dimanche 10 mai 2020

Morgenstern : 'La Belette esthète' (traduction M.P.)



La Belette esthète

Une belette
reste seulette
sur la sellette.

Mais à quoi bon
tant de façons ?

Mon petit doigt
m'a dit pourquoi.

La délicate
n'use ses pattes

et ne s'escrime
que pour la rime.






Das Ästhetische Wiesel

Ein Wiesel
saß auf einem Kiesel
inmitten Bachgeriesel.

Wißt ihr,
weshalb ?

Das Mondkalb
verriet es mir
im stillen : 

Das raffinier-
te Tier
tats um des Reimes willen.


mercredi 1 avril 2020

Valéry, Queneau : puretés matutinales


Valéry, c’est bien connu, réfléchissait tous les matins, purement, de cinq heures à sept heures. C’est alors qu’arrivait la Parque, la concierge « aux vieilles mains pleines de plis » comme il le disait avec un parfait double voire triple sens, les « plis » étant à la fois les lettres qui interrompent la pensée solitaire, les rides de la vieille concierge, et les rides sur le miroir mental qui empêchent le Narcisse intellectuel de se contempler plus longtemps. Un coup de vieux soudain.
Valéry s’offrait donc tous les jours le luxe d’un rendez-vous, d’un « cinq à sept » tout privé, tout intime, avec sa propre pensée. Aventure extra-conjugale bien plus profonde (et moins perturbatrice) que ses rechutes amoureuses. Comme certains ont une danseuse, il avait sa pensée. A-t-on noté, dans la célèbre formule qui lui a été prêtée (par Breton), qu’il s’agit d’une marquise qui sort à cinq heures, alors que la sienne, spirituelle, arrivait à la même heure (du matin bien sûr) ? 
Je songe à cette hypothèse (de mince conséquence) en notant que Valentin Brû, le personnage du Dimanche de la vie, de Queneau, cherche à éprouver un temps pur qui n’est pas sans analogie avec le pur esprit valéryen ; et, pour cela, il se ménage deux heures libres tous les matins dans sa boutique de cadres pour photographies : 
« Pour conserver de [son oisiveté] la quantité nécessaire, il décida de réformer son lever. Levé à cinq heures, il ouvrit à sept heures, gagnant ainsi deux heures pour surveiller le temps, dans la limpidité du matin ou la brume de l’aurore. »

lundi 23 mars 2020

Le lecteur de Giono, de Nabokov et de Queneau.



Un universitaire décrit la position inconfortable et délicieuse du lecteur de Giono plongé par exemple dans l'énigmatique Un Roi sans divertissement ; cela vaudrait aussi bien pour le lecteur de Nabokov ou de Queneau :

« On peut avoir le sentiment de faire partie des happy few, de ceux qui auront les clefs pour comprendre, parce qu’on a réussi à en deviner quelques-unes ou qu’on a les moyens d’accéder à des lectures dites « savantes » qui permettent de comprendre celles à côté desquelles on était passé. Mais le lecteur modeste ne peut pas manquer d’être pris dans le vertige des clefs, des clins d’œil : si d’autres n’ont pas su voir les clefs que je vois, si moi-même n’en avais pas repéré sans l’aide du paratexte, combien d’autres clefs sont données dans le texte, qui seraient indispensables à la construction du sens, et que mes déficits culturels m’interdisent de voir ? On ne peut que se demander sans cesse à côté de quoi on passe, se dire que d’autres indices sont déposés qui seraient éclairants mais qu’on ne sait pas déchiffrer. En clair, le lecteur ne peut pas ne pas se dire qu’il est toujours en train de passer à côté du sens. »

Jacques Dumotier, Une chronique incertaine [« Poétique » 2005/1 n° 141]


dimanche 22 mars 2020

Rilke : Der Panther (traduction M.P.)



Rilke, La Panthère, Nouveaux Poèmes, I (1902) [traduction M.P.] : 

Au Jardin des Plantes, Paris

Le long des barreaux elle a tant passé
que son œil si las sur rien ne se pose -
barreaux par milliers qui ont effacé
le monde derrière eux, et toute chose.

La force de son pas, douce cadence,
dans ce réduit se tourne et s'étourdit,
dessine un cercle où cette énergie danse :
un grand vouloir y reste abasourdi.

Si la paupière s'élève sans bruit,
alors une image va parcourir
du corps tendu les silencieux circuits,
de la pupille au cœur, pour y mourir. 



Rilke, Der Panther, Neue Gedichte, I (1902) : 

Im Jardin des Plantes, Paris

Sein Blick ist vom Vorübergehn der Stäbe
so müd geworden, daß er nichts mehr hält.
Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe
und hinter tausend Stäben keine Welt.

Der weiche Gang geschmeidig starker Schritte, 
der sich im allerkleinsten Kreise dreht,
ist wie ein Tanz von Kraft um eine Mitte,
in der betäubt ein großer Wille steht.

Nur manchmal schiebt der Vorhang der Pupille
sich lautlos auf -. Dann geht ein Bild hinein,
geht durch der Glieder angespannte Stille -
und hört im Herzen auf zu sein.


jeudi 19 mars 2020

Beethoven, Baudelaire : effacement de l'artiste


Beethoven trouve un monde musical valorisant l’unité, la continuité, la souplesse des transitions (sauf le Sturm und Drang). Il commence par reprendre, à travers Haydn et Mozart, cette esthétique ‘classique’. Puis il passe à des discontinuités inspirées du Sturm und Drang, fondées sur les passions et leurs changements abrupts : volonté, combat, héroïsme, etc. Puis il libère la discontinuité, les ruptures, de cette motivation psychologique, les épure et les élève au statut d’innovations formelles, qui n’ont plus de signification affective. Il a pris appui sur une innovation suggérée par le non-esthétique des passions qui auront été le fourrier, la gangue provisoire, le prétexte de la musique nouvelle, intrinsèquement hardie, qui n’est donc plus romantique, mais moderne, anonyme, pure. 
Il semble bien qu’il y ait un schéma commun aux grandes évolutions : on a eu tendance à porter l’attention sur l’aspect héroïque de Beethoven, qui n’est esthétiquement que transitoire, de même que n’est au fond que transitoire, dans l’histoire comtienne de l’esprit, l’étape intermédiaire ‘métaphysique’ entre le point de départ ‘théologique’ et le point d’arrivée ‘positif’. 
Cette tripartition beethovénienne, qui est en elle-même un parcours (héroïque et sacrificiel) du classicisme à la modernité, cette double révolution, trouverait un analogue littéraire chez Baudelaire, qui est profondément classique (‘racinien’ selon Proust), mais aussi romantique (L’Albatros), et surtout moderne, impersonnel, émacié (Pluviôse) : le moi s’efface devant le langage et rend possible l’entreprise mallarméenne : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots ». 

mardi 3 mars 2020

Hölderlin : Moitié de vie (traduction M.P.)


Chargée de poires d'or
Et couverte de roses,
La terre dans la mer,
Vous cygnes soyeux,
Ivres de baisers
Vous plongez la tête
dans l'eau saintement sobre.

Pauvre de moi, où trouver, quand c’est
L’hiver, les fleurs, et où
Le clair soleil,
Et l’ombre de la terre ?
Glacés, les murs se taisent,
Dans le vent
Claquent les drapeaux.


Hälfte des Lebens (1804)

Mit gelben Birnen hänget
Und voll mit wilden Rosen
Das Land in den See,
Ihr holden Schwäne,
Und trunken von Küssen
Tunkt ihr das Haupt
Ins heilignüchterne Wasser.

Weh mir, wo nehm ich, wenn
Es Winter ist, die Blumen, und wo
Den Sonnenschein,
Und Schatten der Erde ?
Die Mauern stehn
Sprachlos und kalt, im Winde
Klirren die Fahnen.


samedi 22 février 2020

Brentano : ‘Berceuse’ (traduction M.P.)


Berceuse

Chante à voix basse, basse, basse,
Fredonne l'esquisse d'un chant,
Fais comme la lune qui passe
Dans le ciel calme en chuchotant.

Que ta berceuse soit pareille
À la source sur les cailloux,
Au tilleul frémissant d'abeilles -
À peine un murmure très doux.


Wiegenlied

Singet leise, leise, leise,
Singt ein flüsternd Wiegenlied,
Von dem Monde lernt die Weise,
Der so still am Himmel zieht.

Singt ein Lied so süß gelinde
Wie die Quellen auf den Kieseln,
Wie die Bienen um die Linde
Summen, murmeln, flüstern, reiseln.


[vv. 3 et 8, adaptation]

jeudi 20 février 2020

Céline : l’incipit du ‘Voyage’, encore et toujours…


« Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. » 
Sur cet incipit, on a tout dit, semble-t-il. Et pourtant…
« Ça a débuté comme ça » annonce la couleur (= institue un ‘pacte de lecture’) en 7 syllabes, voire dès les 3 premières lettres, le lourd hiatus çA-A étant la forme minimale de la phrase commencée et refermée par le même A. On ne va pas de l’alpha à l’oméga, mais de l’alpha à l’alpha, autant dire qu’on vit pour rien : l’existence est un absurde ouroboros (Valéry disait : « passer de zéro à zéro »). 
Flaubert avait osé commencer Salammbô par une rafale de A (« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar »), mais Céline fait plus brutal et plus copieux encore : 
çA A débuté comme çA.  moi, j’Avais jAmais rien dit.  rien.  c’est Arthur gAnAte qui m’A fait pArler.  Arthur, un étudiant, un cArAbin lui aussi, un cAmArAde. 

D’abord, donc, une courte phrase vide, qui ne sert qu’à dire que l’on commence à parler ; on fait ronfler le moteur avant de démarrer. Phrase toute ‘phatique’, qui capte le lecteur, on le capture dès l’abord dans la narration oralisée.
Du côté du contenu, les thèmes céliniens apparaissent dès les premières lignes : le parler populaire dans la littérature, l’expérience personnelle, le paradoxe de l’écrivain qui dit qu’il vaudrait mieux se taire, la médecine. 
La médecine est présente, mais plus précisément l’hygiénisme. L’onomastique célinienne est toujours bizarre, ‘carnavalesque’ ; les noms sont d’un ridicule nettement perceptible (Des Entrayes, Puta, puis Méfaize, Pinaise, etc.). Or le tout premier nom qui apparaît, Arthur Ganate ne sonne ni comme un ‘vrai’ nom, ni comme un sarcasme. 
Le prénom est-il une allusion à Schopenhauer et donc à son pessimisme ? ce n’est pas impossible, mais cela semble improbable. C’est plutôt un prénom-type de l’époque, qui peut aussi désigner un mac ou un personnage populaire peu recommandable : on songe au Conte du Lundi d’Alphone Daudet intitulé Arthur, qui décrit un milieu et des comportements très ‘céliniens’. 
Quant au patronyme Ganate : certes, il y aura des ‘ganaches’ dans l’épisode guerrier du roman. Mais les commentateurs de Céline ont-ils mentionné le fait que ce nom peut (et presque : doit) être considéré comme l’aphérèse du mot ‘permanganate’ (de potasse), qui désigne un antiseptique très courant à l’époque dans le traitement des maladies vénériennes. [voir le texte peu engageant en fin de billet]

Cf. la lettre à Albert Milon, Londres mai-juin 1915, Pléiade p. 140 : 
« […] Il y a eu grand drame. Mlle Gonocco qui fit notre joie a malheureusement quitté la scène aux regrets de tous. Néanmoins une rentrée de cette grande artiste universellement connue est toujours possible (ô combien !). Nous avons aussi à regretter la disparition du jeune de Cental et son charmant cousin Permancravate de Godasse. »

Pour Céline, l’existence est maladie (sexuellement transmissible). Malades, nous le sommes tous, cela se verra d’autant plus dans la chaleur africaine. Les efforts des hygiénistes sont vains puisque la maladie est au cœur même de l’Être. L’évocation complaisante des maladies vénériennes est une des constantes de Céline, car elles sont un symbole de l’universelle pourriture.
Enfin, Arthur Ganate est, comme le narrateur, un étudiant en médecine, donc un spécialiste de la mort. Le terme de ‘carabin’ comporte des allusions classiques à des plaisanteries macabres, à des dissections. 
Pour ce mot, le précieux TLFi donne 
- une citation d’Aragon (Le Roman inachevé) : « Je ne récrirai pas ma vie elle est devant moi sur la table. Elle est comme un cœur de chair arraché pantelant lamentable Un macchabée aux carabins jeté pour la dissection »
- et une piste étymologique : 
Orig. incert. ; est peut-être une altération du m. fr. (e) scarrabin « ensevelisseur des pestiférés » […] [allusion] iron., à la famille de escarbot, certains de ces insectes fouillant la terre ou le fumier […] ; l'évol. sém. s'explique prob. par la réputation qu'avaient les soldats carabins de faire rapidement passer leurs ennemis de vie à trépas. 2 est issu de 1 en raison de la mauvaise renommée des chirurgiens.
On peut donc songer à un insecte, à un scarabée, à un carabe, éventuellement un insecte mangeur de cadavres, ce qui serait très célinien. On ne peut douter, que Céline ait lu le très mauvais roman satirique de Léon Daudet sur le milieu médical : Les Morticoles. Si l’existence est maladie, c’est une maladie… carabinée… On peut songer aussi à la carabine, ce qui associe de nouveau la médecine qui protège la vie et l’arme qui donne la mort. 
Y verra-t-on enfin la préfiguration cryptée des pamphlets, en disant que dans le ‘carabin’ s’expose et se cache un ‘rabbin’ ? Ce serait certainement aller bien trop loin ; mais il est plausible que Céline ait fait ce genre de jeu de mots dans la conversation houleuse qui était la sienne. 

Les maladies vénériennes (Prof. Albert Sézary) (via GoogleBooks)
« Jadis on ne recourait guère qu'à un traitement local qu'aidaient des antiseptiques internes pris par la bouche et aux vaccins gonococciques. On faisait des injections ou des lavages dans les voies génito-urinaires avec des solutions de permanganate de potasse (0 gr. 25 pour un litre d'eau bouillie).
Dans les cas rebelles et dans les blennorragies chroniques, on leur associait des manoeuvres destinées à exprimer les culs-de-sac glandulaires où se tapissent les gonocoques.
Chez l'homme, on pratiquait le massage de la prostate et celui de l'urèthre (qu'on faisait sur des mandrins métalliques, les Béniqués) ou bien on dilatait progressivement le canal à l'aide d'instruments spéciaux. Un progrès fut réalisé par l'emploi de l'urétroscope qui, introduit dans le canal, permet de repérer les lésions glandulaires et de les détruire par électro-coagulation. 
Chez la femme on prescrivait des injections vaginales ou uréthrales avec une solution de permanganate, on cautérisait le col utérin, on traitait la métrite et les complications annexielles s'il y avait lieu. »


jeudi 13 février 2020

Céline : l'oral et ses redites (2) : L'oncle Édouard et Descartes


suite du billet : Céline : l'oral et ses redites

Dans Mort à crédit, l’exemple le plus spectaculaire de répétition se trouve  vers la fin du roman (Pléiade p. 1091). La surchauffe des centaines de pages précédentes y est vraisemblablement pour quelque chose, mais il n’y a pas que cela. 
Après ses lamentables expériences rustiques avec Courtial, Ferdinand revient chez l’oncle Edouard, et lui raconte (Céline le mentionne, mais ne re-raconte rien). L’oncle s’étonne d’un désastre aussi total, puis en donne la raison : on ne peut réussir à la campagne que si on en est originaire. 
Il s’en étonne 6 ou 7 fois, en termes très voisins. C’est le propre de l’oral, dans ce genre de situations. Ces formules de compassion sont très répétitives, et Céline n’hésite pas à nous les livrer à la suite (peut-être ont-elles simplement parsemé le récit de Ferdinand).
Puis, peut-être pour rassurer l’adolescent, il ne se contente pas de dire pour quelle raison cela ne pouvait que tourner mal. Il donne en quelques lignes un exemple, puis il répète et ressasse la raison générale de l’échec, sur tous les tons, une bonne vingtaine de fois. 
Ce faisant, il est aussi redondant que l’était le père dans ses éructations, mais avec une visée inverse : aux malédictions répétées, il oppose une explication qui ne pourra rassurer (déculpabiliser) l’enfant que si elle est répétée, insistante, que si, en se confortant, elle permettait de réconforter. C’est à la fois un phénomène d’oralité et une thérapie verbale de désangoissement. En mathématiques, une fois suffit. Mais pour cicatriser une jeune âme, il faut un bercement, une caresse de réitérations, une réassurance infatigable. 
En bon psychologue, en fin thérapeute, l’oncle Edouard a mentionné un exemple dans lequel lui-même a aussi été exposé à ce genre de problèmes et y a échappé. En laissant entendre que cela aurait pu lui arriver,  il prépare le retour (ou l’accession) à l’estime de soi chez Ferdinand, et favorise son passage à l’âge adulte. Il permet à Ferdinand de s’identifier à lui en s’identifiant à Ferdinand.

Voici le passage découpé selon ses redondances  
(approximativement, car les redondances se mêlent souvent) : 

6 ou 7 fois l’étonnement : 
Ah ! ben alors ! 
Ah ! ben mon petit pote ! 
Ah ben ça c’est carabiné !...
Il en restait tout baba !... 
Ah ben dis donc c’est pas croyable... 
Ah ben alors, je m’étonne plus que t’es gras comme un courant d’air !...
Ah ! vous avez dérouillé !... 
Merde !... 
C’est une leçon ! 

puis la raison, exposée :
Tu vois mon petit pote !... C’est toujours comme ça la campagne... Quand t’es de Paris, faut que t’y restes !...

illustrée par un exemple personnel : 
Souvent on m’a offert à moi des genres de petits dépositaires, des marques, des garages dans des bleds... C’était séduisant à entendre. Des “ représentations ”, des vélos, en pneumatiques... Ton maître par-ci!... Liberté par-là!... Taratata ! Moi jamais ils m’ont étourdi !... Jamais ! Ça je peux le dire !... 

puis redite une vingtaine de fois : 
Tous les condés de la campagne c’est des choses qu’il faut connaître !... 
Il faut être né dans leurs vacheries... 
Toi te voilà qu’arrive fleur... 
Tu tombes dans la brousse ! 
Imagine !... tout chaud, tout bouillant... Dès la descente, ils te possèdent !... 
T’es l’œuf !...  Y a pas d’erreur !... 
Et tout le monde te croûte... 
Les jeux sont faits !... On se régale ! 
Profits ?... Balle-Peau !... 
T’en tires pas un croc pour ta pomme... 
T’es fait bonnard sur tout le parcours !... 
Comment que tu pourrais toi te défendre ?... 
Tu résistes pas une seconde... 
Faut être dans le jus dès le biberon... Voilà l’idéal !... 
Autrement t’es bien fait cave à tous les détours !... 
Comment que tu pourrais étaler ?... 
Ça s’entrave pas dans un soupir! 
Ça s’invente pas les artichauts !... 
T’as pas une chance sur cent dix mille... 
Et puis comme vous partiez vous autres ?... Avec des cultures centrifuges... Ça alors, c’était du nougat !... 
Vous la cherchiez bien la culbute... 
Vous vous êtes fait retourner franco !... 
C’était dans la fouille !... 

Après les malédictions répétées du père, les incessants conseils de la mère, après les logorrhées de Courtial, l’oncle Edouard oppose une quantité égale de propos rassurants. 
Pour vaincre la malé-diction répétée, il faut répéter une béné-diction. Il faut opposer force à force, insistance à insistance. On retrouve ici une thématique classique présente par exemple chez Descartes. Un bâton tordu dans un sens doit, pour être redressé, être tordu en sens inverse. De même, dans le domaine intellectuel, il faut opposer, à la répétition du faux, la répétition du vrai. Descartes, ici bon psychologue, sait avant Valéry que « le faux n’est pas soluble dans le vrai ». 


Dans un blog universitaire, j’avais jadis noté ceci : 

Pour Descartes, la vue claire du vrai provoque l'assentiment ; mais nous sommes humains, et en partie soumis aux habitudes de notre corps ; il faut donc se ‘persuader’, se répéter le vrai, pour avoir une habitude du vrai aussi forte, et même plus forte que ne fut en nous celle du faux. Une pensée de l'intuition pure n'est pas dispensée d'une pédagogie de la répétition, qui tienne compte d'une anthropologie pessimiste.
Cf. la fin du chapitre de Gouhier sur « assensio et persuasio » :
« Il faut en prendre son parti […] : il ne suffit pas de faire briller l'évidence en soi pour la rendre immédiatement évidente aux autres. Ses précautions dans la communication de sa doctrine, le choix de la langue à employer, la recherche des styles appropriés aux divers publics, le recours à des genres littéraires très variés, le tirage de versions plus ou moins réduites de sa métaphysique, les considérations tactiques qui déterminent la publication de telle partie du système avant telle autre, tout cela prouve l'intérêt que Descartes porte aux conditions de l'efficacité de la pensée. Mais la dissociation de l’assensio et de la persuasio, la possibilité d'un retard de la persuasio sur l’assensio, la difficulté de les faire immédiatement coïncider dans la scientia posent le problème de la communication de la philosophie encore plus à l'intérieur de la philosophie : ne faut-il pas envisager un art d'argumenter qui provoquerait la persuasio en doublant l'art de démontrer qui provoque l’assensio ?
Or, à ce moment où la rhétorique semble retrouver son rôle, le fait se heurte au droit : c'est un fait que l'évidence n'emporte pas toujours immédiatement la persuasio avec l’assensio ; mais, en droit, la philosophie de l'évidence ne saurait admettre de persuasio qu'en conséquence de l'évidence. »

Cette dualité de points de vue sur le vrai, dans sa généralité, n'est pas seulement cartésienne. Elle est le fait de toute philosophie exigeante, mais qui veut néanmoins avoir plus d'effet qu'une contemplation pure qui serait par nature brève et réservée à quelques rares philosophes. 
Chez Platon par exemple, la vérité qui est aperçue dans sa pureté, en son vrai lieu, par le philosophe, mais, pour les hommes qui ne sont pas philosophes, elle ne peut être que réalisée physiquement (‘réalisé’ signifie ‘fait chose’), par le biais de la danse, surtout la danse collective en rond, qui imite les astres parfaits (cf. Proclos pour qui l’étymologie de chronos est ‘choro-noos’, l’intellect qui danse en rond). 

Voir aussi Proust qui, à propos de la mort accidentelle d'Albertine, parle d’approfondissement d’une vérité, non par l’effet de la répétition, mais, comme il se doit, par le biais du temps  : 
"Mais cette explication était encore fragile, elle n’avait pas encore eu le temps d’enfoncer dans mon esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite apaisée."


mercredi 12 février 2020

Sommeil, poésie, pensée


Pindare devint un poète élu des Muses quand, s’étant endormi, une abeille vint déposer du miel sur sa lèvre, faisant de lui un chrysostome. De façon analogue, Esope s’endort dans un jardin et se relève libéré de son bégaiement. De façon plus lointaine, mais selon le même schéma, Saül sur le chemin de Damas tombe de cheval, perd connaissance, et se relève chrétien. 
Platon, dans le mythe des cigales (mythe inventé par lui, donc allégorie déguisée en mythe), explique qu’il vaut mieux ne pas faire la sieste après le repas, et qu’il vaut mieux philosopher : on sera entendu par les cigales, qui le rapporteront à la Muse de la philosophie, (probablement Calliope aux beaux yeux, Muse de la theoria, de l’intuitio) qui en sera flattée, et en retour favorisera ses servants. 
La pensée rationnelle est donc présentée comme analogue à l’activité artistique, puisqu’elle est sous la protection d’une Muse. Mais la grâce y est la récompense du travail (ce qui est paradoxal) : il ne faut pas dormir, mais réfléchir, ne pas perdre sa lucidité. 
En somme, le mythe de la Muse philosophique n’est pas un mythe, et l’inspiration, la faveur divine, y sont le fruit de la transpiration. Dans une philosophie rationaliste, cela n’a rien d’étonnant, et cela durera longtemps, peut-être jusqu’à cette fable pré-hegelienne qu’est Le Gland et la citrouille : La Fontaine nous y montre un lourdaud qui, lorsqu’il réfléchit, ne fait que creuser le sillon de son erreur, et qui ne passe à la vérité que quand il dort. Là aussi, c’est la nature qui vient le bénir, non point par un miel symbolique et bienfaisant sur sa lèvre mais plus rustiquement par un gland qui blesse cruellement son nez. Cette fable peut être dite pré-hegelienne car elle suppose que l’exercice de la rationalité abstraite ne mène qu’à des erreurs, et qu’il faut au contraire intégrer des expériences douloureuses pour accéder à la vérité. 
La tentative platonicienne de donner à la philosophie le statut d’un art est donc peu convaincante (dans le mythe des cigales en tout cas). La pensée de l’expérience subie et dépassée, que Hegel systématisera, reprend en revanche, de façon plus convaincante, quelque chose de la passivité de l’inspiration poétique (le sommeil, l’intervention extérieure), pour en faire le point de départ de la rationalité vraie. Mais ce n’est plus par le biais du délice : c’est par la grâce paradoxale de la douleur.