jeudi 16 juillet 2020

Queneau - Valéry - Céline : rencontres ?


Dans son roman de 1936 Les derniers Jours (roman très inégal, certes, mais dans l’inégal il y a du bon), Queneau présente un escroc bizarre qui imagine, en profitant de la fameuse dévaluation du mark (1921), une immense opération d’achat de l’Allemagne, immeubles, territoire, tout. Queneau utilise à ce propos la formule ‘conquête méthodique’. 
Chap XXIX : 
« Il rêvait qu’il achetait des villages en bloc et que la S.I.G.I. finissait par acquérir des provinces entières. Sa méditation se poursuivant, il parvint à cette conclusion qu’il serait bon que la S.I.G.I. se spécialisât dans la conquête méthodique des provinces rhénanes. »
Peut-être est-ce une rencontre accidentelle ; peut-être un écho de l’opuscule de Valéry Une Conquête méthodique publié en 1897 et repris en 1915, dans le cadre de l’effort de guerre, sous le titre La Conquête allemande. Valéry y exposait les procédés, les méthodes industrielles de l’Allemagne qui était en voie de conquérir le monde par l’efficacité de son organisation.
À noter que, dans des esquisses non retenues mais mentionnées en Pléiade, un autre personnage de Queneau lit La Soirée avec Monsieur Teste, opuscule publié en 1896. 
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Autre rencontre ponctuelle : Queneau affuble deux homme âgés de l’idée fixe selon laquelle on ne meurt pas si on ne se couche pas : 
Chap. XV : 
« [Il] va mourir parce qu’il s’est couché pour dormir. S’il ne s’était pas couché, il aurait encore vécu des centaines et des centaines d’années. Mais il s’est couché, alors il va mourir. »
(rappel : la société fictive se nomme sombrement la « S.I.G.I. »)
La même année 1936 paraît Mort à crédit de Céline, à la première page duquel on peut lire : 
« […] Mme Bérenge, la concierge, est morte. […] Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé : ‘Ne vous allongez pas surtout !... Restez assise dans votre lit !’ Je me méfiais. Et puis voilà... Et puis tant pis. »

N’allons pas jusqu’à évoquer Hugo et la retraite de Russie : « Qui se couchait mourait… »


dimanche 12 juillet 2020

Sonnet (cris d'enfants)



.. autre pastiche de Rilke...

Wie ergreift uns der Vogelschrei... (Rilke)

Même dans leurs jeux, même dans leurs rires,
les cris des enfants sont les cris d'effroi
de leur être qui toujours se déchire,
égarement infini dans l'étroit.

Pour tenter de couvrir le hurlement
de la douleur en eux, constante crise,
ils vocifèrent et ils martyrisent
le blanc silence infatigablement. 

Parfois, pourtant, un cri est le beau fruit
de la douceur qui jase et qui s'augmente,
en ravissement de son bel état,

murmure de la joie qui monte au bruit
suraigu : l'être en ivresse s'y chante,
grenade extasiée en tous ses éclats.


vendredi 10 juillet 2020

Hölderlin : 'Estime publique' [traduction M.P.]



Estime publique

N'est-il pas sanctifié, mon cœur, de vie plus belle empli,
Depuis que j'aime ? Pourquoi me prêtiez-vous plus d'attention
Quand j'étais plus fier et plus farouche,
Plus bavard et plus creux ?

Ah ! la foule n'estime qu'à l'aune du marché.
Le vilain ne respecte que celui qui le point ;
Pour croire au divin
Il faut l'être soi-même.


Menschenbeifall

Ist nicht heilig mein Herz, schöneren Lebens voll,
Seit ich liebe ? Warum achtetet ihr mich mehr,
Da ich stolzer und wilder,
Wortereicher und leerer war ?

Ach ! der Menge gefällt, was auf den Markplatz taugt,
Und es ehret der Knecht nur den Gewaltsamen ;
An das Göttliche glauben
Die allein, die es selber sind.




jeudi 9 juillet 2020

Trakl : 'À Venise' [traduction M.P.]



À Venise

Chambre tranquille, nocturne.
Bougeoir frissonnant d'argent
Au souffle chantant
Du solitaire.
Merveilleux nuage de roses.

Un essaim de mouches, noirâtre
Assombrit le logis de pierre.
Et le supplice du jour doré,
Fixe la tête
Du sans-patrie.

Mer immobile, nuit.
Étoile et voyage noirâtre
Disparus du canal.
Enfant, ton sourire maladif
M’a suivi sans bruit dans le sommeil.


In Venedig

Stille in nächtigem Zimmer.
Silbern flackert der Leuchter
Vor dem singendem Odem
Des Einsamen ;
Zaubrisches Rosengewölk

Schwärzlicher Fliegenschwarm
Verdunkelt den steinernen Raum
Und es starrt von der Qual
Des goldenen Tags das Haupt
Des Heimatlosen.

Reglos nachtet das Meer.
Stern und schwärzliche Fahrt
Entschwand am Kanal.
Kind, dein kränkliches Lächeln
Folgte mir leise im Schlaf.


mercredi 8 juillet 2020

Trakl : 'Été' [traduction M.P.]



Été

Au soir se tait la plainte
Du coucou dans le bois.
Plus bas penchent le blé,
Le pavot rouge.

L'orage noir menace
Au-dessus du coteau.
Le vieil air du grillon
Meurt dans le champ.

Immobiles les feuilles
Du châtaigner.
Dans l'escalier tournant
Bruit ta robe.

La bougie brille, calme
Dans la chambre obscure.
Une main d'argent
L’a éteinte.

Nuit sans vent, sans étoiles.


Sommer

Am Abend schweigt die Klage
Des Kuckucks im Wald.
Tiefer neigt sich das Korn,
Der Rote Mohn.

Schwartzes Gewitter droht
Über dem Hügel.
Das alte Lied der Grille
Erstirbt im Feld.

Nimmer regt sich das Laub
Der Kastanie.
Auf der Wendeltreppe
Rauscht dein Kleid.

Stille leuchtet die Kerze
Im dunklen Zimmer ;
Eine silberne Hand
Löschte sie aus ; 

Windstille, sternlose Nacht.


mardi 7 juillet 2020

Trakl : 'Le soleil' [traduction M.P.]



Le soleil

Le soleil jaune chaque jour vient sur la colline.
Belle forêt, animal sombre,
L'homme ; chasseur ou berger.

Rougeâtre dans l'étang vert monte le poisson.
Sous l'arrondi du ciel
Le pêcheur glisse en barque bleue.

Lentement mûrissent la grappe, le grain.
Au déclin du jour tranquille,
Un bien, un mal sont disposés.

Quand la nuit se fait,
Le voyageur lève doucement ses paupières lourdes ;
Du gouffre obscur, le soleil perce.



Die Sonne

Täglich kommt die gelbe Sonne über den Hügel.
Schön ist der Wald, das dunkle Tier,
Der Mensch ; Jäger oder Hirt.

Rötlich steigt im grünen Weiher der Fisch.
Unter dem runden Himmel
Fährt der Fischer leise im blauen Kahn.

Langsam reift die Traube, das Korn.
Wenn sich stille der Tag neigt,
Ist ein Gutes und Böses bereitet.

Wenn es Nacht wird,
Hebt der Wanderer leise die schweren Lider ;
Sonne aus finsterer Schlucht bricht.


Trakl : ‘Rondeau’ [traduction M.P.]



Rondeau

Le jour s'est vidé de son or,
Des bruns et des bleus du couchant :
Les flûtes du berger mourant
Aux bleus et bruns du couchant.
Le jour s'est vidé de son or.

Rondel

Verflossen ist das Gold der Tage,
Des Abends braun und blaue Farben :
Des Hirten sanfte Flöten starben
Des Abends blau und braune Farben
Verflossen ist das Gold der Tage.


samedi 4 juillet 2020

Trakl : 'Un Soir d'hiver' [traduction M.P.]


Un soir d'hiver

Neige tombant aux fenêtres,
Cloche sonnant à longs coups,
Table mise pour beaucoup -
Au-dedans tout est bien-être.

Certains parmi ceux qui errent
Trouvent l'entrée dans la nuit.
L’arbre de grâce fleurit
Par le suc frais de la terre.

Ici, on entre serein ;
De douleur, le seuil est pierre. 
Sur la table de lumière   
Resplendissent pain et vin. 


Ein Winterabend

Wenn der Schnee ans Fenster fällt,
Lang die Abendglocke läutet,
Vielen ist der Tisch bereitet
Und das Haus ist wohlbestellt.

Mancher auf der Wanderschaft
Kommt ans Tor auf dunklen Pfaden.
Golden blüht der Baum der Gnaden
Aus der Erde kühlem Saft.

Wanderer tritt still herein ;
Schmerz versteinerte die Schwelle.
Da erglänzt in reiner Helle
Auf dem Tische Brot und Wein.


mardi 30 juin 2020

Sonnet



[pastiche à base de Rilke, avec des ingrédients valéryens et proustiens]

Imperceptible en notre sein demeure
le berceau qui nous parle tendrement.
Ne cherchons pas : l'ange vient à son heure
nous rappeler à ce doux mouvement.

De notre cœur écoutons la patience :
laissons-le battre au fond de nous sans nous
jusqu'au moment de frêle renaissance
où notre adulte soudain se dénoue.

Une silencieuse bénédiction
restitue la première oscillation
par un simple ondoiement que rien ne guide.

L'ample vendange de notre savoir
s'évanouit devant l'infime espoir -
balancement léger du panier vide.


lundi 29 juin 2020

Poe : 'Eldorado' [traduction-adaptation M.P.]



Bien habillé,
Beau chevalier,
Ombre et soleil en cadeau,
Voyage long,
Chantant chanson,
En quête d'Eldorado.

Mais il vieillit - 
Lui si hardi -
Et l'ombre tombe en fardeau
Quand son cœur voit
Que nul endroit
N'approche l'Eldorado.

Son fier allant
L'abandonnant,
Il voit une ombre au tableau.
"Ombre" dit-il,
"Où se peut-il
Trouver un Eldorado ?"

"Par-dessus les monts
De la Lune
Épuise donc tes chevaux ;
Va sans encombre",
Répondit l'ombre,
"Si tu cherches l'Eldorado !"



Gaily bedight,
A gallant knight,
In sunshine and in shadow
Had journeyed long,
Singing a song,
In search of Eldorado.

But he grew old -
This knight so bold -
And o'er his heart a shadow
Fell as he found
No spot of ground
That looked like Eldorado.

And, as his strength
Failed him at length,
He met a pilgrim shadow -
"Shadow", said he,
"Where can it be -
This land of Eldorado ?"

"Over the Mountains 
Of the Moon,
Down the Valley of the Shadow,
Ride, boldly ride,"
The shade replied -
"If you seek for Eldorado !"