jeudi 25 mars 2021

Pninologiques (6) : meubles et déréliction

 

Le chapitre II de Pnine se termine sur la détresse du héros : "I haf nofing left, nofing, nofing !". Le chapitre III reprend cette détresse sous un autre angle et dans un tout autre ton. On y voit la mémoire de Pnine encombrée de tout le mobilier banal, anonyme, qui fut celui de ses innombrables chambres louées. Pour rendre cette litanie de souvenirs incolores, de variations déprimantes sur le néant, Nabokov use d'un procédé d'écriture (dont les autres occurrences dans son œuvre seraient à examiner), qui provient entre autres de l'Onéguine de Pouchkine, traduit par Nabokov avec tant d'acribie. 

La mélancolie, la déréliction sont rendues par une succession d'éléments reliés a minima par un 'and' si banal qu'il semble plonger dans l'inexistence les éléments qu'il expose, qu'il semble les saigner à blanc, les transformer en fantômes. Nabokov nous fait voir des meubles-zombies, sans âme, sans intériorité.


Ce tour stylistique essentiel a malheureusement été négligé par les deux traductions françaises. 


"The accumulation of consecutive rooms in his memory now resembled those displays of grouped elbow chairs on show, and beds, and lamps, and inglenooks which, ignoring all space-time distinctions, commingle in the soft light of a furniture store beyond which it snows, and the dusk deepens, and nobody really loves anybody."

Les "and" constituent une musique obsessive, dépressive (cf. le Gibet, de Ravel, ou la main gauche du piano dans Gretchen am Spinnrade). On passe, sans que rien ne change, des logis aux meubles, puis au temps d'hiver, puis à la solitude, au désespoir glacé, à la neige qui égalise tout (Schubert encore, Winterreise, fin : Der Leiermann). 


version Chrestien : 

"Dans sa mémoire, l’accumulation de ces logements consécutifs ressemblait à présent à ces étalages de fauteuils groupés, de lits et de lampes et de coins-de-feu qui, privés de coordonnées dans le temps et l’espace, se fondent dans la douce lumière d’un magasin de meubles autour duquel il neige, alors que le crépuscule s’épaissit, et que personne vraiment n’aime personne."

Chrestien omet un des "and" (devant "lamps") ; il remplace le "and" du crépuscule par un "alors que" beaucoup trop syntaxique et standard, qui oblitère le caractère de lamento ; si bien que le dernier 'et' (et que personne), s'il est présent, est sans force.


version Couturier :

"L'accumulation dans sa mémoire de cette longue série de chambres ressemblait à ces déballages de monceaux de fauteuils, de lits, de lampes et de sièges à haut dossier qui, au mépris de toute considération de temps et d'espace, se mélangent les uns aux autres sous la douce lumière d'un magasin de meubles à l'extérieur duquel il neige, le crépuscule s'épaissit, et personne n'aime vraiment personne."

Les "monceaux" ne me semblent pas très appropriés, mais tant pis. Ce qui importe, c'est que tous les "and" expressifs passent à la trappe. On n'a pas du tout la sensation de disparition, l'effacement, la mélancolie, la déréliction qui font la poésie désertique, pleine de malaise, de ce très beau passage où l'accumulation exprime paradoxalement la vie de l'exilé.