lundi 9 mai 2022

Céline (et Valéry) : bateaux


Un point commun entre Céline et Valéry : l'attitude par rapport à la mer et aux bateaux. Tous deux sont passionnés par les bateaux comme spectacle, mais très réticents à l'embarquement et à la navigation. Les bateaux donc, mais vus du rivage : là est le pur plaisir.

Deux échantillons en étaient donnés ici : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/02/valery-et-celine-ports.html

Chez Valéry, le voyage en bateau est un cauchemar : cf. Sinistre. 

Chez Céline, les voyages en bateau tournent le plus souvent très mal (bateaux-mouches 'hygiéniques" où l'on taloche les moutards pour leur faire prendre le bon air ; vomissements sans fin de la traversée de la Manche ; traversée sur L'Amiral-Bragueton). Céline est obsédé par le thème du Styx à la traversée angoissante. 

Dans le spectacle nautique au contraire, tout est facile, tout est beau car allégé (par le principe d'Archimède). L'œil a peine à se détacher de ce miracle qu'est une pesanteur diminuée. On assiste alors, pour parler comme Baudelaire, à la seule chose qui importe, la "diminution des traces du péché originel" - ce péché étant, chez Céline, la pesanteur. Comme chez la danseuse, cette pesanteur semi-vaincue, c'est la grâce.

Dans l'aventure nautique au contraire, on perd ses repères, on est embarqué sans recours dans un "bateau ivre" sans poésie. Le séjour en bateau n'est serein que s'il s'agit d'une péniche amarrée où l'on fête un anniversaire. Après le choc de l'obus tombé à proximité, "on en chantonn[e] même un brin, en titubant, comme quand on a fini une bonne partie de canotage et qu’on a les jambes un peu drôles."

De cet horrible tangage interne, conséquence du traumatisme, un nouvel exemple est disponible dans Guerre : 

"J’avais tous les vertiges d’un bateau dans mon propre intérieur. La guerre m’avait donné aussi à moi une mer, pour moi tout seul, une grondante, une bien toute bruyante dans ma propre tête. "