mercredi 20 mai 2020

Quevedo : Au rossignol [traduction M.P.]


Au rossignol

Prolixe, mouvante fleur,
ton aile siffle, ta voix brille,
lyre de plumes qui frétille,
petit bouquet chanteur.
Dis-moi, atome voyageur,
accent fleuri et plumeté
où se trouvent résumées 
tant de douceurs en contrepoint,
par quel prodige tu conjoins
si grand nombre de voluptés.

Al ruiseñor

Flor con voz, volante flor,
silbo alado, voz pintada,
lira de pluma animada
y ramillete cantor.
Dí, átomo volador,
florido acento de pluma,
bella organizada suma
de lo hermoso y lo suave,
¿ Cómo cabe en sola un ave
cuanto el contrapunto suma ?


mardi 19 mai 2020

Góngora : Sonnet [traduction-adaptation M.P.]



Tant que le trésor de ta chevelure
rejette dans l'ombre le grand soleil ;
tant que le lis pur, qu'on dit sans pareil,
semble terne auprès de ta face pure ;

tant que de l'œillet la jeune parure
séduit moins les yeux que ton ris vermeil ;
tant que ton col fier passe [sans conseil]
du parfait cristal l'exacte figure ;

Cheveux, face, ris, col, profites-en  :
ce qu'ils paraissent en cet âge tien,
soleil, lis, œillet, cristal transparent,

sont fleurs coupées que le temps ne retient,
et tout de toi devient pareillement
Terre, poussière, fumée, ombre, rien. 


Mientras por competir con tu cabello,
oro bruñido al sol relumbra en vano ;
mientras con menosprecio en medio el llano
mira tu blanca frente el lilio bello ;

mientras a cada labio, por cogello,
siguen más ojos que al clavel temprano,
y mientras triunfa con desdén lozano
del luciente cristal tu gentil cuello ;

goza cuello, cabello, labio y frente,
antes que lo que fue en tu edad dorada
oro, lilio, clavel, cristal luciente,

no sólo en plata o víola troncada
se vuelva, mas tú y ello juntamente
en tierra, en humo, en polvo, en sombra, en nada.



dimanche 17 mai 2020

Góngora ; 'La douce bouche...' [traduction M.P.]



La douce bouche à goûter nous convie
un souffle entre des perles distillé,
et à n'envier cette liqueur sacrée
par Ganymède à Jupiter servie -

amants, n'y touchez, si aimez la vie :
entre une lèvre et l'autre colorée
Amour se tient, de son venin armé,
comme entre fleur et fleur serpent tapi.

Ne vous trompent ces roses qu'à l'Aurore
vous diriez emperlées, pleines d'odeurs
se détachant de la pourpre du sein.

Ce sont fruits de Tantale que ces fleurs
qui fuient sitôt celui qui les implore,
et de l'Amour reste le seul venin !


La dulce boca, que a gustar convida
un humor entre perlas destilado, 
y a no invidiar aquel licor sagrado
que a Júpiter ministra el garzón de Ida,

amantes, no toquéis, si queréis vida ;
porque entre un labio y otro colorado
Amor está, de su veneno armado,
cual entre flor y flor sierpe escondida.

No os engañen las rosas, que al Aurora
diréis que, aljofaradas y olorosas,
se le cayeron del púrpureo seno.

¡ Manzanas son de Tántalo, y no rosas,
que después huyen del que incitan ahora,
y sólo del Amor queda el veneno !


samedi 16 mai 2020

Jiménez : 'Peuplier blanc' [traduction M.P.]



Juan Ramón Jiménez

Peuplier blanc

L'oiseau chante à la cime,
l'eau chante à la racine,
- en haut, en bas
s’ouvre mon âme -.

Entre deux mélodies,
la colonne d'argent !
Feuilles, oiseau, étoile ;
branche, racines, source.

Entre deux émotions,
la colonne d'argent !
- Et toi, tronc idéal
entre mon âme et mon âme ! -

Le trille berce l'étoile,
l'onde la branche basse.
- Là-haut, là-bas,
tremble mon âme -. 


Álamo blanco 

Arriba canta el pájaro,
y abajo canta el agua.
- Arriba y abajo,
se me abre el alma -. 

¡ Entre dos melodías,
la columna de plata !
Hojas, pájaro, estrella ;
ramilla, raíces, agua.

¡ Entre dos conmociones,
la columna de plata !
- ¡ Y tú, tronco ideal,
entre mi alma y mi alma ! -

Mece a la estrella el trino,
la onda a la baja rama.
- Arriba y abajo,
me tiembla el alma -. 


vendredi 15 mai 2020

Jiménez : Sonnet [2 traductions M.P.]



Juan Ramón Jiménez, Sonetos espirituales [1914-1915] : 

Au Sonnet avec mon âme [version 1]

Comme dans l’aile le vol infini,   
comme en la fleur loge l’essence errante,
comme tient dans la flamme la mouvante
splendeur, et le ciel seul dans l’azur uni ;

comme en la mélodie l’apaisement,
dans le jet d’eau la fraîcheur pénétrante
la richesse noble dans le diamant,
ainsi dans ma chair est tout mon élan.

En toi, sonnet, forme, cette pure angoisse
copie, comme dans une eau reposée
toutes ses merveilles immortelles. 

La lumière sans fin de sa beauté 
se tient, ciel de fontaine, illimitée, 
dans la limitation de tes rives. 

Au Sonnet avec mon âme [version 2]

Comme le vol sans fin dans l'aile contenu,
Comme l'essence errante enfermée dans la fleur,
Ou comme dans le feu la fuyante lueur,
Ou comme dans l'azur le ciel seul retenu ;

Comme en la mélodie gît la consolation,
Comme dans le jet d'eau la profonde fraîcheur,
Comme dans le diamant la plus noble valeur,
Ainsi loge en ma chair toute l'aspiration.

Dans ta forme, sonnet, cette pure anxiété,
Ainsi que dans une eau redevenue sereine,
Peint tous ses merveilleux et immortels trésors.

La lumière infinie de sa grande beauté
Réside, illimitée comme un ciel de fontaine,
Dans la limitation sévère de tes bords.


Al Soneto con mi alma

Como en el ala el infinito vuelo, 
cual en la flor está la esencia errante, 
lo mismo que en la llama el caminante
fulgor, y en el azul el solo cielo ;

como en la melodía está el consuelo, 
y el frescor en el chorro, penetrante, 
y la riqueza noble en el diamante,
así en mi carne está el total anhelo.

En ti, soneto, forma, esta ansia pura
copia, como en un agua remansada,
todas sus inmortales maravillas.

La claridad sin fin de su hermosura
es, cual cielo de fuente, ilimitada
en la limitación de tus orillas.


jeudi 14 mai 2020

Lorca : ‘Moi’ / ‘Yo’ [traduction M.P.]


Yo
Ah ! fantôme squelettique,
arbre couvert de neige,
peuplier de toutes les passions !
Il n’y a pas de hache qui puisse
abattre ton bois
ni de flamme qui enclose tes bras levés. 
Tu continues toujours. 
Tu es magnifique. 
Éternel.

Yo
¡ Ah fantasma esquelético, 
árbol lleno de nieve, 
chopo de todas las pasiones !
No hay hacha que logre 
talar tu madera, 
ni llama que abarque tus brazos enhiestos. 
Continúas siempre. 
Eres magnífico. 
Eterno.


Yo
Gardien de l’humanité !
Épouvante des chérubins, 
épouvante des vertus.
Tu devrais porter sabre
et casque.

Yo
¡ Guardián de la humanidad ! 
Espantaquerubes 
y espantavirtudes. 
Debieras llevar sable 
y casco.


Yo 
Impératif.
Nid 
de l’aigle du Plus.

Yo
Imperativo.
Nido
del águila del Más.


Yo 
Je me sens traversé
par le grave Y grec
(fourche des académiciens,
taureau de l'alphabet)
et le O comme couronne
d'encre à mes pieds.

Yo
Me siento atravesado
por la grave Y griega
(bieldo de académicos,
toro del alfabeto)
y la O cual corona
de tinta en mis pies.


mercredi 13 mai 2020

Jimenez : 'Je ne suis pas moi' (traduction M.P.)



Je ne suis pas moi.
Je suis celui
qui m'accompagne et que je ne vois pas ;
que parfois je vais voir,
que parfois j'oublie.
Celui qui, tranquille, se tait quand je parle,
celui qui pardonne avec douceur quand je maudis,
celui qui marche là où je ne suis pas,
celui qui restera debout quand je mourrai.


Yo no soy yo.
Soy éste
que va a mi lado sin yo verlo,
que, a veces, voy a ver,
que, a veces, olvido.
El que calla, sereno, cuando hablo,
el que perdona, dulce, cuando odio,
el que pasea por donde no estoy,
el que quedará en pie cuando yo muera.


mardi 12 mai 2020

Jiménez (Juan Ramón) : 'Éveil' (traduction M.P.)



Éveil

La nuit s’en va, taureau noir,
- chair pleine de deuil, d'épouvante et de mystère - ;
qui a mugi, terrible, immensément,
sueurs froides pour tous les morts ;
et le jour vient, enfant joli,
qui appelle confiance, amour et rire
- enfant qui, là-bas très loin,
dans les arcanes où 
les commencements et les fins se rejoignent,
a joué un moment,
dans je ne sais quelle prairie
de lumière et d’ombre,
avec le taureau qui s’enfuyait -. 

Desvelo

Se va la noche, negro toro
- plena carne de luto, de espanto y de misterio - ;
que ha bramado terrible, inmensamente,
al temor sudoroso de todos los caídos ;
y el día viene, niño fresco,
pidiendo confianza, amor y risa
- niño que, allá muy lejos,
en los arcanos donde
se encuentran los comienzos con los fines,
ha jugado un momento,
por no sé qué pradera
de luz y sombra,
con el toro que huía -. 


dimanche 10 mai 2020

Morgenstern : 'La Belette esthète' (traduction M.P.)



La Belette esthète

Une belette
reste seulette
sur la sellette.

Mais à quoi bon
tant de façons ?

Mon petit doigt
m'a dit pourquoi.

La délicate
n'use ses pattes

et ne s'escrime
que pour la rime.






Das Ästhetische Wiesel

Ein Wiesel
saß auf einem Kiesel
inmitten Bachgeriesel.

Wißt ihr,
weshalb ?

Das Mondkalb
verriet es mir
im stillen : 

Das raffinier-
te Tier
tats um des Reimes willen.


mercredi 1 avril 2020

Valéry, Queneau : puretés matutinales


Valéry, c’est bien connu, réfléchissait tous les matins, purement, de cinq heures à sept heures. C’est alors qu’arrivait la Parque, la concierge « aux vieilles mains pleines de plis » comme il le disait avec un parfait double voire triple sens, les « plis » étant à la fois les lettres qui interrompent la pensée solitaire, les rides de la vieille concierge, et les rides sur le miroir mental qui empêchent le Narcisse intellectuel de se contempler plus longtemps. Un coup de vieux soudain.
Valéry s’offrait donc tous les jours le luxe d’un rendez-vous, d’un « cinq à sept » tout privé, tout intime, avec sa propre pensée. Aventure extra-conjugale bien plus profonde (et moins perturbatrice) que ses rechutes amoureuses. Comme certains ont une danseuse, il avait sa pensée. A-t-on noté, dans la célèbre formule qui lui a été prêtée (par Breton), qu’il s’agit d’une marquise qui sort à cinq heures, alors que la sienne, spirituelle, arrivait à la même heure (du matin bien sûr) ? 
Je songe à cette hypothèse (de mince conséquence) en notant que Valentin Brû, le personnage du Dimanche de la vie, de Queneau, cherche à éprouver un temps pur qui n’est pas sans analogie avec le pur esprit valéryen ; et, pour cela, il se ménage deux heures libres tous les matins dans sa boutique de cadres pour photographies : 
« Pour conserver de [son oisiveté] la quantité nécessaire, il décida de réformer son lever. Levé à cinq heures, il ouvrit à sept heures, gagnant ainsi deux heures pour surveiller le temps, dans la limpidité du matin ou la brume de l’aurore. »