lundi 22 mars 2010

Structuralisme coruscant et repentance discrète


Dans un billet précédent, j'évoquais, à travers un passage de Starobinski, la ressemblance entre la pauvre paraphrase estudiantine et les grands discours structuralistes - deux façons de parler sans rien dire.
Structuralisme, cérébralisme, ne sont pas ma tasse de thé, on l'aura deviné.
Je continue, j'enchaîne.... On en prend, on en laisse, comme on veut. Je n'ai pas tout lu sur tout ; je ne dis pas la Vérité : je donne mon opinion, mes réflexions.


Dans une émission de France-Culture, on évoquait la situation d'une enseignante en Lettres du secondaire qui, ayant lu un passage du Rouge, demanda les réactions des élèves. Ce fut, presque exclusivement, des propos du genre : "Alors, en définitive, il l'a niquée, sa Rénal, ou pas ?". Comme elle ne s'en sortait pas, qu'elle ne parvenait pas à remettre la classe dans des thématiques littéraires, elle a coupé court en faisant une analyse structurale du passage, une lecture très formaliste, qui, évacuant tout contenu, évacuait aussi le problème, et restaurait dans la classe le calme de l'indifférence. On comprend la pauvre enseignante qui a voulu se sortir du piège qu'elle s'était tendu elle-même. ... La forme comme façon de ne parler de rien. ... Le formalisme comme façon de donner le "quite" en situation dangereuse. En ne parlant pas de littérature, en ne parlant de rien.
Deux chercheurs issus des pays de l'Est ont, dans un autre contexte, dit des choses allant dans le même sens. T. Todorov, en Bulgarie soviétisée, travaillait sur la forme car toute approche faisant état du contenu était dangereuse idéologiquement. De même T. Pavel (début de son cours au Collège de France) dit qu'il a choisi la stylistique parce que c'était la discipline où on avait le moins de risque de se retrouver en prison... Avec cette différence entre les deux chercheurs : à ce qu'il me semble, T. Todorov, une fois en pays libre, a continué à travailler sur la forme pendant des décennies, à l'imposer à des générations de pauvres étudiants, alors que plus rien ne le menaçait ; Pavel en revanche semble, quant à lui, avoir bien vite profité de sa liberté pour retourner à l'expérience littéraire, à l'expérience de la vie, au contenu, bien content semble-t-il de ne pas continuer en milieu libre ce qui était au départ une contrainte du milieu totalitaire.
G. Genette et T. Todorov me font faire d'ailleurs des réflexions similaires : après avoir asséné le culte terroriste de la forme, après avoir envahi la recherche, puis les études supérieures, puis secondaires, puis primaires, d'un structuralisme cérébraliste dévastateur, ils reviennent à de l'humanité, voire à cet humanisme tant vilipendé jadis et naguère. Sans paraître trop gênés aux entournures.
[Il y a peu, sur France-Culture, un midi, T. Todorov invité a eu affaire à un interlocuteur qui lui posait à ce propos des questions pas trop édulcorées ; je me suis dit que je n'étais pas tout seul à me demander... ça rassure tout de même... contre le syndrome Drogo...]
On a stérilisé la vie intellectuelle pendant vingt ans ; et il suffit de dire qu'on a changé... Cela suffit, non seulement à passer l'éponge, mais cela permet aussi de montrer combien on est souple, combien on est capable de se réformer, puisqu'on est passé de l'erreur à la vérité. Tandis que ceux qui ont été toujours dans la vérité dénoncent par là leur statisme mesquin, leur esprit sclérosé, conservateur, réac. Certes, il faut pécher gravement pour se repentir profondément, mais ces repentirs ressemblent plus à des changements de cap qu'à des "mea culpa" pleins de componction. On dit qu'on a raison maintenant. On murmure qu'on n'avait pas tout à fait raison avant, mais que ce n'est pas grave, puisque cela partait d'un bon sentiment. Et surtout, on ne dit pas que c'étaient "les autres" qui avaient raison. Ça, jamais. Il est toujours convenu qu'il vaut mieux avoir tort avec la structure que raison avec la littérature.


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