pour ne plus jamais revenir."

Glory ; "since he believed that his father had been banished for a misdemeanor committed one summer evening, at their country house, when he had done something to the piano that made it emit an absolutely staggering sound, as if someone had stepped on its tail, and the day after had left for St. Petersburg and never returned"

[la note en Pléiade évoque une 'image surréaliste' pour la queue du piano sur laquelle on aurait marché ; mais en anglais, on dit "grand piano" et en russe "piano royal" ; l'assimilation à un chien passe donc vraisemblablement par la formule française]
"staggering" peut peut-être mis en rapport avec sa racine "stag'", le cerf, le mâle animal en général

 

Feu pâle Pléiade t. 3 p. 249 : "La clef magique du placard de la chambre servant de débarras glissa avec une bienveillante facilité dans le trou de serrure d'une porte verte qui se trouvait en face d'eux, et elle aurait accompli l'acte promis en s'introduisant sans accroc si une explosion de sons étranges venant de derrière la porte n'avait forcé nos explorateurs à s'arrêter. Deux voix terribles, celle d'un homme et celle d'une femme, tantôt hurlant avec passion, tantôt se transformant en murmures rauques, échangeaient des insultes en gotlandais, tel que le parlent les pêcheurs de la Zembla occidentale. Une horrible menace fit crier la femme de terreur. S'ensuivit un silence soudain, rompu bientôt par l'homme qui murmurait quelque courte formule d'approbation convenue (« Très bien, ma chère », ou « Ça ne pourrait être mieux ») plus effrayante encore que tout ce qui avait précédé."

Pale Fire : "The magic key of the lumber room closet slipped with gratifying ease into the keyhole of a green door confronting them, and would have accomplished the act promised by its smooth entrance, had not a burst of strange sounds coming from behind the door caused our explorers to pause. Two terrible voices, a man’s and a woman’s, now rising to a passionate pitch, now sinking to raucous undertones, were exchanging insults in Gutnish as spoken by the fisher-folk of Western Zembla. An abominable threat made the woman shriek out in fright. Sudden silence ensued, presently broken by the man’s murmuring some brief phrase of casual approval (“Perfect, my dear,” or “Couldn’t be better”) that was more eerie than anything that had come before."


... à titre de complément dans le complément... : Nabokov avait très peu d'estime pour Thomas Mann. À lire la page où Mann traite d'une scène de sexe "entendue", on serait tenté d'approuver Nabokov : 

Mann (Th.), La Montagne magique, t. 1 chap. 3, § Assombrissement pudibond (trad. Betz) : 

Avec une sympathie pensive, Hans Castorp la regarda du haut de son balcon et il lui sembla que cette triste apparition obscurcissait à ses yeux le soleil du matin. Mais presque en même temps, il recueillit encore autre chose, quelque chose perceptible à l’oreille : des bruits qui venaient de la chambre de ses voisins de gauche, – le couple russe, d’après les renseignements de Joachim, – et qui ne s’accordaient pas davantage avec ce matin clair et frais, mais qui semblaient bien plutôt le souiller en quelque manière gluante. Hans Castorp se souvint que, hier soir déjà, il avait entendu quelque chose d’analogue, mais que sa fatigue l’avait empêché d’y prendre garde. C’était une lutte accompagnée de rires étouffés et de halètements dont le caractère scabreux ne pouvait longtemps échapper au jeune homme, bien que, par esprit charitable, il s’efforçât tout d’abord de s’en donner à lui-même une explication innocente. On eût pu donner d’autres noms encore à cette bonté de cœur, par exemple le nom un peu fade de pureté d’âme, ou le beau nom grave de pudeur, ou les noms humiliants de crainte de la vérité et de sournoiserie, ou encore celui de crainte mystique et de piété ; il y avait un peu de tout cela dans l’attitude que Hans Castorp avait adoptée à l’endroit des bruits qui venaient de la pièce voisine, et sa physionomie l’exprima par un assombrissement pudique de son visage, comme s’il n’avait ni dû ni voulu rien savoir de ce qu’il entendait : expression de pudique bienséance qui n’était pas absolument originale, mais qu’en certaines circonstances il avait coutume d’adopter.

Or donc, avec cette expression, il se retira du balcon dans sa chambre, pour ne pas prêter l’oreille plus longtemps à des faits et gestes qui lui semblaient graves, oui, saisissants, encore qu’ils se traduisissent par des rires étouffés. Mais dans la chambre ce qui se passait de l’autre côté du mur devenait encore plus distinct. C’était une chasse autour des meubles, semblait-il, une chaise fut renversée, on se saisit l’un l’autre, on se donna des claques et des baisers, et il s’ajoutait à cela qu’à présent les accords d’une valse, les phrases usées et mélodieuses d’une rengaine, accompagnaient de loin la scène invisible. Hans Castorp était là, debout, une serviette à la main, et écoutait malgré lui. Et soudain il rougit sous sa poudre, car ce qu’il avait distinctement entendu approcher, venait de se produire, et le jeu, sans aucun doute, relevait à présent du domaine des instincts animaux.

« Sacré nom de Dieu ! pensa-t-il en se détournant, pour terminer sa toilette avec des mouvements intentionnellement bruyants. Après tout, ils sont mari et femme, mon Dieu, sur ce point rien à dire ! Mais le matin, en plein jour, voilà qui est malgré tout assez fort. Et j’ai tout à fait l’impression qu’hier soir non plus ils n’avaient pas conclu d’armistice. En somme, ils sont tout de même malades, puisqu’ils sont ici, tout au moins l’un d’entre eux, et un peu plus de modération serait concevable. Mais le plus scandaleux, c’est naturellement, songea-t-il avec irritation, que les murs soient minces au point que l’on entende tout ; c’est évidemment un état de choses intenable. Construit à bon marché, naturellement, un bon marché sordide ! Est-ce que, après cela, j’aurai l’occasion de voir ces gens, ou même de leur être présenté ? Ce serait infiniment gênant. » Et ici Hans Castorp s’étonna, car il venait de remarquer que la rougeur qui tout à l’heure avait gagné ses joues fraîchement rasées, ne voulait absolument pas disparaître, ou tout au moins la sensation de chaleur qui l’avait accompagnée. Elle persistait et n’était pas autre chose que cette ardeur sèche au visage dont il avait souffert encore hier soir, dont le sommeil l’avait débarrassé, mais qui, en cette circonstance, venait de se ranimer. Ce fait ne le disposa pas favorablement à l’égard du couple voisin ; serrant les lèvres, il murmura une parole de blâme assez vigoureux à leur endroit et commit la faute de se rafraîchir encore une fois le visage dans l’eau, ce qui aggrava sensiblement le mal. Ainsi advint-il que sa voix fut altérée par une humeur un peu chagrine lorsqu’il répondit à son cousin qui, tout en l’appelant, avait frappé contre le mur, et qu’à l’entrée de Joachim, il ne donna pas précisément l’impression d’un homme reposé et heureux d’accueillir le matin."