mercredi 23 mars 2022

Notules (19) Littérature


Tchékhov, le grand maître de l'inachevé, de l'ellipse, du non-dit, du sous-entendu, du "en-creux". Jusque dans une boutade bien connue : "Vous craignez la solitude ? Ne vous mariez pas !". Le rire (amer) vient du nombre considérable d'intermédiaires éliminés, d'autant plus forts qu'ils sont passés sous silence. Sans ellipse, cela donnerait : vous craignez la solitude ; vous pouvez donc penser que le mariage serait une bonne précaution, puisqu'il garantit de vivre en compagnie ; mais dans la pratique, la plupart des mariages tournent, au mieux, à l'indifférence, au pire, à l'hostilité ; et on se sent bien plus seul quand on vit aux côtés de quelqu'un qu'on ne supporte pas, que lorsqu'on est réellement seul. Tout ce qui est gommé dans la boutade, c'est le temps, dans son effet dialectique, qui convertit une chose en son contraire : la compagnie en solitude, et la solitude en (bonne) compagnie. L'ellipse tchékhovienne est donc remarquable parce qu'elle passe sous silence tout un processus de renversement, de désillusion.



Étreindre pieusement un arbre. C'est plus païen ou panthéiste que chrétien. Quand il s'agit de Leopardi, cela ne pose pas de problème. Quand il s'agit de Maurice de Guérin, cela en pose pour les interprètes qui, dans le sillage de sa sœur, le veulent bon chrétien. Mais quand il s'agit de Mauriac, le problème est réel. 



Béguin : "[Rousseau, Guérin, Sénancour, Amiel] répondent tous à une même nostalgie de la créature assoiffée d'infini et désireuse de trouver une voie de communication avec l'Univers".



Dans la rubrique "si je devais écrire un livre sur la littérature...", deux idées tentantes : 

1/ La fiction prise pour réalité par son inventeur même (Kipling, L'Homme qui voulait être roi). À force de jouer un rôle, d'endosser les mimiques, les postures, on se prend à son propre jeu, on s'auto-persuade. 

2/ La critique littéraire incluse dans la fiction. De Cervantès (le retable de Maître Pierre) à Houellebecq (sur J.-L. Curtis p. ex.), via Molière. Deux massifs au XX° siècle : Proust et Nabokov. Ne pas oublier Lodge (Changement de décor, surtout la fin), qui mène une double carrière de professeur-critique et de romancier mettant en scène bien des professeurs-critiques.

Chez Proust, l'essence même du projet est ce mixte entre fiction et critique littéraire : raconter une discussion avec Maman, sur Sainte-Beuve. Occasion d'étudier non pas Proust essayiste, mais comment la tentation de l'essai (pas seulement de critique littéraire, mais aussi de psychologie, de philosophie, de sociologie) guette sans cesse la narration, et la mine, menace de la faire diverger, dérailler ; de la dissoudre, de la réduire à un tissu insterstitiel. Cette tendance à l'essai a été fatale à L'Homme sans qualités. Ne l'a-t-elle pas été aussi à la Recherche, achevée en apparence seulement ?

Chez Nabokov, la critique littéraire dans la fiction a sa pleine et manifeste part. Le Don décrit un jeune auteur (fictif) aux prises avec l'histoire de la littérature russe. Feu pâle fait exploser les cadres et se présente ouvertement comme l'édition annotée d'un poème. Alors, le fictionnel vient (pathologiquement) parasiter, phagocyter, inonder la critique littéraire qui se veut universitaire. 



dimanche 20 mars 2022

Notule sur miettes...


On connaît l'image de l'hidalgo impécunieux qui répand des miettes sur sa barbe et son gilet pour faire croire qu'il a déjeuné... C'est exactement ce qui se passe avec la "culture" de service public. On fait voleter quelques miettes de savoir, autour d'un thème porteur, et c'est là tout le repas proposé. Une émission radio de "culture" sur Kubrick : une remarque par ci, une anecdote par là, quelques mots sur un film, quelques opinions vagues. De la poussière, des bribes. Le plus souvent, des choses très connues. Il est vrai que tous les ans il y a des gens qui ont dix-huit ans ; mais on en conclut semble-t-il que tout le monde a quatorze ans... Quand, en outre, on commence son propos sur Full metal jacket en disant que cela signifie "gilet pare-balles", l'auditeur qui n'est pas ignorant de tout éprouve quelque prévention à l'égard du sérieux de ce qui va suivre... 



samedi 19 mars 2022

En lisant Kourkov... en pensant à Chevtchenko...


KourkovLaitier de nuit chap. 75 : 

"C’est tout nout’pays qu’est fille-mère. Et pourquoi ça ? Parce qu’y a point d’hommes ! Ce qu’ils veulent tous, c’est juste coucher, mais quand y est question d’épousailles, y a pus personne !

– Notre pays, fille-mère ?! murmura l’autre d’un air songeur et nullement offensé. Vous parlez avec sagesse ! C’est la pure vérité !

Et le respect qui perçait dans sa voix rendit à la vieille dame sa bonne disposition d’esprit.

– L’Ukraine est une fille-mère, répéta le visiteur, attentif à ses propres mots. Tous veulent coucher avec elle, mais se marier, jamais ! Bravo, Alexandra Vassilievna ! Je rapporterai cette phrase à mes étudiants. Qu’ils sachent combien notre peuple est philosophe !"


La femme de celui qui apprécie ces propos s'appelle Katerina. Ce n'est pas un prénom rare ; mais on le remarque si on met ce passage en corrélation avec quelques lignes de la page Wikipedia consacrée à Tarass Chevtchenko, l'artiste (poète-peintre) national ukrainien : 

Pour illustrer son poème Kateryna écrit en 1838-39, Chevtchenko peint, en été 1842, le tableau éponyme qui reste de nos jours une des images emblématiques de la peinture ukrainienne ; il représente une jeune Ukrainienne enceinte et un soldat russe qui s'éloigne. À cette époque les jeunes filles ukrainiennes qui, après avoir accepté les faveurs des soldats russes de passage, tombaient enceintes des œuvres de « l'occupant », étaient rejetées par leurs familles.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Taras_Chevtchenko#/media/Fichier:%D0%A8%D0%B5%D0%B2%D1%87%D0%B5%D0%BD%D0%BA%D0%BE_%D0%A2._%D0%93._%D0%9A%D0%B0%D1%82%D0%B5%D1%80%D0%B8%D0%BD%D0%B0._1842.jpg

mardi 15 mars 2022

En lisant Kourkov... en pensant à Queneau...


Laitier de nuit. Trois lignes font tinter en moi comme une réminiscence... : 

"Il sortit pour se rafraîchir les idées à l’air glacé et s’en fut inspecter la palissade qui séparait sa cour de celle du voisin. Le fil barbelé était toujours en place."

Cela me fait penser au Cidrolin des Fleurs bleues de Queneau, qui va tous les jours vérifier si on a ou non peint des accusations sur la barrière de son "jardin". Dans Kourkov, c'est le voisin qui ménage un passage pour que son affreux pitbull puisse salir le jardin de Dima. 

Cette réminiscence ponctuelle est renforcée alors par une autre, trop faible pour avoir été aperçue auparavant. Dima consomme un alcool à lui, une "gnôle à l'ortie", qui m'évoque l' "essence de fenouil" de Cidrolin. 

Puis la psychologie de Dima me fait vaguement songer à celle personnages queniens, comme Valentin Brû (sans l'astuce), ou Pierrot (sans la générosité) : assez naïf, un peu enfantin, vaguement nigaud. Ceci est approximatif et bien secondaire. Comme serait approximatif un rapprochement entre la veuve du pharmacien et la veuve Mouaque de Zazie.

Plus consistant : les échanges de personnalité entre le jour et la nuit (l'opposition de couleurs est dans le titre original). Il y a une vie diurne, une vie nocturne, des personnalités opposées, des sortes de Jekyll et Hyde. Or dans Les Fleurs bleues, un même personnage (est-ce le même ?) vit dans le présent, et dans le passé, dans plusieurs passés (comme l'empereur qui se rêve papillon, ou l'inverse). 

Enfin, le plus sérieux, une question de forme (ce sont toujours les questions de forme qui importent vraiment). À travers ses jeux de reflets entre les êtres, les situations, les actions, les choses, Kourkov pratique une méthode qui ressemble diantrement aux "rimes" queniennes, rimes non entre mots, mais entre situations, êtres, etc. Façon habile et nouvelle de tisser l'unité d'une narration complexe avec des correspondances qui en font une sorte de poème narratif, aux rimes parfois pauvres, parfois riches, voire équivoquées. 

Queneau dit à Ribemont-Dessaignes : "On peut faire rimer des situations ou des personnages comme on fait rimer des mots, on peut même se contenter d’allitérations."

Sans cesse, ceci rappelle cela ; celui-ci rappelle celui-là. Les individus sont donc en partie dissous, perdent un peu de leurs contours singuliers pour apparaître plutôt comme porteurs d'une action, d'un schéma, d'un thème, ou d'un motif – presque au sens musical de ces mots. 

La rime la plus étonnante car la plus comique est celle du chat (binommé "Mourik/Mourlo"), énorme matou gris qui disparaît, réapparaît, s'annule, se multiplie, devient héroïque. La nuit est propice à ces équivoques voulues. Kourkov est un très bon francophone, et il doit bien savoir qu'en français comme dans son roman (comme en russe peut-être), "la nuit tous les chats sont gris". 



Ces réflexions m'ont amené à privilégier Les fleurs bleues dans la production de Queneau. Mais un roman comme Un rude Hiver (roman remarquable et longtemps peu remarqué) a été étudié en ce sens par Emmanuel Souchier dans son article : 

Cercles, rimes & répétitions. figures d’une poétique de “ Tradition ” Raymond Queneau “ Fidèle d’Amour ” d’Un rude hiver.


***


Deux remarques stylistiques marginales :


L'intérêt de l'écriture kourkovienne n'est pas tellement au niveau de la phrase (bien que ce soit difficile à juger en traduction). De ce point de vue, je note seulement un procédé, plutôt efficace, rapide, expéditif, qui consiste à ne pas rappeler le sujet des actions successives, et à les isoler par un point, comme on ferait dans un scénario.

"Il se servit un verre de vodka. Le vida. Jeta un coup d’œil dans la rue."

Faut-il interpréter ce procédé en fonction de critères plus "élevés" ? Une lecture attentive des romans de Kourkov serait nécessaire. Mais émettons une hypothèse (hypothétique donc) qui serait dans la lignée de Spitzer) : la première action est le fait d'un sujet énoncé (actiones sont suppositorum, comme on disait), puis le reste suit sans que le sujet soit à nouveau mentionné. L'auteur l'efface grammaticalement, mais peut-être y a-t-il un amoindrissement de son rôle. 

On pourrait écrire : 

"Il se servit un verre de vodka. Il le vida. Il jeta un coup d’œil dans la rue."

L'élision du sujet est usuelle certes si l'on met une virgule : 

"Il se servit un verre de vodka, le vida, [et] jeta un coup d’œil dans la rue."

Mais Kourkov met un point, ce qui accentue la discontinuité des actions, et suggère une distance, donc une sorte d'automatisme – comme si l'activité une fois lancée continuait sur son erre. 

J'ai ajouté un et, comme on le ferait pour marquer le caractère complet, achevé, de l'action, sa cohérence, son unité. Si on ne le met pas, on a une énumération qui s'interrompt brusquement, sans raison apparente, sans anticipation possible, ce qui fait éprouver une sorte de gratuité, de lacune dans l'intentionnalité du personnage. 


Je songe à ce propos (c'est subjectif) à une tournure spéciale aussi, employée par Vargas Llosa, surtout dans Pantaleón, qui consiste à charger (parfois jusqu'à la loufoquerie) les incises d'énonciation avec des indications qui, contrairement à la règle, n'ont rien à voir avec l'énonciatif, mais qui insèrent au contraire les gestes et le décor dans le discours (et l'inverse) : 

"Ne rêve pas, Lima jamais, quel espoir ! – se regarde dans la glace, fait son nœud de cravate Panta."

"No sueñes, Lima nunca, que esperanza - se mira en el espejo, se anuda la corbata Panta."



appendice félin : 

Laitier de nuit présente quelques aspects boulgakoviens. Le fantastique dans le réel, dans le politique (et inversement). Les rendez-vous nocturnes plus ou moins diaboliques (la fête du Maître et Marguerite). Les inventions médicales inquiétantes. Et, surtout, Mourik, cousin de Béhémoth, le félin au Primus ! 



samedi 12 mars 2022

Pensées recueillies çà et là (10)


Houellebecq :

"Le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile."

Soumission

"Il est impossible d'envisager un travail de police sérieux [...] sans une machine à café convenable.  [...] Il est impossible d'envisager un travail de police sérieux sans une réserve d'alcool de bonne qualité".

La carte et le territoire 


Sève (Bernard) : 

"L’historicisme va toujours de pair avec le moralisme."

L'altération musicale


 Cyrano de Bergerac : 

"Je crois [...] que la lune est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune. [...] Ainsi peut-être [...] se moque-t-on maintenant dans la lune, de quelque autre, qui soutient que ce globe-ci est un monde."

États et empires de la Lune


Céard : 

"La moitié du temps, ce qu’on nous donne à aimer ne vaut pas la peine qu’on l’aime"

Lettre à Zola


Goncourt :

"Le travail est le lest de la vie."

Journal t. 3 p. 781 


Byron : 

"Quand nous enlevons la vie aux hommes, nous ne savons ni ce que nous leur enlevons, ni ce que nous leur donnons."

Sardanapale


Renard  : 

"La vie intellectuelle est à la réalité ce que la géométrie est à l'architecture."

Journal, 11 novembre 1888


Sterne : 

"La Raison est moitié sens ; et la mesure du ciel même n'est que la mesure de nos appétits et concoctions du moment."

Tristram Shandy VII, XIII


Ramuz : 

"Dors sur le poêle

bien au chaud, chat ;

la pendule bat ;

elle bat, mais pas pour toi."

Berceuses du chat (Stravinsky)


Vialatte : 

"Ni la gloire ni le bonheur ne sont des buts : ils doivent rester les sous-produits occasionnels d’une tâche bien faite. Ce qui compte, c’est la tâche elle-même."

Les héros du métier bien fait


Van Gogh :

"Au lieu de succomber au mal du pays je me suis dit, le pays ou la patrie est partout."

lettre à Théo 


Soljénitsyne : 

"Humainement, il n'y a d'intéressants que les gens qui ont renoncé à se façonner une carrière."

L'Archipel du Goulag, III  p. 369


Pascal :

"Quand tous vont vers le débordement, nul n’y semble aller. Celui qui s’arrête fait remarquer l’emportement des autres, comme un point fixe."


Kourkov : 

"En chaque femme habite une veuve."

Laitier de nuit § 36



samedi 5 mars 2022

Notules (18) : littérature


    Vers le début de deux nouvelles de Tchékhov, on lit :

1 — [Une plaisanterie, Rivages trad. Kreise] 

"Une pente douce, sur laquelle le soleil se regarde comme dans un miroir, va de nos pieds jusqu’en bas. [...] Nadienka a peur. Tout l’espace depuis ses petites galoches jusqu’à l’extrémité de la colline glacée lui semble un gouffre effrayant, d’une profondeur insondable." 

2 — [La nuit de Noël, in Le Malheur des autres, Gallimard, trad. L. Denis, incipit] 

"Une jeune femme dans les vingt-trois ans, au visage affreusement pâle, se dressait au bord de la mer et regardait au loin. Un escalier délabré, étroit, à la rampe branlante, descendait de ses petits pieds chaussés de bottillons de velours, jusque vers la mer." 

Les deux situations sont présentées de la même façon un peu bizarre, assez inattendue. Peut-être est-ce un effet de la langue russe qui incline à traduire de cette façon un peu étrange en français. Peut-être une façon pour l'auteur de faire ressentir le malaise du vertige, les pieds se trouvant tout au bord, tout au ras de l'abîme. Cela justifierait alors la traduction un peu curieuse de L. Denis, où l'escalier dévale directement des pieds à l'abîme, comme si les pieds étaient déjà un début de chute (crispation réflexe des orteils). Imminence, dont il y a peut-être d'autres exemples chez Tchékhov. À voir.



Un point de traduction, amusant. Burnett, Asphalt Jungle, en VO : "But we got to clear up those club robberies" Dans la bouche d'un chef de la police, c'est assez clair ; j'y comprends aisément : "Mais je veux qu'on en finisse avec ces vols dans les clubs (ou : boîtes de nuit")". La 1° édition française est cocasse : ”Mais je veux qu’on liquide ces cravates, à la sortie des boîtes de nuit.” La 2° édition rectifie le tir : ”En revanche, je veux qu’on mette fin à ces braquages de boîtes de nuit.” Le "en revanche" et le "mettre fin à" sont peut-être d'un niveau un peu trop soutenu pour un flic en colère, mais ça passe bien. À moins que "cravate" puisse désigner un vol (??), je me suis demandé d'où avaient pu sortir ces "cravates" intempestives. Hypothèse : on dicte "braquages", mais le-la dactylo-e entend, ou tape, mécaniquement et fautivement, "cravates", puis on oublie de relire. 


Un autre point de traduction, anodin. Lodge se dit mal à l'aise dans le genre de la nouvelle. Pourtant, la plus ancienne qu'il nous propose dans son recueil [The Man who would not get up] est vraiment excellente – une réécriture très habile de La Métamorphose, piquetée d'allusions à Bartleby, allusions légitimes dans ce contexte dépressif. Dans les premières lignes, le personnage traîne au lit, et sa femme dit, dans la traduction française (Mayoux) : "J’en ai ras le bol de voir refroidir ton petit déjeuner. " J'ai été un peu distrait par la remotivation de ce "bol" dans le contexte du petit déjeuner (par le contexte, qui active un "implexe" verbal, dirait Valéry). Je me suis demandé si quelque chose comme "j'en ai marre" n'aurait pas épargné ce léger accroc de lecture. Le texte original dit : "I’m fed up with having your breakfast spoil." "Fed", certes, évoque la nourriture par le biais d'un écœurement métaphorique ; mais je présume qu'en anglais, ce doit être bien démotivé par l'usure de l'usage, et je doute (à vérifier) que le contexte suffise à remotiver la métaphore, d'autant que le mot 'fed" est moins précisément lié au petit déjeuner que le mot "bol". Donc je ne crois pas que "fed" soit destiné, intentionnellement, à produire un effet verbal – ce n'est de toute façon pas trop le genre de procédés d'écriture de Lodge. 



Flann O'brien, Le Pleure-Misère 1941. Queneau, Le Journal intime de Sally Mara 1950. Y aurait-il un lien ?Pas une influence, mais une suggestion ? Le roman irlandais est écrit en gaélique, langue longuement utilisée (et raillée) par Queneau. La narratrice de ce dernier est supposée être une Irlandaise, qui décrit de façon loufoque une enfance misérable dans une Irlande caricaturée. Sur le web en tout cas, la chose n'est guère mentionnée ; une seule fois, de façon sommaire et étrangement confuse :

http://lesmalesherbes.blogspot.com/2013/07/cronica-de-dalkey-flann-obrien-1964.html



Céard, Une belle journée (1881) : "...au bruit de son piano où des mains maladroites varlopaient La Valse des Roses." L'image, réussie, est déjà chez Bouilhet, Dernières chansons (1869) : "Sur un piano sourd varlopait des accords". 

Dans ce roman de jeunesse, dont le projet est extrêmement intéressant et la réalisation très défectueuse, on trouve bien des inspirations, décalques, pages à faire, "à la manière de..." Céard se cherche, mais trouve surtout les autres... 



Valéry évoque dans La Crise de l'esprit, la poésie des noms des cités antiques qui, disparues, ne sont plus que des sonorités magiques, ayant un statut esthétique spécial, précisément parce que les cités qui y correspondent n'existent plus ; le nom est libéré du poids prosaïque d'une ville réelle où il y aurait maintenant des Adidas et des MacDo. 

Mais il n'en va pas du tout de même du fameux Carillon de Vendôme :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Carillon_de_Vend%C3%B4me

Ce texte a été pris par l'Abbé Brémond comme exemple de "poésie pure", c'est-à-dire fondée sur des noms propres qui valent par leur sonorité, ce qui est très justifié. Mais il ne s'agit pas ici de pays perdus, auxquels la perte même conférerait une valeur poétique. Il y a bien de la nostalgie dans ces noms, mais précisément parce que ce sont les seuls lieux qui restent dans le domaine de ce "gentil Dauphin", et c'est bien maigre, bien désolant (ou ridicule). Il ne s'agit pas d'une poésie de la perte, mais d'une déploration du "peu". 



mercredi 2 mars 2022

Céline (notules)


Céline reprenant Dabit : Petit-Louis (L'Imaginaire p.89-90) : l'engagement inattendu du personnage, trop jeune, trop maigrichon, se retrouve à la fin de Mort à crédit. Un peu plus loin, p. 95 : "puisque je m'engage, il me pardonne mes opinions anarchistes" : ici, c'est proche du tout début du Voyage où c'est l'anarchiste qui s'engage. Au passage : on retrouve ce thème de l'engagement paradoxal dans Guignol's band : Cascade raconte comment tous les macs français qui étaient venus à Londres pour échapper à la guerre mettent à s'engager une fureur étonnante ; ils ont "mangé du clairon" ; formule qui peut évoquer Nerval ("J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale"), mais qui pour Céline n'évoque peut-être que des formules du genre "avoir mangé du lion"...



Céline : Voyage, épisode américain, Bardamu loge à l'hôtel bizarrement nommé "Laugh Calvin" ("Le Calvin rieur" ?). Allusion au protestantisme des USA ? probablement ; mais pourquoi "Laugh" ? Hypothèse : nom formé à partir du nom assez courant aux USA "Laughlin", dont le début est le mot même de "rire", en modifiant la suite pour en faire une sorte d'oxymore ? Pure hypothèse.



Solidarité du fond et de la forme chez Céline : dislocation et dislocution.


Sonorité : Féerie 1 : ”c’est des hontes qui comptent !”



Les innombrables disparitions finales, évanescences, évaporations, pâlissements, fading out. L'une d'elles dans la bouche de Harras, dans Nord :  "Vous voyez cette plaine, ce ciel, cette route, ces gens ?… tout ça triste, n'est‑ce pas ?… russe !… triste !… jusqu'à l'Oural !… et après !". Selon le narrateur, quelques lignes plus tôt, ce sont des "plaines qu'ont pas de raison de finir". Équivalents  géographiques de ce que sont les 'trois points' dans l'écriture. Rappel : Mort à crédit : "Plus loin que la route, c’est les arbres, les champs, le remblai, des mottes et puis la campagne... plus loin encore c’est les pays inconnus... la Chine... Et puis rien du tout." Et la fin des fins – du monde et de l'œuvre : "... ces profondeur pétillantes que plus rien existe..."



Voyage : "Gustave Mandamour, qu’il s’appelait, du Cantal". Le patronyme qui existe est "Madamour" ; Céline le modifie pour évoquer peut-être le ro-Mandamour qui finit mal, que le gendarme qualifie lui-même, pompeusement, de "drame d'amour". 



Beauté de cette phrase de Céline, parfaitement représentative de son style outrancier, provocateur, et en inflation permanente, jusqu'à l'invraisemblable : dans D'un Château l'autre, la logeuse à la ménopause ardente, au corps assez bien conservé, mais au visage très détérioré : "Mais pour le minois, pardon !... du Rochechouart et « dessous de métro »... la bouche pulpeuse-avaleuse, encore peut-être pire que Loukoum!... la bouche à avaler le trottoir, l’édicule et tous les clients, et leurs organes et les croûtons !..." 

Le lecteur ne peut pas ne pas associer les mots juxtaposés "métro" et "bouche", et avoir une évocation vague mais évocatrice, d'une "bouche de métro", dont les dimensions fantastiques ouvrent la voie à l'inflation qui suit ; inflation qui s'accomplit sur deux octosyllabes, car il serait céliniennement malséant de faire la liaison 'organes z et'). Et même, on pourrait faire une élision populaire, qui produirait 3 octosyllabes (à accents variés) : 

la bouche à avaler l'trottoir, 

l’édicule et tous les clients, 

et leurs organ' et les croûtons !..."



Écriture "phénoménologique" : on fait éprouver, puis on explique (comme dans la vie, on comprend à retardement). Chez Céline : une parole est prononcée, sans indication, suivie de l'indication du locuteur, parfois nécessaire, parfois superflue, sur le modèle : 

- On y va... ? 

... c'est moi qui demande... 

Pendant une fraction de seconde, on a flotté, cherché, selon la logique de la situation (pas toujours logique, comme dans la vie). Façon très 'impolie' de présenter le dialogue.

Cf. Féerie 1 : 

"– Je suis Louis XV ! Je suis Louis XV maraud ! 

Comme ça qu'il m'apostrophe d'en l'air !"

De même, Céline indique le mot étranger (allemand, dans la trilogie), puis le traduit. Toujours les perceptions en premier, et les explications ensuite. 

À plusieurs niveaux, Céline pousse à l'extrême la tendance du roman depuis le milieu du XIX° siècle à affirmer la sensation brute, élucidée ensuite. (Proust, le style "Dostoïevski" de Mme de Sévigné, l'adjectif antéposé des Goncourt, etc.).




vendredi 25 février 2022

Notules (17) : musique



"Concerto", de "concertare", veut dire à la fois, et de façon vaguement dialectique, "se concerter" et "s'opposer". Cette équivoque étymologique est assez analogue à celle du verbe "disputer" : se disputer (= s'opposer), et mener une 'dispute', une 'disputatio', une "discussion", faite d'opposition sur fond de courtoisie.



Il n'est pas rare que les instrumentistes dédicataires apprécient peu les merveilles qu'on a composées pour eux. Parmi les exemples les plus classiques : 

Kreutzer n'a pas voulu jouer la sonate ("inintelligible", unverständlich) qui porte néanmoins son nom. Paul Wittgenstein a trahi le concerto pour la main gauche de Ravel. Rubinstein a très peu goûté et presque jamais joué la Fantaisie bétique de Falla. Paganini a trouvé que le Harold de Berlioz ne mettait pas sa virtuosité en valeur. Les rapports de Joachim au concerto de Brahms sont plus complexes, et font intervenir des critères extra-musicaux. 

Souvent, ces virtuoses voient le côté technique de l'œuvre : trop facile, ou trop difficile (injouable). Du point de vue esthétique, ils ne sont pas forcément conscients de l'apport de ces œuvres nouvelles, qu'ils ne savent pas goûter. Le temps que passe un virtuose à travailler son instrument et à donner des concerts, c'est autant de perdu pour la vraie écoute et méditation musicale.



Je n'aime pas beaucoup le triple concerto de Beethoven, non que ce soit un œuvre sans qualités, mais parce que j'ai l'impression d'y trouver ce que Beethoven aurait pu écrire s'il n'avait pas été Beethoven.



Haydn : Quatuor en Sol maj. op. 33 n°. 5, Hob. III:41. Fluidité, jeunesse, allégresse, danse, course aérienne, pas de poids. Un rêve de facilité. 



Dilution 1. Jazz, tango, chanson, musique de film... Ce n'est pas ma tasse de thé, mais je n'ai rien contre - j'apprécie même quelquefois (jazz). En revanche, j'ai quelque chose contre lorsque ces genres sont utilisés pour noyauter, miner, remplacer, évincer la musique sérieuse et les propos sérieux (ceux-là, il y a longtemps qu'ils sont enfuis). C'est bien évident, dans de nombreux domaines, que le "en plus" signifie finalement "au lieu de". 

Dilution 2. "Le projet artistique et culturel d’Olivier Mantei pour la Cité de la Musique-Philharmonie de Paris vise à faire de l’établissement un lieu de vie, accessible et exemplaire en termes d’inclusion et d’ancrage territorial." Autrement dit, la musique n'est pas dans le projet ; elle est seulement dans l'intitulé, comme couverture, comme prétexte à une action sociale au vocabulaire moralisant on ne peut plus "tendance". 



 Cherubini a écrit une "Marche pour le retour du préfet du département de l’Eure-et-Loir"



Stravinsky, le "Sacre". Problème de titre. Stravinsky était très international ; avait-il fait un choix explicite du titre et de ses éventuelles traductions ? Le ballet a été créé à Paris, sous le titre "Sacre", qui est devenu la forme canonique. En anglais, "Rite", qui est plus proche du sens d'ensemble de l'œuvre. C’est une musique cruelle, rendant un rituel moins ‘archaïque’ que barbare. Le titre français fait trop penser à un couronnement, un triomphe du printemps, un Botticelli mis aux couleurs des lointaines steppes – alors que c’est très ouvertement la mise à mort propitiatoire d’une jeune fille. Il faudrait donc dire "sacrifice". En espagnol : "consagración". Italien : "sagra". Allemand : "Weihe" (consécration). Le russe semble (?) dire "sacre". Tout s'érode : la musique de Stravinski est devenue "normale", et même "classique". Le meurtre rituel est devenu une fête colorée. Le dieu auquel la jeune fille est sacrifiée est Yarilo, dont Wikipedia nous dit que le nom aurait comme origine un mot signifiant "rage" et "feu". Les mois de printemps sont meurtriers... Je m'étonne un peu aussi qu'à une époque où il faut que ce soit Carmen qui tue Don José, qu'on n'ait pas 'cancellé' ce féminicide organisé. 



Orgue ; j'y suis réticent, pour divers motifs qui ne sont pas tous des raisons. La raison principale est la résonance excessive, qui mélange les notes dans un brouillard que je supporte mal ; je ne sais pas y discerner les voix, ce qui est grand dommage dans ce répertoire-ci plus encore que dans d'autres. L'acoustique des églises y est pour beaucoup ; certaines registrations l'accentuent, d'autres (pour cela bien venues) peuvent la réduire. L'éminent organiste Daniel Roth s'en plaint - cela me console qu'un tel professionnel se mette à ma place. Le remède qu'il tente d'y apporter n'est pas commode : il faut raccourcir la tenue des touches sur les claviers à proportion de la résonance excessive estimée depuis la tribune. Comme ces précautions extrêmes sont rares, je préfère dans l'ensemble (hérésie !) écouter la musique d'orgue au piano, où une dimension manque bien sûr, mais où je sais ce que j'entends. 



Duhamel (Georges), Le Livre de l’amertume p. 55 : 

"La musique ou un parfum, rien de mieux pour nous faire deviner un monde inconnu, ou même pour nous faire comprendre à quel point ce monde nous est peu compréhensible. Des mots simplifieraient tout, unifieraient tout. Avec la musique tout garde son recul et sa perspective."



mercredi 16 février 2022

Notules (16) : philosophie

 

'Devenir' et 'changement' ne sont pas synonymes. 'Devenir' suppose la permanence d’un être qui se modifie tout en gardant son identité : c’est le même petit poisson qui 'devient' grand. Quant au 'changement' : il y a un état du monde à l’instant t1, où la boule de billard est à tel endroit ; et un instant t2, où elle est ailleurs. Mais on n'a pas besoin d'affirmer que c’est la même qui s'est transformée ; il ne faut pas dire que "la boule a changé de place", mais que la configuration du monde a changé, et qu’on trouve ailleurs la même boule qu’on trouvait auparavant. Le mouvement local n’est pas un devenir ; il est en somme extérieur à ce qui change. Le devenir est un changement qualitatif, d'origine interne à la chose (qui est continue dans son devenir). Le devenir relève du monde antique (aristotélicien, réaliste, finalisé). Le changement relève d'un monde galiléo-cartésien (géométrisé) qui s'accommode très bien de la théologie de la (re)création continuée — qui se fonde même sur elle comme condition de possibilité, puis en révoque la dimension religieuse. [Note : quand Valéry écrit "Regarde-moi qui change !", il veut dire "qui deviens" ; même si on le trouve didactique dans ce Cimetière marin, il est poète]


Les Anciens disaient avec raison que l'Idée du cercle n'est pas ronde. Descartes le montre en remplaçant le cercle dessiné par une équation qui, manifestement, n'est pas ronde. 


Valeur d'usage et valeur d'échange : les "âmes mortes" chez Gogol, sont de nulle valeur d'usage, on s'étonne donc qu'elles puissent avoir une valeur d'échange. C'est une bizarrerie, voire un miracle, produit par les règlements administratifs.


Deleuze : à la fin, quand il est superstar, son élocution est un curieux mélange de Péguy et de Lacan. Sous la fragilité du vieillard, l’appuyé du tyran.


Ce n'est pas l'utilisation qui fait le caractère technique d'un objet. Un objet ne cesse pas d’être technique s’il est en panne ou ne sert plus, car de toute façon, il a été conçu et fabriqué en tant que technique ; ce n’est pas l'utilité qui fait l’objet technique, ni son utilisation, mais le projet de son utilisation, projet réalisé ou non ; l'outil qui reste dans la caisse et y rouille, inutilisable, est aussi technique que l'outil utilisé. 


Antiquité : au commencement est le chaos, et la mise en ordre est partielle, donc provisoire : le fond de désordre demeure latent. Christianisme : Dieu a tout fait, tout est ordre ; les êtres proviennent entièrement d'une pensée ordonnée et ordonnatrice. Modernité : le désordre se retrouve, dans le fond, sous les apparences : dionysisme, Unbewußt. L'ordre devient une illusion, ou une pellicule qu'il faut dénoncer comme telle.


Signe immotivé, saussurien, chez Shakespeare (Romeo and Juliet) : "What's in a name? That which we call a rose / By any other name would smell as sweet."


Principe de réalité. En grec, le même mot (télos) désigne le but et le lointain, donc suggère la distance des lèvres à la coupe. Par une logique implacable et triste, le but n'est tel (désiré) que parce qu'il n'est pas possédé ; si on le possédait, on ne le désirerait pas. Il est à distance, donc lointain, donc il apparaît petit (phila-télie). La bien-aimée lointaine, dont on attend une lettre, ne peut être présente qu'en format de timbre-poste. Tout ce qui est lointain peut être désirable ; toute distance peut être ressentie comme une privation, voire une frustration. D'où la facilité à faire miroiter les lendemains, nimbés qu'ils sont par la distance de la brume bleutée du rêve . 


La "sortie de la religion" selon Gaucher. On pourrait peut-être représenter ainsi cette notion. Dans un premier temps (religieux), la religion est un dôme qui recouvre tout, englobe tout. Puis (sortie) c'est un monument parmi d’autres, avec des gens dedans, dehors, qui peuvent en sortir, y entrer, y rentrer, etc. Ce n’est plus l’englobant ultime, mais une appartenance possible, une inclusion choisie [on passe de Gesellschaft à Wahl Gesellschaft, de 'société' (imposée), à 'société choisie']. 


Fertilité scientifique (esquisse d'une hypothèse). Les chercheurs trouvent un embranchement fructueux. On le suit, le raffine, jusqu'au moment où il devient de moins en moins fertile. Il devient cul-de-sac ; on radote, on piétine. Mais il est très difficile de remettre en cause l'ensemble du chemin, qui en effet a fait ses preuves. Sont alors réputées également irrecevables les propositions qui ne correspondent pas aux critères reçus, que ce soit a) par faiblesse, par ignorance, etc (= par défaut intrinsèque) ; b) ou parce qu'elles fraient un autre chemin pour sortir de l'impasse. Or, si l'on file la métaphore de l'embranchement (qui n'est qu'une métaphore, mais nous ne faisons qu'esquisser une hypothèse), on ne peut se sortir de l'impasse, ouvrir à de grands et sérieux progrès, qu'en rebroussant chemin, qu'en apparaissant rétrograde. Cela, les juges de la scientificité ne peuvent l'accepter. Comment en effet faire le départ entre ceux qui sont rétrogrades par incapacité (les plus nombreux, assurément) et ceux qui le sont en tentant une autre approche, qui sera peut-être (peut-être) une révolution scientifique ? Pour prendre un exemple extrême : la science cartésienne avait complètement discrédité toute forme d'action à distance ; ceux qui la soutenaient étaient considérés (souvent à raison) comme des scolastiques attardés. Mais Newton inaugura une nouvelle voie splendide en donnant l'impression de revenir à l'action à distance, — en fait en la pensant autrement. Il y a un moment où le sérieux méthodologique devient un conservatisme et où le génie apparaît comme inepte ; mais quand ? Manet, Renoir, Picasso, "ne savaient pas dessiner". 


L'ennui comme moteur. Il fait monter la pression (cf. Valéry sur l'ennui perceptif). Si bien qu'on en vient à l'exaspération : "N'importe quoi plutôt que ce rien !". Agir devient un besoin impérieux, de type biologique : un besoin de se sentir exister. Les militaires l'ont bien compris. Cf. les expériences de caserne de Jules Romains ; et Delibes, L'étoffe d'un Héros (p. 271) : "Sur le bateau-école, Ils t’apprennent à t’emmerder pour que rien de ce qui t’arrive après dans la vie ne te paraisse grave. Voilà toute leur école."