lundi 9 mai 2022

Céline (et Valéry) : bateaux


Un point commun entre Céline et Valéry : l'attitude par rapport à la mer et aux bateaux. Tous deux sont passionnés par les bateaux comme spectacle, mais très réticents à l'embarquement et à la navigation. Les bateaux donc, mais vus du rivage : là est le pur plaisir.

Deux échantillons en étaient donnés ici : 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2020/02/valery-et-celine-ports.html

Chez Valéry, le voyage en bateau est un cauchemar : cf. Sinistre. 

Chez Céline, les voyages en bateau tournent le plus souvent très mal (bateaux-mouches 'hygiéniques" où l'on taloche les moutards pour leur faire prendre le bon air ; vomissements sans fin de la traversée de la Manche ; traversée sur L'Amiral-Bragueton). Céline est obsédé par le thème du Styx à la traversée angoissante. 

Dans le spectacle nautique au contraire, tout est facile, tout est beau car allégé (par le principe d'Archimède). L'œil a peine à se détacher de ce miracle qu'est une pesanteur diminuée. On assiste alors, pour parler comme Baudelaire, à la seule chose qui importe, la "diminution des traces du péché originel" - ce péché étant, chez Céline, la pesanteur. Comme chez la danseuse, cette pesanteur semi-vaincue, c'est la grâce.

Dans l'aventure nautique au contraire, on perd ses repères, on est embarqué sans recours dans un "bateau ivre" sans poésie. Le séjour en bateau n'est serein que s'il s'agit d'une péniche amarrée où l'on fête un anniversaire. Après le choc de l'obus tombé à proximité, "on en chantonn[e] même un brin, en titubant, comme quand on a fini une bonne partie de canotage et qu’on a les jambes un peu drôles."

De cet horrible tangage interne, conséquence du traumatisme, un nouvel exemple est disponible dans Guerre : 

"J’avais tous les vertiges d’un bateau dans mon propre intérieur. La guerre m’avait donné aussi à moi une mer, pour moi tout seul, une grondante, une bien toute bruyante dans ma propre tête. "



lundi 2 mai 2022

Rencontres de noms...


 Deux remarques dont il n'y a peut-être rien d'autre à tirer qu'un étonnement amusé... 


1. Boulgakov et Perec :


Dans Le Maître et Marguerite (traduction française parue en 1968), l'épilogue montre une population effrayée qui, au moindre signe de ressemblance, croit partout retrouver les énergumènes diaboliques, parmi lesquels Koroviev. Or, du fait de ce zèle intempestif,

"Se trouvèrent pris, en différents autres lieux, en outre, neuf Korovine, quatre Korovkine et deux Karavaïev."


Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? (1966) : le personnage principal est affligé d'un nom en perpétuelle variation, toujours commençant par "Kara..." : Karalerowicz, Karamanlis, Karaschmerz, Karawurz, etc.. 

Le préfacier dit : "Quant aux soixante-douze patronymes différents du héros, de Karamanlis à Karalarico, ils doivent sans doute beaucoup aux permutations qui, chez Queneau, frappent le Bolucra du Dimanche de la vie." 


2. Proust et Jarry (Charlus et Ubu)


... puisqu'il y avait justement M. de Cambremer et qu'il est marquis, comme vous n'êtes que baron… – Permettez, répondit M. de Charlus avec un air de hauteur, à M. Verdurin étonné, je suis aussi duc de Brabant, damoiseau de Montargis, prince d'Oléron, de Carency, de Viareggio et des Dunes. D'ailleurs cela ne fait absolument rien. Ne vous tourmentez pas », ajouta-t-il en reprenant son fin sourire, qui s'épanouit sur ces derniers mots : « J'ai tout de suite vu que vous n'aviez pas l'habitude. »


PERE UBU : Eh ! je m'enrichis. Je vais faire lire MA liste de MES biens. Greffier, lisez MA liste de MES biens.

LE GREFFIER : Comté de Sandomir.

PERE UBU : Commence par les principautés, stupide bougre !

LE GREFFIER : Principauté de Podolie, grand-duché de Posen, duché de Courlande, comté de Sandomir, comté de Vitepsk, palatinat de Polock, margraviat de Thorn.



mardi 26 avril 2022

Pensées recueillies çà et là (12)


Auden  :

"On ne peut pas commencer par douter ; il faut commencer par la foi."

Avant et après


Barbey :

"L'état de tutelle est normal à l'esprit humain, et la vue fausse des esprits modernes, c'est admettre que cet état de tutelle est transitoire et que la gloire de la civilisation est [de] le finir."

Memorandum


Valéry : 

"Ce que l'accessoire est compliqué, quand le principal est assez simple."

à Gide


Bernanos : 

"L’optimisme m’est toujours apparu comme l’alibi sournois des égoïstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mêmes. Ils sont optimistes pour se dispenser d’avoir pitié des hommes, de leur malheur. » 

Les grands Cimetières sous la lune


Mauriac : 

"À la source de nous-même, il n'y a pas nous-même, mais le fourmillement d'une race."

Mémoires intérieurs


Montherlant : 

"À mon âge, il y a une façon de désarmer quelque peu la déchéance : en ayant d'elle une conscience aiguë."

Brocéliande


Kundera : 

"Il faut une grande maturité pour comprendre que l'opinion que nous défendons n'est que notre hypothèse préférée, nécessairement imparfaite, probablement transitoire, que seuls les très bornés peuvent faire passer pour une certitude ou une vérité. "


Queneau : 

"Ainsi s’entraînent l’une l’autre les pensées saumâtres, comme des saucisses en chapelet. Le cabot n’en choisit qu’une mais les autres suivent et le quadrupède finit par recevoir des cailloux et déguster du bâton."

Les Enfants du limon


Kundera :

"C'est ça le mystère de la poésie. Nous nous consumons dans la femme aimée, nous nous consumons dans l'idée à laquelle nous croyons, nous brûlons dans le paysage qui nous émeut."

Rire et oubli


Montherlant : 

"À un certain point d'abaissement d'une société, l'exemple fonctionne à vide, la société ne mérite plus le héros."

Va jouer avec cette poussière


Gide :

"Je redoute bien plus ce qui diminue l'homme que ce qui l'opprime"

Essais


Gide :

"Il y a dans tout ce qui est humain un fond obscène à revers divin"

Essais


Van Gogh : 

"N'oublions pas que les petites émotions sont les grands capitaines de nos vies et qu'à celles-là nous y obéissons sans le savoir."

à Théo


Cocteau : 

"Une trop grande liberté, un 'fais ce que tu veux' commode met la jeunesse dans l'impossibilité de désobéir alors que rien d'audacieux n'existe sans la désobéissance à des règles."

Discours sur la poésie


Diderot :

 "O mon ami, la plate chose que des vers bien faits ! la plate chose que de la musique bien faite ! la plate chose qu'un morceau de peinture bien fait, bien peint !"

Salons


Reed (Lou) :

This world is a zoo 

And the keeper ain’t you !


Guimard  : 

"La grandiloquence est l'ivrognerie de l'âme." 

Les Choses de la vie



mercredi 13 avril 2022

Pensées recueillies çà et là (11)


Balzac :

”Tout mouvement saccadé trahit un vice, ou une mauvaise éducation”

Démarche


Proust :

"Ce qui est tu dans un beau livre […] compose sa noble atmosphère de silence, ce merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu’on n’a pas dit."

Contre Sainte-Beuve


Vialatte : 

"On ne 'raconte' pas la 'théorie des groupes'. C’est même une chose assez gênante pour les malheureux intervieweurs."


Jankélévitch : 

"Etre juste, c’est faire à chaque chose sa part, n’avoir pas de 'point de vue' ; ou mieux encore : c’est adopter tour à tour une infinité de points de vue, en sorte qu’ils se corrigent mutuellement."

L’Ironie


Nerval : 

”La terre est [...] un corps matériel dont la somme des esprits est l’âme. [...] Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous.”

Aurelia


Wilde : 

"The true mystery of the world is the visible, not the invisible."

Dorian Gray ch. 2


Rodin : 

"Ce qui est profondément vrai pour un homme l’est pour tous."

Testament


Rodin : 

"Les plus beaux sujets se trouvent devant vous : ce sont ceux que vous connaissez le mieux."

Testament


Schlegel :

"Celui-là seul qui est uni avec le monde peut être uni avec lui-même."

Fragments


Alain : 

"Si l'égoïsme veillait sur l'âme, afin d'en écarter les affections honteuses, les lâchetés, les erreurs, et les vices, l'égoïsme serait une vertu. Mais l'usage interdit d'étendre le sens de ce mot"

Définitions


Hardellet : 

"La plus belle récompense de l'homme - c'est encore son sommeil".


Nietzsche :

"Celui qui est brutal envers les animaux éveille le soupçon qu’il est également brutal vis-à-vis des faibles 

Humain, trop humain


Muray :

"Ce ne sont pas les hommes qui font l'histoire, ce sont les écrivains."

Le XIX° siècle à travers les âges


Lafon : 

"C'est si peu nous qui faisons notre vie"


Balzac :

"Lucien avait un pied dans le lit de Coralie, et l'autre dans la glu du journal."

Illusions perdues



samedi 9 avril 2022

Haydn / Mozart : sensibilité


Je trouve de plus en plus manifeste que la différence est immense entre Haydn et Mozart. Non pas quant au langage musical, mais quant à la nature, la fonction, le statut de la musique. Chez Mozart, on sent, très souvent (c'est une des raisons de son caractère exceptionnel) une sensibilité qui affleure, qui frémit juste sous la surface – une émotion, une émotivité retenues. Une musique intrinsèquement merveilleuse s'y double d'une sensibilité pressentie, d'une vie, d'une subjectivité à la limite de l'expression. Un soubassement personnel, éventuellement biographique donc. Un romantisme pudique qui, sous la valeur proprement musicale, en reste à l'amorce de la confidence. D'où une tendance fréquente à l'interpréter en donnant la part trop belle à ces émotions, à les faire sourdre, à les rendre manifestes. 

Alors que chez Haydn le "professionnalisme" est en relation bien plus indirecte avec l'émotion. La biographie de Haydn d'ailleurs ne nous incite pas à déceler, sous la musique, une confession, une idiosyncrasie. Mozart se situe à équidistance parfaite du professionnel et du personnel, du technique et du sentiment, de la création et de l'expression. Haydn, qui est bien plus nettement du côté de la technique, du professionnel, est en cela dans le sillage de Bach. Alors que Mozart annonce Beethoven. Beethoven en effet sera plus ouvertement expressif tout en menant à leur maximum les innovations, les audaces formelles de Haydn. 

Pour le dire de façon expéditive : Haydn est plus musique-musique, il illustre un style musical plus qu'il ne traduit une aventure intime. Ce qui fait qu'on se sent (que je me sens) avec lui en terrain plus objectif, moins vibrant qu'avec Mozart. La sensibilité qui y est sollicitée est musicale, donc plus pure. Ce que l'on peut appeler "l'expérience humaine" y reste discret, ne sollicite que si on le souhaite. Alors que Mozart, avec retenue, invite, incite à s'embarquer avec lui. Ce qui ne revient pas à amoindrir la valeur de Mozart, mais à caractériser deux types d'écoute, deux modes de participation. 



jeudi 7 avril 2022

Céline et "le mince mégot"


Est-ce une tendance de l'époque, ou un effet de style ? je trouve souvent chez Céline, parfois chez Bloy, (ailleurs aussi probablement) une tendance à utiliser l'article défini là où on attendrait plutôt l'indéfini. Par exemple chez Bloy : "trouver la forte somme". Chez Céline "pousser le fort coup de gueule" ; "fumer le mince mégot" ; "il y avait eu la chaude alerte". Cela me semble une tournure plutôt populaire, expressive, manifestant en tout cas une sorte d'insistance qui mériterait d'être étudiée. 

"Une forte somme", c'est descriptif, objectif. "La forte somme", c'est, sous-entendu "la somme qui me sortirait de l'ornière", "la somme vraiment efficace" ; en somme (!), "la somme telle que je la souhaite vraiment, la forte somme rêvée, idéale". Alors que l'article indéfini est par nature indéterminé, quelconque, vague. 

Mais quand Céline écrit "pousser le fort coup de gueule", ce n'est pas la même expressivité. Il me semble qu'on y sent une sorte de superlatif, d'exception. Le défini est plus marquant, plus "historique" (plus unique) que l'indéfini. Objectivement, c'est un coup de gueule parmi d'autres, parmi beaucoup d'autres. Mais subjectivement, au moment où il se produit, il est unique, il marque ; c'est un événement de poids, qui "occupe toute l'âme" pour parler comme Pascal. ou, pour parler comme Montaigne : "à qui il grêle sur la tête, tout l’hémisphère semble être en tempête et orage."

Mais quand Céline écrit (dans Mort à Crédit) "je fumais le mince mégot", ce ne peut être dans la même intention. Toutefois, il y a insistance encore. On souligne : un mégot vraiment mince ; si mince qu'il en devient significatif, emblématique de la disette de tabac – c'est la dèche. 

Pour être très affirmatif, il faudrait bien des relectures et bien des prudences méthodologiques, il faudrait une thèse. Mais il semble qu'on peut dire que l'indéfini, descriptif, objectif, neutre ("un fort coup de gueule") a quelque chose d'aristotélicien : un parmi d'autres, un comparable aux autres. Il se situe dans une collection résultant d'une enquête et d'observations neutres. Alors que le défini a plutôt une résonance platonicienne : à travers l'unique, l'exception, on laisse entendre l'essence, l'Idée pure, le Modèle, le Paradigme. De un à le, on passe du cas au Modèle : "La neuve paire de tatanes" (Mort à crédit p. 654). Un modèle qui bien sûr n'a rien d'intellectuel, de cérébral ; ce n'est pas un Modèle intelligible, un composant du cosmos noètos, de l'ouranos noètos. C'est un modèle pour l'affectivité ; c'est l'expérience parfaite, exemplaire (en général, expérience douloureuse). L'article défini tient lieu de majuscule. C'est Le mégot vraiment mégot, on ne peut plus mégot. Le mégot dans son essence, dans sa quiddité. En langage usuel, on serait tenté de compléter : "le mégot, chtedipa !" Cette perfection éprouvée relève de l'ineffable. 

Cette valeur superlative de l'article défini était très pratiquée jadis (années 70) chez les babas qui flottaient dans les délices brumeuses du shit : [formules à prononcer mollement en faisant durer et monter la syllabe] "c'était LEU trip, mec !" ; "c'est THE pétard !" Sous-entendu : "jteudixa !"

... toujours la fumée, le tabac, le shit, le rêve. Le perlot qui permet de monter à l'échafaud... 



mardi 5 avril 2022

Notules (21) musique


Tubeuf, mars 2010 : "Méritait-il ce soir, ce public carrément dérangeant, qui ovationne en plein scherzo, ne laisse pas la dernière vibration s’éteindre et se repasse des bonbons ? Et des gens qui semblent entendre la Funèbre pour la première fois méritent-ils Zimerman ?  Pour aller entendre leur premier Chopin, ont-ils besoin d’un Zimerman ?"


Beethoven, les 3 trios op. 9, en 3 versions : Arnold, Boccherini, Zimmermann. Les 3 sont excellentes, mais de propos très différent. Arnold incline à une certaine rugosité, penche vers les quatuors à venir. Zimmermann au contraire, très fin, délicat, penche vers Mozart. Boccherini réussit un bel équilibre entre les deux. C'est probablement Boccherini qui a raison, en tout cas qui donne une version toujours satisfaisante, équilibrée entre force et finesse. Pour Arnold et Zimmermann, cela dépend de l'humeur du moment, hardie ou esthétisante, chez l'auditeur. Dans les trois cas, la prise de son est cohérente avec le propos musical. Un moment parfait (entre autres) chez Boccherini, le scherzo du 3° trio : unité parfaite entre l'intention, le tempo, le son. Sensation d'incontestable, d'indiscutable, d'évidence – de hardiesse heureuse. 


Alain Meunier sur la Sarabande de la 5° suite de Bach : "moment de pauvreté absolue... merveille totale"


Gesualdo, Madrigal X transcrit pour altos et joué en re-recording par Chr. Desjardins. C'est étonnant et passionnant. Une musique qui est déjà assez intemporelle, abstraite, le devient encore plus : étrangère à tout, "in-personnelle", "in-locale". 


Jusqu’à l'époque de Mozart, les partitions comportent très peu d’indications de tempo, d'expression, d'intensité etc. ; car il y a un "goût" partagé , et les nuances vont de soi. C’est une sorte de ponctuation évidente, spontanée, qui n'a pas besoin d'être dite, notée. Mais la communauté esthétique se délite au profit de l'individu et de l'innovation. Alors, avec Beethoven, il y a des à-coups personnels, psychologiques et/ou formels, qui, par nature, ne peuvent se deviner : c’est le propre des passions d’être imprévisibles pour autrui, et c'est le propre des innovations formelles d’être inanticipables. Le texte de Bach n'indique presque rien hors les notes. Celui de Beethoven ou de Schumann fourmille de particularisations. Avec Bach, la musique exprime un système musical (comme la parole nouvelle actualise la langue déjà acquise). Ensuite, elle exprime une aventure, une idiosyncrasie. [Cioran, de mémoire : Beethoven a perverti la musique en y introduisant les sautes d'humeur]


Beethoven Quatuors Razoumovsky. En russe, razoum signifie raison, bon sens. Je ne sais pas si les détracteurs de ces partitions hardies, voire scandaleuses, ont ironisé à ce propos.


Stravinski. Renard et les Noces non seulement relèvent de la même esthétique, mais vont par moments jusqu'à se décalquer. D'où la cocasserie, dans le hiératisme des Noces, d'entendre (d'entrentendre) soudain les personnages burlesques de la cour de ferme. 


Tchaïkovski, ce n'est pas ma tasse de thé (jeu de mots involontaire, sur le mot thé en russe, tchaï). Mais, dans le (très beau) mouvement lent du Concerto pour violon, un moment de dialogue violon-clarinette, magique. Association de timbres qu'on retrouve quelques instants au début d'une des Variations Rococo (que je n'aime pas du tout, mais alors, pas du tout !). Dans le concerto, tristesse infinie, morne steppe comme on en voit chez Tchékhov. 


Concordances étonnantes entre des morceaux qui n'ont rien à voir. Un bout du concerto pour violon de Glazounov à peine modifié dans "Death car" d'Iggy Pop. Les mêmes notes, avec un effet radicalement différent, au début du dernier mouvement de la symphonie Jupiter, et au début d'une des sections de la Rhapsodie pour alto de Brahms (do ré fa mi). Et, le plus cocasse (je suis cruel de le dire car, ensuite, on ne peut plus ne pas l'entendre) : Ravel, Une barque sur l'océan qui (avec un phrasé autre, heureusement) nous donne les notes de "Mon truc en plumes"...


Les transcriptions d'œuvres classiques au marimba. À mon goût, qui pourtant est en général réticent aux transcriptions, ça marche souvent très bien. Ce n'est pas "fidèle", mais cela a la vertu éminente de dégraisser le son. J'y retrouve un peu de cet effet si bien décrit par Starobinski à propos du dessin : l'impression d'un monde soudain allégé. Des œuvres parfois libérées d'une orchestration un peu... excessive (Danses polovtsiennes). Sensation de soulagement. 



jeudi 31 mars 2022

Haydn : un mouvement de quatuor


Souvent, quand on aime une œuvre musicale, c'est, de façon plus ou moins consciente, en fonction d'un aspect, d'un caractère dans lequel on place le critère qui est pour nous essentiel, la qualité déterminante. Les autres aspects (et le goût pour telle ou telle interprétation) sont alors largement induits par cet aspect-là – de façon déséquilibrée, il faut l'admettre. Il y a donc une dimension-reine qui estompe les autres ; un soleil qui fait pâlir les étoiles. Ce qui ne doit pas empêcher d'admettre que d'autres amateurs aiment la même œuvre selon un angle différent. Souvent, cela ne s'exprime que de façon très vague, en termes très généraux. On mettra l'accent sur la noblesse, ou sur la ferveur, sur la finesse des timbres ou sur la construction. Mais aussi, surtout, de façon très exagérée et subjective, sur un trait, voire sur une note qui sera comme un shibboleth. 


La part de subjectivité étant assumée, un exemple : 

Haydn, Quatuor op. 33 n° 5, en Sol, 3° mvt, Scherzo-allegro. 

Pour moi, ce bref mouvement se singularise par : fluidité, allant, allégement, jeunesse. L'envol des elfes. Si je se sens pas cela, inutile d'insister. 

J'en ai rassemblé 18 versions. (ordre alphabétique)

L'écoute à la suite accentue les contrastes. J'ai donc laissé des intervalles, et varié l'ordre des écoutes, pour amoindrir ces effets (parfois trop injustes) du voisinage direct. Idéalement, il faudrait une écoute à l'aveugle, en variant le matériel audio, ainsi que les moments de journée (l'humeur de l'instant, mais aussi les humeurs, le métabolisme, jouent parfois beaucoup – surtout quand on n'est pas un "pro"). J'ai procédé, en partie, à ces variations, dans les cas qui me semblaient poser problème. 

Il va sans dire que mon appréciation subjective d'un mouvement ne rend pas compte de la valeur de l'interprétation du quatuor en entier, ni de l'album, a fortiori de la formation. 


Aeolian

Un peu lent. Un peu sombre. Pas assez de "facilité".  Ils n'ont pas l'air de jouir de leur musique. On dirait qu'ils travaillent (fort bien, d'ailleurs). Le trio non plus n'est pas très convaincant. Ils jouent "un scherzo", et semblent ne pas sentir cette page comme aussi unique et subtilement singulière que peut l'être une personne. 


Angeles

Très rapide. Plus marqué que dynamique.


Buchberger

Rapide, mais c'est tout. Pas très convaincant. Un peu rugueux. Le trio n'est pas convaincant non plus. 


Casals

Très rapide. Pas "elfique" du tout, mais intéressant. De l'énergie, de la vivacité. Un peu rauque par rapport à mes attentes, mais j'aime quand même beaucoup. Le trio très posé, transparent. Il y a une "lecture" assez singulière, qui a le mérite d'exister, d'avoir sa cohérence (polarités viril / féminin). 


Chartres

Assez sombre Plus marche qu'envol. Marche élégante, mais marche. Les musiciens semblent peu concernés. 


Coull

Vit peu. Peu animé. Le casque semble vite lourd : c'est un signe... 


Dekany

Vif, léger, pas mal du tout ; fin, agréable. Assez aérien. Le trio est bien, fin. Ce n'est pas la grâce au sens fort, mais c'est au moins la grâce au sens faible. 


Doric

très rapide ; mais un peu appuyé, un peu rugueux quand même ; ambiance qui évoque un peu le modernisme, plus que la fluidité de la grâce classique. Le trio, mincissime, très joli. 


Eybler

diapason bas ; marche ; lent ; pas de courant électrique. ennui. Le contraire de ce que je cherche dans ce scherzo. Passons


Festetics

j'ai du mal à me faire une opinion ; bien des analogies avec ce que je cherche, et pourtant, pas tout à fait... Lié aux instruments d'époque ?


Goldmund

diapason un peu bas ; mais c'est bien (= cela me satisfait) ; le phrasé est aérien ; ça s'envole (tend à s'envoler) ; le trio fort bien aussi (simple et pur). 


Hanson

rapide ; audaces de phrasé, d'accélération ; mais c'est ça ! Le trio est très bien. C'est travaillé avec finesse, souci des détails, des petites différences. Il se passe des choses. 


Kodaly

bas ; lent ; ennuyeux ; ça marche (et donc, ici, ça semble piétiner). Trio sans grâce. Pourtant le métier a l'air très solide. 


Lindsays

tempo, impulsion, fort bien ; c'est solide quant au métier et léger quant au phrasé. Irréprochable. 


Maggini

un peu lent ; beau son (grave) ; mais peu animé ; dommage. 


Mosaïques

très beau son ; un peu lent et orienté grave ; mais c'est fort bien ; pro ; serait excellent je pense pour qui n'aurait pas mes demandes. Pas "essor".


Tatraï

C'est la version problématique à de nombreux points de vue. Présentée sur Qobuz en 2 fichiers, l'un de 5 secondes (!?), mal raccroché puis enchaîné sur le 4° mouvement... Bizarre, bizarre. L'interprétation, quand même, après toutes ces aventures. Peu satisfaisante ; lourde, un peu les talons au sol. Terrestre.


Terpsycordes

grave ; le son, pas très beau,un peu rauque, ne me plaît pas. ; tempo rapide ; de l'envol ; trio équilibré de façon originale (le violoncelle sonne étrange, why not ?) ; j'aimerais beaucoup si le son (l'acoustique ?) était autre. 



En définitive, si aucune version ne me comble, il y en a cinq pour me charmer, parfois par l'efficacité pro (Lindsays), parfois par l'audace (Casals) :

Casals

Dekany

Goldmund

Hanson

Lindsays


2 versions écoutables sur le net : 


Goldmund :

https://www.youtube.com/watch?v=XnlgJBcnowk


Mosaïques :

https://www.youtube.com/watch?v=7I6tRpvapvg



Céline (notules)


Céline voisinant avec Alain, c'est rare. Par exemple, Entretiens avec le Professeur Y p. 503 : "Y a guère que deux espèces d'hommes, où que ce soit, dans quoi que ce soit, les travailleurs et les maquereaux..." On est tout près d'une des idées fondamentales d'Alain, la distinction entre le "prolétaire", qui a affaire à la matière, qui fait un vrai travail, et le "bourgeois", qui ne fait que manipuler des signes, principalement pour faire travailler les autres. 

Céline voisinant avec Proust, c'est moins rare. Un parfum du Contre Sainte-Beuve, toujours dans les Entretiens avec le Professeur Y (p.506-507) : "l’inventeur lui, crouni depuis belle ! est-ce qu'il a même existé ?... on se demande ?... on en doute... fût-il ce gros blond joufflu, de certaines photos ? ou ce petit maigre boiteux, qu'on a prétendu ?... Certains croient savoir qu'il était fouetteur des dames, tortureur de chats le gros blond joufflu des photos !... mais que le petit maigre boiteux raffolait, lui, des croûtons de pain trempés en certains endroits... et qu'il était plutót mormon de convictions !... tandis que le gros blond... (était-ce lui ?) passait ses dimanches à sauver des coccinelles... et les libellules qui se noyaient... que c'était sa seule distraction... on dit !... on dit !... qu'est-ce que ça vient foutre ?... je vous demande ? la petite invention seule, qui compte !..."


Voyage, New York, la caverne fécale : on y descend par un escalier ”tout en marbre rose” ; très joli, très Musset, avec une couleur rose qui induit quelque évocation organique. 


Exemple d'équivoque sémantique parfaitement utilisée. Dans Guignol's band, le narrateur est coincé dans un ascenseur, et connaît une poussée de claustrophobie : "Enfermé comme ça dans cette boîte ! je palpite ! je palpite ! un emballage abominable !" L'emballement du rythme cadiaque, effet de l'emballage dans l'espace confiné. 


Jean-Pierre Richard a fait une "microlecture" du thème du métro chez Céline. Comme souvent chez lui, c'est très fin, puis c'est trop fin, les découpages (lacanoïdes) de mots sont poussés trop loin car ils demandent une adhésion complète à une méthode. Dommage, car il y a bien des choses suggestives dans son article. 

Jean-Pierre Richard note l'analogie entre le métro et l'ascenseur : foule, écrasement, espace confiné, claustrophobie. On pourrait aussi noter bien des ressemblances entre l'acte sexuel tel que décrit par Céline, et ces expériences de mélange des êtres qui sont "les uns dans les autres", qui s'étouffent mutuellement, où l'on ne reconnaît plus qui est qui, quoi est à qui, où on s'écrabouille mutuellement – on ne sait plus où on en est, on ne sait plus qui on est. Expériences de "con-fusion". En outre, le métro, l'ascenseur, la copulation, entassant les êtres de façon désordonnée, l'enfouissement sous les vivants, correspondent à l'enfouissement sous les morts – un classique de l'imaginaire célinien. Mort et naissance resssentis comme une furieuse, confuse et aveugle compétition ("foutrant pancrace"). Un mélange des êtres, une dilution des individualités qui n'a rien de l'ivresse dionysiaque... 


Jean-Pierre Richard dit dans une autre des Microlectures qu' "il y a chez Céline toute une modalité orale de l’anal". Peut-être. Mais c'est plutôt l'inverse (modalité anale de l'oral) qui me semblerait évident.



mardi 29 mars 2022

Valéry, trente ans après...


J'ai jadis écrit un petit essai (fracassant succès de librairie !) qui consistait en une sorte de "psychanalyse" de Valéry. J'avais étudié le singulier poème Sinistre, qui se présente comme une sorte de cauchemar fiévreux ; en particulier ce passage très peu valéryen en apparence, : 

« Je vois ma mère et mes tasses de Chine,

La putain grasse au seuil fauve des bars ».

J'en ai dit bien des choses subtiles ; principalement la façon dont la mère révérée est isolée de la putain par la mince cloison de la fine porcelaine. On ne va pas faire une énumération qui pourrait passer pour une apposition : "ma mère, la putain grasse"... 

Trente ans après, je m'aperçois que je n'avais pas vu l'essentiel, l'éléphant dans le couloir, l'effet Lettre volée - le nom de jeune fille de la mère de Valéry : Grassi !