vendredi 16 avril 2021

Pninologiques (14) : traduction

 

   Pnine, disions-nous, est, en tout, assis entre deux chaises, fragile et ballotté comme une balle de pnin-pong.

Exemple : en II, 2 : Joan Clements a reçu un appel téléphonique de quelqu'un dont le nom évoque d'abord un éternuement puis « A cracked ping-pong ball ». Couturier traduit "Une balle de ping-pong brisée". Chrestien traduisait « Une espèce de balle de ping-pong fêlée ! » ce qui diluait sans profit la formule expéditive de Nabokov. En note, Couturier indique la proximité sonore entre 'Pnine' et 'ping', et signale l'usage familier qui en est fait par ses collègues grégaires (“Ping-pong, Pnin ?” III, 1), ce que le lecteur aurait sans doute remarqué de lui-même ; et il rappelle la rareté du son 'pn' en anglais. 

Il me semble que l'attention du lecteur aurait pu être avec autant de profit alertée sur le fait que, sous le son (P-P, ping-pong) notre malheureux ami est comme une balle fragile avec laquelle l'histoire a joué au ping-pong, éjectée sans ménagement de l'autre côté, et qui se retrouve brisée. 


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IV, 5, fin : visions picturales étranges :

« The comb, stood on end, resulted in the glass’s seeming to fill with beautifully striped liquid, a zebra cocktail. »

Chrestien : « Le peigne, debout, faisait obtenir un verre rempli de liquide annelé, un cocktail de zèbre. »

Couturier : "Le peigne, placé debout, donnait l'impression dans le verre de se remplir d'un liquide merveilleusement strié, un cocktail zébré. "

La phrase originale semble en effet malcommode à rendre, et la syntaxe bancale des deux traductions semble donc explicable. Mais la fin... "a zebra cocktail" : on peut bien sûr considérer zebra comme un adjectif, et le rendre par "zébré". Mais il me semble plus nabokovien, plus visionnaire (et incongru) de faire apparaître un vrai zèbre, et pas seulement des rayures (pour lesquelles "streaked" aurait fait l'affaire). Je préfère de loin l'étrange "cocktail de zèbre", vision moderniste d'une boisson à base d'animal exotique. On se souvient que, dans Le Don, il y a eu un chat rayé qui bondissait si vite que ses rayures peinaient à le rattraper... 


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Les "and", les "and", toujours éliminés...

En V, 1, Pnine a encore une réminiscence résurrectionniste (cf. la grive de Chateaubriand et la pâtisserie de Proust), qui se termine par :

« ... the small station of a Baltic summer resort, and the sounds, and the smells, and the sadness— »

Chrestien : « ... la petite gare d’une station d’été sur la Baltique, les sons, les odeurs, et la tristesse… »

 Couturier : "... la petite gare d'une station balnéaire de la Baltique, et les bruits, les odeurs, la tristesse..." 

Dans l'original, il y a trois "and" ; Chrestien n'en traduit aucun ; Couturier en traduit un. Patience ! Courage ! encore deux traductions nouvelles, encore deux héros de la fidélité stylistique, et le Pnine du XXII° siècle ne sera peut-être plus castré de la musique de ses "and". 

[en V, 5, les 'and' sont maintenus par les deux traducteurs ; je m'en réjouis : « He remembered the last day they had met, on the Neva embankment in Petrograd, and the tears, and the stars, and the warm rose-red silk lining of her karakul muff. »

Chrestien : « Il se rappela leur dernière rencontre, sur le quai de la Néva, à Pétrograd, et les pleurs, et les étoiles, et la doublure carmin et douillette de son manchon en caracul. »

Couturier : "Il se rappela le jour de leur dernière rencontre, sur le quai de la Neva à Petrograd, et les larmes, et les étoiles, et la chaude doublure rose et rouge de son manchon en caracul"

(Je ne sais pas pourquoi, je préférerais m'éloigner - fort peu - de l'original, et remplacer le caracul par le très voisin astrakan.)

Mais revenons à la Baltique de V, 1 : les détails sont, on le sait, le logis du diable. Nabokov n'utilise pas des points de suspension, mais un tiret long, voire deux tirets longs (dans Vintage international en tout cas). Les points de suspension ont une connotation plutôt sentimentale, expressive, romantique : l'inachevé, la Sehnsucht etc. (ce que Céline a bien senti en parlant toujours de ses "trois points", et refusant de les dire "de suspension"). Le tiret au contraire fait tomber dans un vide bizarre, moins nostalgique que mélancolique. Ce n'est pas un fade out, c'est une perte. 


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Côté champignons, la nouvelle traduction améliore la première, qui en avait grand besoin.

« ... walking in the woods and wondering about the edibility of local toadstools. »

Chrestien : « se promenant dans les bois et en train de s’interroger sur la comestibilité des champignons locaux. » 

Outre l'ajout superflu d'un "en train de", on voit que passe à la trappe la virtuosité de Nabokov qui, en trois mots, fait sentir, à travers une sorte de nonsense, les fausses et dangereuses ressemblances entre la Russie et les USA et la naïveté nostalgique des émigrés (même chose pour les arbres et les latitudes).

Couturier le rend avec un naturel parfait et très drôle : "de déambuler dans les bois et de se demander si les champignons vénéneux du coin étaient comestibles."

(... toadstool : champignon vénéneux ; mot-à-mot, "tabouret de crapaud" : très Alice au Pays des merveilles).


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V, 5 : Pnine replonge dans le passé sous l'effet des propos inopportuns de Madame Chpolianski :

« Timofey Pnin was again the clumsy, shy, obstinate, eighteen-year-old boy, waiting in the dark for Mira »

Chrestien oublie le nom de famille ; c'est de peu de conséquence, car le reste va : « Timofey était de nouveau le garçon maladroit, timide, obstiné, âgé de dix-huit ans, qui attendait Mira dans l’obscurité »

Couturier n'oublie pas le prénom, mais il crée une ambiguïté regrettable avec un 'encore' très inopportun : "Timofeï Pnine était encore ce garçon gauche, timide, obstiné de dix-huit ans qui attendait Mira dans l'obscurité." On peut penser que Pnine n'a jamais cessé de l'être, ce qui est peut-être vrai (comme les cloches proustiennes du matin, qui n'ont pas cessé de la journée, mais ne se remarquent que le soir) ; c'est peut-être vrai, mais ce n'est pas le sens ici. Ici, Pnine redevient soudain le jeune homme qu'il fut. On a une boucle dans le temps, un retour au passé, non une continuité souterraine.