mercredi 4 novembre 2020

Descartes : le 'corps de verre'


Dans sa Méditation première, alors qu'il doute volontairement de tout ce qui est dubitable, Descartes envisage qu'il puisse n'avoir pas de corps. Il faut atteindre une vérité si absolument et intrinsèquement solide que même les esprits les plus dérangés n'en puissent disconvenir. Ce faisant, il évoque « [...] ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé [...] qu'ils s'imaginent [...] avoir un corps de verre ». 
Celui qui a lu, dans les Novelas ejemplares, le célèbre Licenciado Vidriera, ne peut que songer à cet homme frappé, selon Cervantes, par la plus folle de toutes les folies qui se soit jamais vue. Il n'est pas impossible, pense alors ce lecteur, que Descartes ait eu connaissance de ce texte, et que, lui qui cite fort peu les écrivains, en ait eu un ressouvenir plus ou moins précis au moment où il exerçait le doute le plus dubitatif qui se soit jamais vu. Le lecteur, en tout cas, y pense.
Or l'original latin ne dit point cela, mais parle de “tête d'argile” : c'est donc la culture littéraire du duc de Luynes qu'il faudrait interroger à ce propos, puisqu'il est le traducteur, revu et agréé par Descartes lui-même, des Méditations. Il est fort probable qu'un traducteur plus tardif, même excellent, mais baigné d'une autre culture littéraire, en proie à d'autres réminiscences plus ou moins conscientes, n'eût pas pris précisément cette liberté-là avec le texte, liberté à laquelle le philosophe n'a rien trouvé à redire, soit parce qu'il connaissait la nouvelle espagnole, soit parce que le personnage de l'étrange Licencié flottait dans l'air du temps. Soit parce qu'il n'en avait cure, le sens d'ensemble étant respecté : argile ou verre, peu importe, la friabilité suffit.
La licence que le duc de Luynes s'est accordée ne fait pas entrer sa traduction, sur ce point, parmi les “belles infidèles”. Peut-être la fait-elle entrer dans la catégorie rare des traductions supérieures à l'original. Supérieure ici non par le sens philosophique, mais par la puissance évocatrice de l'exemple, son efficacité auprès du public cultivé de l'époque. Le philosophe pur théoricien prend un exemple quelconque ; le duc choisit un exemple bien plus “ciblé”, bien plus propice à faire songer au lecteur, dans le clair-obscur de sa pensée, que l'on peut être fort sage en ayant l'air très fou, ce qui illustre bien mieux les doutes, extravagants pour le commun, de la Méditation première. 
Mais cette folie du "corps de verre" pourrait avoir une autre source, elle aussi très plausible chez le duc traducteur. Il s'agit de la démence du roi de France Charles VI à propos de laquelle l'historien Stanis Perez note, dans son ouvrage Le Corps du roi : 
"Le pape Pie II notait lui-même que le roi de France croyait avoir un corps en verre et refusait, de fait, de se laisser toucher par qui que ce fût" [Pie II, I Commentarii, L. Totario (éd.), Milan, Adelphi Edizioni, 1984, I, p. 1056.]


vendredi 9 octobre 2020

Michel-Ange : Quatrain (traduction M.P.)

 

Plus que dormir, être pierre m'est doux,

Durant le temps d'injure et déshonneur ;

Ni voir ni ressentir m'est grand bonheur ;

Parle tout bas, ne m'éveille surtout.



Caro m'è'l sono, e più l'esser di sasso,

Mentre che'l danno e la vergogna dura ;

Non veder, non sentir m'è gran ventura ;

Però non mi destar, deh, parla basso.



jeudi 8 octobre 2020

Savoir et percevoir : Descartes et Berkeley


Descartes (Règle XIV) dit que ce que l’on considérait comme une ‘chose’ peut (et doit, pour le développement de la science) être considéré non comme un donné opaque de l’intuition mais comme une multiplicité de mesures possibles (de ‘dimensions’) : un bouquet de paramètres. L’unité de la res se dissout en une multiplicité de paramètres, de quantités auxquelles se réduisent les qualités perçues. 

De façon opposée et similaire, Berkeley considère que la chose, sans matière qui l’unifie, n’est que l’association d’un certain nombre de données sensibles (couleur, odeur, etc). 

La vision cartésienne mène au monde de la science, de l’industrie, de l’efficacité. La vision berkeleyenne ouvre la voie à une pensée de la sensation, des sensations, donc de l’art qui se destine à rendre l’expérience sensible, vécue, qualitative.

La science et la technique exigent l’éclatement de la chose en une multiplicité de nombres. 

L’art, sigulièrement la littérature, tend à montrer de façon isolée (non justifiée par une explication causale) notre expérience subjective et qualitative. Il insiste donc sur l’intuition non-rationnelle, non-rationalisée. C'est la phénoménologie : les choses telles qu’on les voit, avec la possibilité de les éparpiller en ce que Bernard Vouilloux appelle excellement une « volatilisation des aspects. »



mercredi 7 octobre 2020

Leopardi : 'À la lune' [traduction M.P.]


À la lune


O gracieuse lune, je me souviens,

À présent que verse l'année, que sur ce même coteau

Je venais plein d'angoisse te contempler ;

Et que tu étais alors suspendue au-dessus de cette forêt

Comme à présent, et que tu l'éclairais toute.

Mais brumeux et tremblant du pleur

Qui sourdait de mon cil, à mes regards

Apparaissait ton visage, car peineuse

Etait ma vie ; et elle n'a pas changé,

O ma lune bien aimée. Et cependant me réjouit

Le souvenir et l'évocation des âges

De ma douleur. Oh comme elle advient agréablement,

Dans le temps juvénile, quand encore longue 

Est l'espérance, et brève la carrière de la mémoire,

La remémoration des choses passées,

Même tristes, et que dure le souci !



Alla Luna [1819]


O graziosa luna, io mi rammento

Che, or volge l'anno, sovra questo colle

Io venia pien d'angoscia a rimirarti : 

E tu pendevi allor su quella selva

Siccome or fai, che tutta la rischiari.

Ma nebuloso e tremulo dal pianto

Che mi sorgea sul ciglio, alle mie luci

Il tuo volto apparia, che travagliosa

Era mia vita ; ed è, nè cangia stile,

O mia diletta luna. E pur mi giova

La ricordanza, e il noverar l'etate

Del mio dolore. Oh come grato occorre

Nel tempo giovanil, quando ancor lungo

La speme e breve ha la memoria il corso,

Il rimembrar delle passate cose,

Ancor che triste, e che l'affanno duri !


mardi 6 octobre 2020

Mandelstam : Quatrain (traduction M.P.)

 

Après m'avoir privé des airs, du vol, des mers,

Après avoir fixé au sol mon pied contraint,

Voyez l'effet brillant de vos calculs pervers :

Ma lèvre bouge et flotte et vole et va son train. 


Лишив меня морей, разбега и разлета 

И дав стопе упор насильственной земли, 

Чего добились вы? Блестящего расчета : 

Губ шевелящихся отнять вы не могли.



lundi 5 octobre 2020

Akhmatova : 'Muse' (3 traductions M.P.)


1.

Quelle vie ! sous ce poids je m'use.

En plus, on l'appelle "la Muse" !

On dit : "Sur le pré, au matin ..."

On dit : "Chuchotement des dieux..."

La fièvre ne secoue pas mieux ;

Et puis, toute l'année, tintin !


2.

Sous ce fardeau mon être s'use.

En plus, on l'appelle "la Muse" !

On dit : "Dans les prés avec vous..."

On dit : "Chuchotement divin..."

Plus que la fièvre elle secoue,

Et puis, toute une année, plus rien !


3.

Sous ce fardeau mon être s'use.

En plus, on l'appelle "la Muse" !

On dit : "Dans les prés, doux ébats..."

On dit : "Chuchotement divin..."

Comme une fièvre elle survient

Et puis, toute l'année, baba !


А.А.АХМАТОВА

МУЗА

Как и жить мне с этой обузой, 

А еще называют музой, 

Говорят: "Ты с ней иа лугу..." 

Говорят: "Божественный лепет..." 

Жестче, чем лихорадка, оттреплет 

И опять весь год ни гу-гу.



dimanche 4 octobre 2020

Pouchkine : 'Il est temps...' (traduction M.P.)

 

Il est temps, mon ami, le cœur veut une trêve -
Les jours suivent les jours et chaque heure prélève
Une dîme sur l'être. En nous deux le désir
de vivre se poursuit. Et nous devons mourir.

Seul bonheur sur la terre : un calme et libre essor.
Depuis longtemps en moi se rêve un autre sort -
Esclave fatigué, j'aspire à m'échapper
Vers un havre lointain de travail et de paix.

Пора, мой друг, пора! покоя сердце просит —
Летят за днями дни, и каждый час уносит
Частичку бытия, а мы с тобой вдвоем
Предполагаем жить, и глядь — как раз умрем.

На свете счастья нет, но есть покой и воля.
Давно завидная мечтается мне доля —
Давно, усталый раб, замыслил я побег
В обитель дальную трудов и чистых нег.


mardi 28 juillet 2020

Ringelnatz : ‘Les Fourmis’ [traduction M.P.]


Les fourmis

À Hambourg vivaient deux fourmis
Voulant aller en Australie.
Mais, dès le faubourg d'Altona,
Leurs jambes faiblissant déjà,
Elles choisirent, ce fut sage,
De terminer là leur voyage.

Souvent on veut, mais on ne peut ;
On renonce et l’on est heureux.

Die Ameisen

In Hamburg lebten zwei Ameisen,
Die wollten nach Australien reisen.
Bei Altona auf der Chaussee
Da taten ihnen die Beine weh,
Und da verzichteten sie weise
Dann auf den letzten Teil der Reise.

So will man oft und kann doch nicht
Und leistet dann recht gern Verzicht.


Ringelnatz : ‘Logique’ [adaptation M.P.]


Logique

La nuit était fraîche et très claire ;
Dans l’eau voguait, près de Honfleur
Un poil de moustache berbère.
L'horloge sonna quatre heures.

Moi, je ne trouve pas ça clair,
Car enfin, si on réfléchit,
Que cherchait donc un poil berbère
Près de Honfleur, en pleine nuit ?


Logik

Die Nacht war kalt und sternenklar,
Da trieb im Meer bei Nordeney
Ein Suahelischnurrbarthaar.-
Die nächste Schiffhuhr wies auf drei.

Mir scheint da mancherlei nicht klar,
Man fragt doch, wenn man Logik hat,
Was sucht ein Suahelihaar
Denn nachts um drei am Kattegatt ? 



lundi 27 juillet 2020

Ringelnatz : 'La tabatière' [traduction M.P.]


La tabatière

C’était une tabatière
Que le Grand Fritz sculpta naguère,
En noyer, de ses mains glorieuses.
Elle en était très orgueilleuse.

Arrive un ver tout tortillé
Qui avait flairé le noyer.
La tabatière lui relate
Le Grand Fritz, les grandes dates,

Combien Fritz était généreux...
Mais le ver, qui se sent nerveux,
Lui dit, commençant à forer :
‘Ton Fritz, tu peux te le garder !’


Die Schnupftabaksdose

Es war ein Schnupftabaksdose,
Die hatte Friedrich der Große
Sich selbst geschnitzelt aus Nußbaumholz.
Und darauf war sie natürlich stolz.

Da kam ein Holzwurm gekrochen.
Der hatte Nußbaum gerochen.
Die Dose erzählte ihm lang und breit
Von Friedrich dem Großen und seiner Zeit.

Sie nannte den alte Fritz generös.
Da aber wurde der Holzwurm nervös
Und sagte, indem er zu bohren begann :
"Was geht mich Friedrich der Große an !"

lecture en allemand :