vendredi 19 juin 2026

Instantanés


Si on fait une copie d’écran de quelqu’un en train de parler, le résultat est en général décevant : la milliseconde de la capture trahit une inflexion on ne peut plus passagère et non-significative de la personne. On a des traits, des éléments, mais ce n’est presque jamais fidèle (sans parler des calamiteux yeux fermés ou inquiétantes bouches ouvertes sur rien). Déjà, si la personne est en train d’écouter par exemple, la ressemblance est bien meilleure car le visage est moins parasité par ses propres mimiques et mouvements. Avec l’immobilité de l’écoute, on s’approche du portrait, et de la ressemblance. Les éléments contingents, subalternes, fugitifs, sont gommés au profit de ce que la personne est ”en général”, quand elle ne fait rien de déterminé, au lieu d’être ridiculement figée dans le particulier d’une réaction ou d’une profération. L’instantané est trahison. Ceci rejoint la théorie classique du portrait. On doit représenter le modèle dans une expression neutre qui est comme la base (le "fond", comme on dit un "fond de sauce") de ses apparences. C’est pourquoi dans les portraits classiques on gommait soigneusement tout ce qui pouvait être accidentel dans l’expression – et aussi, souvent, les accidents de la peau, etc. Le portrait classique est ainsi toujours un peu ”flatté” (photoshopé). 

Je songe à Diderot, son portrait par son ami Van Loo, dont il se fait le commentateur. Le tableau est magnifique, mais Diderot le conteste. ”La fausseté du premier moment [= l’instant, l’instantané] a influé sur tout le reste. C’est cette folle de Mme Vanloo qui venait jaser avec lui, tandis qu’on le peignait, qui lui a donné cet air-là et qui a tout gâté.” Remède : ”il fallait le laisser seul et l’abandonner à sa rêverie”.  (voir l’ensemble du texte à https://utpictura18.univ-amu.fr/notice/782-portrait-diderot-louis-michel-van-loo). Changer à tout instant est le propre du Neveu, qui à la fois est et n’est pas Diderot (la multiplicité des apparences, et la capacité neutre de les faire apparaître). Diderot est plus que la somme de ses apparitions (Abschattungen), il en est la condition de possibilité, la réserve, que l’on approche mieux dans l’immobilité. 

Allons plus loin. Qui donc disait (ils sont été plusieurs ; Chat GPT et moi-même avons trouvé une douzaine de candidats... ) que le portrait le plus révélateur (dé-voiler ; apo-calypse) est le masque mortuaire parce que le visage y est délivré de tout ce qui est contingent, temporaire, périssable ? L’homme y est lui-même. Débarrassé, enfin !