mardi 17 mai 2022

Céline, ego et alter


Dostoïevski a inauguré, aux antipodes des exigences classiques de continuité et d'évolution logique du personnage romanesque, les transformations soudaines, inexpliquées, inexplicables ; les discontinuités mentales, morales ; les courts-circuits. Claudel voit bien sûr dans ces ruptures le signe de la toute-puissante irruption de la grâce dans le pécheur, plutôt que les effets de l'épilepsie. 

Chez Céline, on est aussi très apte aux substitutions de personnalité (l'un devient l'autre), et aux inversions (le personnage devient soudain l'inverse de ce qu'il a été). On saute aisément de ego à alter. Mais le plus étrange est que cela se joue autant au niveau des personnages romanesques qu'à celui de l'auteur lui-même, avec des passerelles entre les deux ordres de la fiction et de la réalité.

C'est, emblématiquement, ce par quoi Céline inaugure son œuvre : Bardamu s'engage, à l'opposé de ce qui semblait être ses convictions. Première et spectaculaire inversion des rôles. Autre exemple : le manuscrit du Voyage et la lettre à Gallimard montrent qu'entre Bardamu et Robinson, il a pu opérer d'étonnantes substitutions. Ensuite, le Ferdinand de Mort à crédit ridiculise son père qui dégoise des propos obsessionnels antisémites, puis Louis-Ferdinand, peu après, devient le plus obsessionnel éructant du genre.  

Dans ce registre (de l'inversion et de la substitution de registres) on trouve aussi une sorte d' "exercice de style" très intéressant, qui prend place au bureau du Génitron : quand vient un "râleux", Ferdinand, pour l'éconduire, prend le parti tactique d'en rajouter dans les insultes à l'égard de Courtial, ce qui désarçonne le visiteur en lui volant son rôle. Si bien que, sortant de sa planque, Courtial se demande quand même un peu si son jeune employé n'a pas dit ses vrais sentiments. Le lecteur quant à lui, se doute bien que c'est aussi, outre une tactique pour couper l'herbe sous le pied au récriminant, une façon d'exhaler son mépris. Mais quand on lit ce passage de véhémence simulée (en principe simulée), on a déjà un échantillon de ce que sera l'extrémisme des pamphlets : le personnage romanesque, banc d'essai du pamphlétaire ?

Face à ces étranges bascules on se demande (comme chez Pirandello) si la simulation n'est pas la vérité et la vérité simulation... Céline semble dire, comme Nerval "Je suis l'autre". 


voir complément :

https://lecalmeblog.blogspot.com/2022/05/celine-ego-et-alter-suite.html