lundi 7 décembre 2020

Notules (6)


Céline
. L'effacement d'Alcide : 

"... et puis Alcide encore un peu sur son embarcadère que je perçois loin, presque repris déjà par les buées du fleuve, sous son énorme casque, en cloche, plus qu’un morceau de tête, petit fromage de figure et le reste d’Alcide en dessous à flotter dans sa tunique comme perdu déjà dans un drôle de souvenir en pantalon blanc."

Disparition déjà excellement rendue dans une lettre d'Afrique à Simone Saintu du 18 07 1916 : 

« il se retourna encore « Que Dieu soit avec vous mon enfant, ce soir et toujours » / Je vis encore longtemps, sa petite silhouette blanche rapetisser sous la lune, puis d'un dernier petit bond se fondre dans l'ombre du grand paysage nocturne aux contours fantastiques de cauchemar – ». 



Dorothy Parker a écrit une nouvelle intitulée Lolita ; ce n'est pas très bon ; je la soupçonne d'avoir voulu surfer sur la rumeur pour se donner de la "visibilité, comme on dit. Mais guère de lisibilité. 



Queneau était lecteur et admirateur de Joyce (allusions nombreuses dans Sally Mara). Joyce, au début du Portrait de l'artiste, mentionne "Baby tuckoo" ; chez Queneau, le nain malfaisant du Chiendent est nommé "Bébé-Toutout". La ressemblance, assez manifeste je crois, n'est pas mentionnée dans cette page intéressante : 

http://lescriptorium.ch/index.php/divers/36-textes-critiques/64-queneau-code



GionoMort d'un personnage : "Elle s'occupait chez nous de tout un travail de tendresse. Quand il est fait, le monde est monde."



La présence n'est présente qu'en un endroit, repérable ; on sait où est le danger ; cela rassure. Alors que la menace est présence partout. 

Cf. Marcel AyméLa Table aux Crevés p. 215 : « - Les voilà, murmura Coindet. / Et il poussa un soupir de soulagement. Depuis qu'il était rentré à Cantagrel, il lui semblait que toute la forêt l'épiât d'un regard innombrable, Brégard était derrière chaque tronc d'arbre. Maintenant, la forêt avait posé son œil sur le bord de la plaine. Coindet voyait le Frédéric en chair et il éprouvait un bien-être qui amena sur ses lèvres un sourire de détente. »



Mendelssohn, ses quatuors. Les deux plus beaux, le 2° en La mineur, le 6° en Fa mineur sont, cela s'entend, en mineur. Et ils sont tous les deux des chants funèbres. Le La mineur pour Beethoven ; le Fa mineur pour sa sœur aimée ('Requiem pour Fanny', dit-on). Mise au tombeau esthétique pour le premier ; mise au tombeau affective pour le second. Dans le second (et dernier), mélancolie au sens très fort. Pour la première fois peut-être Mendelssohn le gracieux, l'élégant, le génialement aisé, 'Félix" le très bien nommé, pousse un cri de douleur, d'angoisse, un cri de déchirement. Avec Fanny, c'est Félix lui-même qui meurt et qui le dit. Il mourra physiquement peu de mois plus tard. Mais, visiblement, il est déjà mort avec Fanny, et il chante sa propre mise au tombeau. John Donne avait fait sa propre oraison funèbre. Du Bellay a écrit sa propre épitaphe à travers celle de son chat (son quasi homonyme, 'Belaud'). Avec tout le génie, la grâce (dans les deux sens, mondain et mystique) qui ont constitué la vie de Mendelssohn, il manquait l'angoisse, la déréliction. Sa musique exquise ne manquait que de manque.



FlaubertSalammbô, je ne peux pas. Asphyxie presque permanente. Mais, après un beau paragraphe, une fin de phrase de toute beauté, que je ne me lasse pas de me répéter, comme une musique : 

«Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses. Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les morts ; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant ; les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux ; les Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de boeuf, et les Garamandes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent perpétuellement arrosés par les flots. Mais les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans des urnes ; les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein d'îlots..


Wölfflin, classicisme : "l’œuvre d’art parfaite doit donner l’impression qu’elle ne pourrait être autre, que toute modification ou toute transformation apportée, même au plus petit détail, détruirait sens et beauté de l’ensemble "

Gide : "Mon Narcisse est fini. [...] Il est pourléché, et je n'y saurais rien changer que tout."



Queneau : On est toujours trop bon avec les femmes, chap. XVIII : « L’esprit irlandais, on le sait, n'obéit pas aux règles du raisonnement cartésien, non plus qu'à celles de la méthode expérimentale. Ni français, ni anglais, mais assez voisin du breton, il procède par ‘intuition’. » 

Je doute fort que le mot ‘breton’, dans ce contexte où est souligné le rôle de l’intuition, ait été écrit sans songer à l’André du même nom.