dimanche 13 juin 2010

Wordsworth : Lucy dans les cieux (traduction M.P.)


Ce bref poème assez énigmatique (ainsi qu'un autre, assez voisin, du même auteur) a suscité quantité de commentaires ; il est même en quelque façon la "pierre de touche" préférée des diverses écoles interprétatives anglo-saxonnes qui veulent donner exemple de leur pertinence. 
Je me garderai bien d'entrer en concurrence herméneutique. Il suffit de voir que c'est d'abord, au passé, un poème de mélancolie (mise au tombeau du moi) puis un poème de deuil, au présent (réinsertion de l'objet perdu dans un ensemble). 
La brièveté de l'anglais, la fréquence des mots monosyllabiques,  l'importance du rythme iambique rendent la traduction française particulièrement ardue. Il faut supprimer tout ce qui n'est pas absolument nécessaire, quitte à voisiner avec l'ellipse ; et se contenter de rimes "minces". La fin du vers 3 est un pis aller ; mais dans un mode de traduction aussi contraint, on ne peut guère les éviter. Peut-être reviendrai-je un jour y apporter un repentir.

Pour le premier vers, je copie ici la fin du billet précédent : 
... fameux poème de Wordsworth sur la "mort" de sa sœur Lucy (poème qui a connu une étrange fortune psychédélique) : 
A slumber did my spirit seal
Ici, le rythme est tout iambique  : aT aT aT aT (l'anglais y tend puissamment), donc proche d'une marche funèbre, ou du choc rythmique du marteau qui cloue un cercueil, celui de Lucy, mais aussi celui de l'âme du poète. Mais c'est l'hébétude ("slumber") qui est sujet, très habilement renforcée par l'article indéfini ("a") et par le "did" explétif, de pure insistance, jusqu'au choc final du sceau ("seal"), sans préjudice d'une association, par le S initial commun à l'esprit et ce qui l'annule : Spirit / Slumber / Seal - le S, en outre, étant en position de tonique.




A slumber did my spirit seal ;
I had no human fears -
She seemed a thing that could not feel
The touch of earthly years.
No motion has she now, no force ;
She neither hears nor sees ;
Rolled round in earth's diurnal course
With rocks, and stones, and trees.



Soudain je chus dans la stupeur,
De peur humaine exempt -
Elle était chose sans chaleur
Hors des terrestres ans.

Inerte, en paix elle est figée,
N'entend, ne sent, ne voit ;
Roulée parmi jours et journées,
Cailloux, rochers et bois.

Tombes de la famille Wordsworth 
(photo Gary Rogers, Wikipedia, sous licence CC)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Wordsworth_family_plot.jpg
    

samedi 12 juin 2010

Mettre en vedette (Ronsard, Du Bellay)







Très célèbre (trop ?) est le vers de Ronsard : 

Comme on voit, sur la branche, au mois de mai, la rose [...]

Il mérite attention quant aux intentions et aux effets de son rythme : 
- deux anapestes (comme on voit / sur la branche),
- un péon IV (au mois de mai)
- un iambe (la rose)
Soit, en indiquant atones et toniques respectivement par a et T (la reprise de la notation quantitative antique, pour fréquente qu'elle soit, induit des confusions) : 

aaT aaT aaaT aT

Le premier hémistiche nous installe dans l'anapeste, le rythme français le plus classique et le plus doux, et nous fait dnc attendre un alexandrin tout anapestique (aaT aaT aaT aaT). 
Attente déçue : le deuxième hémistiche ne reprend pas le premier, mais fait succéder un pied long, puis un pied court. Après l'égal, l'inégal. L'alexandrin contient donc les 3 pieds classiques de la métrique française. 
Ceci pour la description. Mais, plus important : les intentions de cette répartition, les effets visés par le poète sur l'esprit du lecteur. 
Il s'agit de la rose ; cette star va être mise en valeur en se faisant attendre. On commence, sans dire de quoi il s'agit, par une indication toute vide de comparaison : "comme on voit". Puis une indication de lieu ("sur la branche") ; puis une indication de temps ("au mois de mai"). On ne sait toujours pas de quoi il s'agit ; la disposition agace notre attente. Pour le moment, on est (si on ne connaît pas ou feint de ne pas connaître le poème) dans un état d'indécision, suspensif, hésitant, comparable (en partie) à la poétique symboliste de la potentialité (La Jeune Parque) ; comparable aussi (en partie) à la structure phrase allemande, où, le verbe venant à la fin, ce n'est qu'au dernier mot que le sens apparaît vraiment et se synthétise (Hegel n'était pas allemand pour rien). Mais ici, c'est une attente sémantique, de contenu (de quoi s'agit-il ?) et cette attente sera résolue sous la forme d'une réponse enfin donnée quand le lecteur sera "mûr" : "la rose". 
Avec grande douceur, Ronsard l'artiste "ingénieur de cervelle" joue sur les nerfs du lecteur, l'impatiente. En classique, dirait Valéry "il spécule sur l'attente qu'il crée" (contrairement aux Romantiques et aux Modernes qui spéculent sur la surprise). Il sait "faire attendre le mot le plus tendre" (Valéry). Il sait nous faire tendre, nous faire désirer, aiguiser notre appétit. La rose est mise en vedette, c'est-à-dire apparaît en dernier, après les seconds couteaux, après les déterminations vides de temps et de lieu. Le poète lui prépare la place, creuse notre désir. Par la position finale, mais aussi par la gradation, discrète et efficace, qui va de l'anapeste (3 syllabes) au péon IV (4 syllabes ; le IV indique non le nombre de syllabes, qui est toujours de 4 dans le péon, mais la place de l'accent, qui se trouve ici sur la 4°). 
Subtile cuisine pourvoyeuse de délices. 





L'autre géant de l'époque, Du Bellay, use exactement du même procédé à une fin exactement symétrique. Ce grand malade qui chante son mal commence ainsi son célèbre sonnet à Magny : 



Vu le soin ménager dont travaillé je suis

On retrouve le schéma : aaT aaT aaaT aT
Mais ici, il s'agit de faire attendre un moi souffrant, dévasté, mélancolique, qui n'existe presque plus. En français contemporain : "vu les douleurs intérieures qui me torturent...".
Les poètes du temps ne craignaient pas de s'exprimer comme des notaires ou des juristes : Vu le décret n° X, etc... Le poète explique, s'explique, et se montre lui-même relégué tout au fond du vers, en bout de course, en cinquième roue de la charrette. Le procédé rythmique est le même que ci-dessus chez Ronsard, inutile de détailler. Sauf que l'opposition maximale de quanttié est entre "dont travaillé" (4 syllabes) et le maigre, l'étique, le cachectique "je suis" (2 syllabes). Ce "je suis" est bien loin de sonner triomphalement comme un "sum" cartésien, syllabe par laquelle (début de la 2° Méditation) je me sors instantanément de la perdition, je la convertis en repérage intégral, en me définissant comme point de référence de toutes choses, un repère que je ne saurais perdre puisque je le suis. Ici, au contraire, le moi du poète est écrasé, résiduel, presque anéanti par la douleur. 
Et, grammaticalement, ce moi n'est pas sujet, mais objet ; victime même. C'est le "soin" qui est sujet (un "soin" qui est l'antithèse du "care" dont on parle ces temps-ci) : la douleur est sujet grammatical, mais aussi sujet réel dont je suis le jouet. Ce n'est pas du tout le positif "je suis" ; c'est au contraire "je suis travaillé", forme éminemment passive, accentuée par une inversion qui n'est pas seulement facilité poétique, mais qui renforce grandement la perception sensible de cette indication (c'est à cela que se reconnaissent les vrais poètes classiques : le son renforce le sens, lui adjoint les effets puissants parce que souvent inaperçus d'une mimétique rythmique ou colorée). 
Le merveilleux de ce vers, c'est donc la traduction, par des moyens très classiques, d'une vision très moderne d'un moi souffrant, déficient, lacunaire. 

Ronsard et Du Bellay usent du même procédé pour exposer un mot, tantôt en gloire, tantôt en misère. La fin du vers n'est pas seulement le bout du décompte des syllabes réglementaires, ni le lieu d'une rime obligée : il n'y a pas eu lieu de faire intervenir la rime pour montrer combien cette dernière syllabe est poussée par celles qui précèdent jusqu'à acquérir, avec une grand économie de moyens, le statut d'une position extrême. Un Capitole, une Roche Tarpéienne.


ooooo





Incidemment, on peut rapprocher ce premier vers de Du Bellay du premier vers du fameux poème de Wordsworth sur la "mort" de sa sœur Lucy (poème qui a connu une étrange fortune psychédélique) : 

A slumber did my spirit seal

Ici, le rythme est tout iambique  : aT aT aT aT (l'anglais y tend puissamment), donc proche d'une marche funèbre, ou du choc rythmique du marteau qui cloue un cercueil, celui de Lucy, mais aussi celui de l'âme du poète. Mais c'est l'hébétude ("slumber") qui est sujet, très habilement renforcée par l'article indéfini ("a") et par le "did" explétif, de pure insistance, jusqu'au choc final du sceau ("seal"), sans préjudice d'une association, par le S initial commun à l'esprit et ce qui l'annule : Spirit / Slumber / Seal - le S, en outre, étant en position de tonique.
(un jour, je publierai ma traduction de ce poème très spécial ; pas commode...)






vendredi 11 juin 2010

Finir en douceur, finir en fanfare 1 (Rimbaud, Valéry)


Le jeune Valéry était passionné de Rimbaud. On le sait peu. Il hésitait à choisir entre le modèle Mallarmé et le modèle Rimbaud. Il fit bien de choisir le premier, car son système nerveux n'aurait certainement pas résisté au second. Parmi les notes de jeunesse, une copie intégrale du Bateau ivre, soulignée, annotée etc. Et la dernière strophe, rayée. Probablement parce que le Valéry de 19 ans, comme quelques autres, préférait la fin "en douceur", magiquement délicate et murmurée, de la pénultième, à la dernière, trop orchestrée, cuivrée, politisée (à la Vallès), trop ostensiblement mâle, conclue par le double coup de canon des "pONtONs", homologue des deux "trOUs rOUges" du Dormeur du val. 

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache !   
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.  

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, 
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,  
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, 
Ni nager sous les yeux horribles des pontons. 

Le Cimetière marin saura, après l'ivresse finale, retrouver le calme du début en un merveilleux pianissimo :

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes [...]

Le vent se lève !... il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !

Mais un autre poème, et non le moindre, suscite quelques perplexités. La  rédaction de La Jeune Parque se déroula (longuement) en relation amicale avec Pierre Louÿs. Valéry, ennemi de la Muse, voulait que tout y fût pensé, construit, fabriqué, et que rien n'y fût trouvé, donné. Lucidité d'abord. Le poème était en principe terminé, sur un retour au calme après la tempête : 

Alors, malgré moi-même, il le faut, ô Soleil,
Que j'adore mon cœur où tu te viens connaître,
Doux et puissant retour du délice de naître.

Merveille de discrétion, de Dämpfung, dont il y aurait beaucoup à dire. Mais passons.
On le sait par les lettres à Louÿs, un étrange phénomène se produisit. Valéry, dans la rue, obsédé depuis des années par le chant de sa Parque, reçoit d'un coup trois vers tout faits, donnés :

Je te chéris, éclat qui semblais me connaître,
Et vers qui se soulève une vierge de sang
Sous les espèces d'or d'un sein reconnaissant.

Et il décide de les adjoindre à son grand poème :

J’ajoute (pour Poétique) que ces trois vers : Je te chéris, éclat... reconnaissant,  me sont venus il y a 15 jours, tout rôtis, de la Muse, sans attente ni provocation, et dans la rue. Je leur ai fait une place. Et il m'apparut de suite après, que leur admission immédiate, presque irréfléchie dans mon texte était le résultat de cette récente proclamation des Droits de la Muse. Une espèce de suggestion m'a imposé de ne pas avoir même l'idée de discuter.

Deux problèmes : l'un historique, l'autre esthétique. 
Problème historique : la citation ci-dessus est celle donnée en note par la Pléiade de J. Hytier. Elle semble évoquer, comme raison de cet accueil, la "Poétique" que Valéry enseignera plus tard au Collège de France. Or il n'en est rien. L'édition de la Correspondance à trois (Valéry, Gide, Louÿs), très précise, écrit

pour Poëtique

Le tréma n'est pas un détail insignifiant : il renvoie non à la science valéryenne de la production lucide, mais à l'opuscule récent de Louÿs, archaïquement orthographiée "Poëtique" (il aimait les trémas superflus), dans lequel il défendait une conception inspirée de la poésie, de la visitation par la Muse, de la passivité du poète, aux antipodes des thèses de son ami. 
On dispose en effet d'un brouillon-variante de Valéry ainsi libellé :

J'ajoute (pour Poëtïque) que ces trois vers .... me sont venus comme des champignons, il y a quinze jours, tout faits par la Muse et sans liaison attendue ou demandée avec le reste. Je leur ai fait une place. ET IL EST SUR QUE LES DROITS DE LA MUSE PROCLAMES DANS POËTIQUE ONT ETE ADMIS SANS CONTESTATION DANS CETTE OCCASION A CAUSE DE LA RETENTISSANTE ET RECENTE PROCLAMATION SUSMENTIONNEE

Une fois faite cette rectification historique, le problème esthétique se pose, et il n'est pas mince. Valéry accueille ces vers (en les modifiant un peu) en péroraison de son œuvre essentielle, pour des motifs d'hommage aux thèses d'un ami, thèses absolument antipodiques des siennes. Il conclut en fanfare par un désaveu de toute sa doctrine. L'amitié est une grande chose, mais tout de même... 
Il est probable que Valéry s'expliquait très bien le surgissement de ces vers dans son discours intérieur : au bout de plusieurs années, le cerveau finit par être en état de fonctionnement permanent, obsédé par l'alexandrin, il baigne dans l'acoustique de la Parque, ce qui explique ces venues subites. Mais Valéry se gardait bien de les conserver. 
L'origine de ces vers, qui devait les disqualifier, n'a pas empêcher Valéry de les placer au plus haut point de son œuvre. 
Mais il y a pire que cette incohérence théorique que je ne m'explique pas (comme toujours, il faudrait lire tout ce qui a été écrit sur la Parque, et ce n'est pas peu) et qui, au fond, est assez secondaire par rapport à la beauté de l'œuvre. Il y a une incohérence stylistique qui, elle, est dommageable à la beauté et à la cohérence de l'œuvre. La première fin :

Doux et puissant retour du délice de naître.



était féminine, racinienne, tendre, évanescente et berceuse.
La fin finale, si l'on ose dire :

Feu vers qui se lève une vierge de sang
Sous les espèces d'or d'un sein reconnaissant.

est grandiose, orchestrale, cuivrée. Ce n'est plus Racine ; c'est Leconte de Lisle. C'est à la rigueur néoclassique (mot trop employé à propos de Valéry, car il n'est que rarement justifié). Mais cela fait à l'évidence pièce rapportée. Le pianissimo d'alto fait place aux trombones. La fin de la Parque est un consentement, non un triomphe. Et Valéry a en quelque sorte "gâché" son Grand Œuvre par l'ajout de deux vers, très beaux en eux-mêmes, mais en principe irrecevables pour lui en raison de leur origine "inspirée", et (rançon probable de cette origine autre) d'une acoustique qui fait un disparate (et comment pouvait-il terminer sa Parque autement que par une rime féminine ?).

Volonté délibérée, masochiste, de gâcher ce qui est trop beau ? Hypothèse facile, et qui convient mal à Valéry. Régression à son ancienne conception du "dernier vers sonore et plein". Récidive, en tout cas, de l'erreur remarquée chez Rimbaud dès l'adolescence, et donc commise en toute connaissance de cause. 
Video meliora proboque ; deteriora sequor, comme on dit. Je vois le meilleur, je l'approuve ; je fais le pire. Valéry, comme bien d'autres, n'a pas été exempt de cette tendance. La Parque elle-même est la publication qui se fonde sur un décret de ne pas publier, le poème de celui qui a décidé de ne pas être poète. La parole de celui qui a juré de se taire. De même, dans sa vie affective, Valéry a juré de ne plus jamais tomber amoureux (la fameuse "nuit de Gênes"), et, après une longue obéissance à son serment, il l'enfreint en 1920, puis l'enfreindra à répétition ensuite, avec une constante et terrible componction (voir les extraits des Cahiers regroupés sous la rubrique "Eros"). 
Le serment enfreint annule toue la valeur du temps où il a été tenu ; la Parque le dit (plus raciniennement que Racine) :

Ne fûtes-vous, ferveur, qu'une noble durée ?




mardi 8 juin 2010

Lorca : Romancero gitano


traduction complète à : 
https://sites.google.com/site/lesitedemichelphilippon/lorca-dossier/lorca-romancero-traduit


Lorca l'incomparable : musique, sensibilité, vision. Le Romancero n'est peut-être pas son œuvre la plus "avancée". Mais, outre que la conception "progressiste" (téléologique, comme on dit vulgairement) de la poésie me semble très dangereuse, je ne trouve pas mauvais qu'une poésie moderne se coule, au moins en partie, dans des formes anciennes, voire archaïques, comme le romance épique, aux vers de 16 syllabes, assonancés, divisés ensuite en 2 vers de 8, plus naturels à l'espagnol, avec assonance aux seuls vers pairs. La nouveauté des images, le surgissement de la vision, me semblent mieux mis en relief dans ce berceau médiéval. Le résultat n'en est que plus intemporel, entre Chrétien de Troyes et les surréalistes - ou plutôt, à la fois l'un et les autres (le meilleur des autres...). 

L'assonance n'est guère stable en français moderne : à moins de faire un pastiche assonancé de chanson de geste (option envisageable, mais qui médiéviserait excessivement la modernité de FGL), la rime nous appelle irrésistiblement. D'où une difficulté pour la traduction, car l'assonance est particulièrement aisée et fluide, naturelle en espagnol, vu la fréquence des voyelles ; la rime proprement dite contraint plus - peut-être trop. C'est le parti que j'ai pris : dans notre langue pesamment oxytonique, on perd cruellement l'élan paroxytonique du castillan. J'ai essayé non d'imiter l'inimitable, mais d'en rembourser la perte par le moyen d'un repérage syllabique bien net, qui fournisse au moins une sorte de point de rebond.
Pour les mêmes raison d'incomparabilité de mètres oxytons et paroxytons, voire proparoxytons, j'ai usé de vers de 7 ou de 8, trouvant que cela ne nuisait pas à l'impulsion.

[Le thème du premier romance, est, comme on le verra aisément, une reprise du Roi des Aulnes, traduit dans un autre billet]


dimanche 6 juin 2010

Christina Rossetti + Mrs Parker (traduction M.P.)



Christina Rossetti

A Dirge

Why were you born when the snow was falling ?
You should have come to the cuckoo's calling,
Or when grapes are green in the cluster,
Or, at least, when lithe swallows muster
For their far off flying
From summer dying.

Why did you die when the lambs were cropping ?
You should have died at the apple's dropping,
When the grasshopper comes to trouble,
And the wheat-fields are sodden stubble,
And all winds go sighing
For sweet things dying.



Déploration

Pourquoi es-tu né quand la neige tombe
Au lieu de venir au chant des colombes ?
Ou lorsqu'en grappes les raisins verdissent,
Quand les hirondelles se réunissent,
Fuyant la chaleur
De l'été qui meurt.

Pourquoi mourir lorsque les agneaux broutent
Et non lorsque les pommes tombent toutes ?
Quand la sauterelle se voit troublée
Quand stagnent des flaques parmi les blés,
Quand tous les vents pleurent
Les choses qui meurent.


Marginalia : 

Dorothy Parker a écrit une nouvelle très drôle (ce n'est pas rare), "Little Hours", traduite "Heures blêmes", qui ouvre le recueil français "Comme une valse". 
C'est à la fois Dujardin, Molly Bloom et l'acide Dorothy : une femme se réveille en cours de nuit et n'arrive pas à se rendormir ; elle pense à La Rochefoucauld, qui finit par l'obséder et, finalement, au lieu de compter les moutons, elle tente de se rendormir en se souvenant de formules célèbres de la littérature de langue anglaise. Ce qui donne un "monologue intérieur" cocasse, agité, cubiste. Mais malcommode à rendre, car toutes les citations, approximatives, s'enchaînent plus ou moins, et ne sonnent pas du tout, pour un lecteur français, avec les harmoniques qu'elles ont pour l'anglophone cultivé. La traductrice française a repéré la plupart des références, certaines aisées, d'autres moins, et en a laissé quelques-unes sans indication de paternité. C'était avant Google, et ce genre de recherches était un enfer. Il est facile maintenant de savoir que  « Agatha's Arth is a hug-the-heart » est une citation de Edna St.Vincent Millay, contemporaine de Mrs Parker. 
On peut aussi noter que  « Why did you die when the lambs were cropping ? You should have died when the apples were dropping » est une citation modifiée du poème ci-dessus, moins rare.

Deux footnotes de plus, donc, outre les 13 qui chargent déjà les deux pages d'insomnie littéraire (pp. 14-15 de l'édition Julliard ; p. ? de la reprise en 10x18 ; pp. 268-269 de "The collected Dorothy Parker", Penguin).

Occasion aussi de rectifier : une des formules généralement attribuées à Mrs Parker (on ne prête qu'aux riches), le merveilleux aphorisme : "Si vous voulez savoir ce que Dieu pense de l'argent, vous n'avez qu'à regarder à qui Il en a donné", est en réalité de Maurice Baring, et elle ne fait que le citer dans ces ægri somnia. 

Digression : 

Dans la foulée, et par simple contiguïté (méthode anglo-saxonne, humienne) : une des nouvelles du recueil s'intitule : "L'héritage de Whistler" (je ne retrouve pas la VO dans le "Collected DP"). Une petite note explicative n'eût pas été de trop. Car la brève nouvelle est le dialogue parfaitement crétin d'un jeune homme et d'une jeune fille qui sont supposés être de brillants causeurs. L'intérêt de la nouvelle tient à cette totale absence d'esprit des interlocuteurs. Mais pour en goûter le sel, il convient de savoir que l'héritage en question n'est pas une fortune ou un tableau, mais plutôt la "reprise du flambeau" (mantle), la succession intellectuelle ("le mort saisit le vif"), et que Whistler n'y est pas mentionné comme peintre, mais comme causeur brillantissime, qui faisait avec Wilde un duo inégalable (du genre de celui composé par Benjamin Constant et Madame de Staël). Muni de ces sommaires informations, on savoure encore mieux la férocité de l'intention : voilà où en est tombé l'art de la conversation, en un demi-siècle, et en franchissant l'Atlantique. Gageons que Mrs Parker, qui maniait suprêmement un wit bien acéré, a dû souvent être confrontée à de prétendus "brillants causeurs", ou en tout cas considérés comme tels selon les normes américaines, et en concevoir de cet agacement qui est la tonalité principale, presque la marque de fabrique de DP.

vendredi 4 juin 2010

Jean Clair et l'image des surréalistes


  
Parmi ceux qui, actuellement, écrivent sur la peinture, Jean Clair est un des très rares que je lis avec intérêt et avec plaisir. Non que je partage toutes ses opinions (cela ne m'arrive jamais, même pas avec moi-même), mais son point de vue sur l'art et, plus largement, sur la vie, m'intéresse toujours. C'est un homme qui a de l'épaisseur, de la densité, qui pèse son poids d'expérience et de vie.

Au moment de son élection à l'Académie, un détail m'avait, non pas choqué, plutôt chiffonné, ou fait tiquer, dans la page de l'AFP rapportant la nouvelle. Il était présenté comme auteur de : Du Surréalisme... Certes, l'AFP n'est pas un bulletin bibliographique ; ce n'était qu'une indication. Mais des livres sur le surréalisme, il y en a beaucoup. Toutefois il y en a un seul qui s'intitule : Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes. Jean Clair, en effet, nous invite à ne pas trop oublier, occulter, gommer, deux choses très vraies, mais qui dissonent dans la vulgate esthétique. À savoir :

1/ le surréalisme a été un mouvement foncièrement antidémocratique, rejetant la société bourgeoise, aussi bien par l'extrémisme de droite que par celui de gauche ; plus même, en ses débuts, par le premier que par le second, chose qui a été ensuite largement occultée, entre autres par la stalinisation d'Aragon.
2/ que le surréalisme est très ouvertement une doctrine irrationaliste, antirationaliste, occultiste, magique, obscurantiste, qui a ses sources, via Maeterlinck et le Romantisme allemand, dans un archaïsme auquel il n'est certes pas interdit d'adhérer, mais qu'il est pour le moins difficile de faire cohabiter avec une pensée un tant soit peu héritière des Lumières. La "liberté" de l'Aufklärung n'a rien à voir - c'est une litote - avec celle de l'esprit enfin libéré de la raison, tout entier livré aux puissances du rêve. Et ce n'est pas non plus en héritier des Encyclopédistes qu'on recommande de tirer au hasard sur les passants. L'homme du XVIII° dans lequel les surréalistes saluent leur grand précurseur, ce n'est pas Montesquieu, mais, tout à l'autre bout, le divin Marquis de Sade, chantre lui aussi de la liberté ; enfin de la liberté à sa manière, et surtout pour lui-même.



Jean Clair veut, par ce livre, contribuer à une "généalogie de la violence" au XX°siècle. Et il confirme que, dans l'entre-deux-guerres, et malgré les illusions d'une rétrospection qui fige les essences, il y avait un jeu de miroirs et de culbutes très complexe entre extrémisme de gauche et extrémisme de droite. Qu'il ne faut pas les penser comme les deux extrêmes d'une ligne, mais comme les deux pinces de la tenaille qui voulait écraser la démocratie, la pince de gauche et la pince de droite ayant par nature tendance à se rapprocher, à se rapprocher...

Enfin, je ne saurais trop conseiller de conjuguer la lecture de ce livre avec celle de l'énorme volume, atypique, agaçant, subjectif, etc., mais furieusement suggestif qu'est Le XIX° siècle à travers les âges de feu l'étonnant, détonant et détonnant Philippe Muray. Ce dernier y propose ("démontre" serait excessif) un rapport inattendu, durant tout le XIX° siècle, entre doctrines socialistes et doctrines occultistes.

Voilà ; j'ai compensé la petite frustration de ces points de suspension de l'AFP.


Œuvres Photographiques Complètes


Vers 1980, ou 1981, dans les tout premiers jours de novembre, j'ai eu l'impression que le soleil avait du talent... 

Matériel :
-Canon A1 + Canon 50 mm  + film Ilford (je crois bien) pour négatif traité en diapo (ou le contraire), pour couleur traité en NB (il me semble) avec en tout cas une modification de l'ouverture (je ne sais plus dans quel sens) par rapport à l'ouverture préconisée en utilisation normale... Procédé que je n'ai pas compris, mais le marchand semblait avoir raison.
 
Déjà, à l'époque, je n'étais pas trop technicien, et 30 ans après, les souvenirs sont bien brumeux. Que les connaisseurs me pardonnent.
La dernière photo n'est pas du même jour ni du même lieu. 

J'ai gardé en tout cas une tendresse pour ces quelques clichés, qui constituent presque mes « Œuvres Photographiques Complètes »...  

(les deux clichés horizontaux apparaissent en meilleur format dans une nouvelle fenêtre si on clique sur l'image)
















jeudi 3 juin 2010

Pasternak : Labours (traduction M.P.)


Pour traduire, il faut surtout connaître la langue dans laquelle on traduit. C'est l'opinion de Thibaudet, ce qui n'est pas un si mauvais parrainage...

 


Labours

Ce paysage de toujours,
terre et ciel y sont confondus ;
géométriques, les labours
s'étendent à perte de vue.

On dirait, à voir ces campagnes
sans fin lissées et alignées
que l'on a gommé les montagnes,
que les plaines sont balayées.

D'un même souffle, en même temps,
un doux duvet vient de pousser
sur les arbres au bord des champs ;
fièrement, ils se sont dressés.

Rien de sale aux arbres nouveaux.
Le plus pur qui ait vu le jour,
c'est le vert tendre des bouleaux
et le gris pâle des labours.