mardi 18 janvier 2011

Shakespeare : Richard II acte IV, sc. II (traduction M.P.)

  
The Tragedy of King Richard the second
IV, I vv. 184- 221 

RICH. : 
Now is this golden crown like a deep well
That owes two buckets, filling one another,
The emptier ever dancing in the air,
The other down, unseen, and full of water :
That bucket down and full of tears am I,
Drinking my griefs, whilst you mount up on high.
BOL. : 
I thought you had been willing to resign.
RICH. : 
My crown I am, but still my griefs are mine.
You may my glories and my state depose,
But not my griefs ; still am I king of those.
BOL. : 
Part of your cares you give me with your crown.
RICH. : 
Your cares set up do not pluck my cares down.
My care is loss of care, by old care done ;
Your care is gain of care, by new care won.
The cares I give, I have, though given away,
They 'tend the crown, yet still with me they stay.
BOL. : 
Are you contented to resign the crown ?
RICH. : 
Ay, no ; no, ay ; for I must nothing be :
Therefore no "no", for I resign to thee.
Now, mark me how I will undo myself : 
I give this heavy weight from off my head,
And this unwieldy sceptre from my hand,
The pride of kingly sway from my own heart ;
With mine own tears I wash away my balm,
With mine own hands I give away my crown,
With mine own tongue deny my sacred state,
With mine own breath release all duteous oaths ;
All pomp and majesty I do forswear ;
My manors, rents, revenues, I forgo ;
My acts, decrees, and statutes I deny ;
God pardon all oaths that are broke to me,
God keep all vows unbroke are made to thee !
Make me, that nothing have, with nothing griev'd,
And thou with all pleased, that hast all achiev'd.
Long may'st thou live in Richard's seat to sit,
And soon lie Richard in an earthy pit.
God save King Henry, unking'd Richard says,
And send him many years of sunshine days !



La Tragédie du Roi Richard le second
IV, I vv. 184- 221  

RICH. : 
Cette couronne d'or est un grand puits
Où deux seaux se déversent l'un dans l'autre,
Le plus vide dansant toujours en l'air,
L'autre en bas invisible et rempli d'eau.
Celui d'en bas, plein de larmes, c'est moi,
Buvant mes chagrins tandis que tu montes.
BOL. : 
Je t'ai cru décidé à renoncer.
RICH. : 
À ma couronne, pas à mes chagrins.
Tu peux déposer mes titres glorieux,
Pas mes chagrins : j'en demeure le roi.
BOL. : 
Certains me viennent avec ta couronne.
RICH. : 
Je ne quitte pas ceux que je te donne.
Perte d'anciens soucis, mon souci manque ; 
Gain de nouveaux soucis, le tien s'augmente.
Ceux que je te donne, s'ils accompagnent
La couronne, sont à moi néanmoins.
BOL. : 
Es-tu bien décidé à renoncer ?
RICH. : 
Moi ? néant... moins... pour être néant... moi...?
Non... non plus, puisque j'abdique pour toi.
Eh bien ! voyez comment je me défais :
J'ôte ce fardeau si lourd sur ma tête,
Ma main délaisse ce sceptre incommode,
Mon cœur se vide de l'orgueil royal ;
De mes larmes je lave mon onction,
De mes mains je repousse ma couronne,
De ma langue je dénonce mon sacre,
De mon souffle je remets les serments ;
J'abjure toute pompe et majesté ;
J'abandonne mes rentes, mes manoirs ;
Mes actes, mes décrets, je les annule ;
Que Dieu pardonne qui m'a parjuré,
Et maintienne les vœux formés pour toi.
Moi qui n'ai rien, que je n'aie nul chagrin ;
Tu as tout gagné, que tout te soit faste.
Sur le trône de Richard, vis longtemps,
Et que Richard bientôt gise sous terre.
Richard, l'ancien roi, dit : Dieu sauve Henry
Le roi, pendant des années de soleil !
  

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Le texte est complexe, d’autant plus complexe qu’il est à jouer et non seulement à lire et à commenter. Une traduction doit être limpide : même si ce n’est guère une évidence à l’école, les notes de bas de page sont rares sur un plateau. C’est un plaisir d’entendre dans un français contemporain, la concentration, l’intensité de l’anglais.

Echos
You can cry… give some bad girl attitude…
… Right now you know what kind of fool you think you are…

Cernée par ses ennemis, marquée par le complot fomenté par son ancien favori le Comte d’Essex, Elisabeth 1ère se sentait une parenté avec Richard II. Pourtant, dans la pièce de Friedrich Schiller, Marie Stuart, la filiation semble plus évidente entre Richard et Marie qu’entre Richard et Elisabeth. A moins que les échos entre Richard et Elisabeth ne soient plus subtils…

C’est Marie qui fait du renoncement sa royauté, c’est Marie la souveraine sans souveraineté. C’est Marie qui revendique une royauté supérieure, celle du Christ martyr :
« Anna, pourquoi pleures-tu ? Tu devrais te réjouir avec moi de ce que le terme de mes souffrances approche enfin. Mes chaînes tombent ; mon cachot va s’ouvrir et mon âme joyeuse va s’élancer sur les ailes des anges vers la liberté éternelle. La mort bienfaisante approche de moi comme un ami sérieux. De ces ailes noires, elle couvrira les fautes de ma vie. Le dernier voyage ennoblit l’être, si bas fût-il tombé. Je sens de nouveau la couronne sur ma tête, et une digne fierté est entrée dans mon cœur. C’est au triomphe de la reine que tu assistes, Anna, non à sa mort. » (traduction de M.de Latouche, adaptation de Fabian Chappuis).
Marie a un caractère émotif : elle se laisse aller à des épanchements enthousiastes et spontanés, son humeur est changeante. Son parcours est ascendant mais irrégulier : elle chute et se rétablit.
Au cinquième acte, sa marche glorieuse vers la mort, la faisant apparaître comme une Sainte au service de Dieu, constitue un passage peu convaincant aujourd’hui. Les mises en scène récentes (de Fabian Chappuis, de Stuart Seide…) se réfèrent explicitement à la scène 5 de l’acte V de La Tragédie du Roi Richard le second. Ainsi s’éloignent-elles des idées de triomphe d’une foi sur l’autre, de purification, d’identification à la Vierge Marie et situent-elles la quête de la Reine d’Ecosse à un niveau plus intime : ayant tout perdu, Marie s’autorise à faire la rencontre avec elle-même…
Si Marie connaît l’abaissement, le changement de posture, Elisabeth tend à rester tout au long de la pièce parfaitement stable et en position haute. Difficile de lire dans son comportement des signes annonçant une auto-déposition (« depose thyself »). Elle n’est pas celle qui renonce puis qui résiste à l’abdication et à la destitution… Elle ne peut paraître faible, indécise, incertaine :
« Elisabeth. (Venimeuse) : La femme n’est point fragile, il y a des âmes fortes parmi ce sexe ! Je ne veux point qu’en ma présence, on parle d’être fragile. »
Elle ne peut perdre sa stature de reine. Elle exerce pleinement le métier de reine. Elle a le dernier mot. Une exception : lors de son face à face avec Marie, elle reste muette de colère, la fureur l’empêche de parler… mais son regard ne condescend pas à s’abaisser. Ses regards perçants, inquisiteurs fixent, maintiennent à distance, lui assurent une prise de pouvoir sur ses interlocuteurs : « après l’avoir examiné un moment avec des yeux scrutateurs », « feignant d’être surprise et jetant un regard sévère, « la regardant longuement d’un regard dédaigneux », « lance sur Marie des regards furieux »…
Elisabeth garde une position hautaine et lointaine autorisant la conservation et la perpétuation d’un pouvoir et d’un Etat. Elisabeth recule peu, très peu…

Anonyme a dit…

Echos
You can cry… give some bad girl attitude…
… Right now you know what kind of fool you think you are…
(suite)

« Elisabeth : oh ! noble Shrewsbury, vous m’avez sauvé la vie aujourd’hui, vous avez détourné de moi le poignard de l’assassin ; pourquoi ne l’avez-vous pas laisser arriver jusqu’à mon cœur ? Le combat serait terminé : exempte de doute, pure de crime, je dormirais tranquillement dans ma tombe. Croyez-moi, je suis fatiguée de la vie et de ce trône : s’il faut que l’une des deux reines périsse pour assurer la vie de l’autre, pourquoi ne suis-je pas celle qui cède sa place ? Que mon peuple choisisse ; je lui rends le pouvoir qu’il m’a confié. Dieu m’est témoin que je n’ai pas vécu pour moi, mais pour ce peuple fidèle. S’il espère de cette Marie d’Ecosse, de cette reine jeune et séduisante, des jours plus heureux, je descends volontiers de ce trône ! Je ne suis pas faite pour régner. Le souverain doit être dur et mon cœur est tendre. Voici la première fois où je sens toute mon impuissance. Qu’on me laisse seule avec moi-même… »
Scène 9 de l’acte IV. Scène d’abattement, de neurasthénie métaphysique… Elisabeth reconnaît que la violence du devoir confine au sacrifice et semble prête à se débarrasser du fardeau de la puissance, à renoncer au poids de l’angoisse de sa souveraineté… Mais elle ne peut accepter l’expérience de la perte du pouvoir. Elle se ressaisit. Le contrôle qu’elle exerce sur elle-même légitime, à ses yeux, sa domination sur les autres. Elle maîtrise son propre corps, les corps des autres doivent s’effacer. « Chacun de mes malheurs s’appelle Marie Stuart ! Une fois rayée du nombre des vivants, je suis libre comme l’air sur les montagnes. »
Elisabeth suit le conseil de John Knox : « If ye strike not at the roots, the branches that appear to be broken will bud again (and that more quickly than any man can believe) with greater force than we would wish. »
et l’avis des jardiniers :
« Had he done so, himself had borne the crown,
Which waste of idle hours hath quite thrown down. »
… Pourtant, Elisabeth va apprendre que perdre c’est ne plus pouvoir s’en débarrasser : « Même morte, elle continuera à m’humilier »