lundi 22 novembre 2021

Céline (notules 2)


Céline, on l'a souvent noté, est obsédé par la syllabe 'or' ("l'orgue qui n'est pas en or") ; par le Nord ; il épouse Mlle Almanzor, etc. Il est aussi obsédé par le métal (la prière grotesque du début du Voyage), et, biographiquement, par son trésor de pièces d'or. L'épopée allemande à travers la guerre, c'est Louis à la recherche de ses louis d'or. Louis mettant suicidairement cap plein nord pour récupérer son or, c'est peut-être Louis à la recherche de lui-même... 


Une formule dans Féerie "étronime sottise". Néologisme, mot-valise bien dans le genre de Céline. Déjà, dans Voyage, l'église toulousaine, qui aurait pu s'appeler 'Sainte-Éponine' est nommée "Sainte-Éponime", composant "éponyme" et le personnage hugolien "Éponine". Mais "étronime" fait aussi songer à l'empereur byzantin, Constantin IV, personnage très célinien en un sens, puisque surnommé "Copronyme", (nom de merde) pour avoir, lors de son baptême, chié dans les fonts, souillant matériellement l'Église avant de la souiller spirituellement (selon ses ennemis bien sûr). 


Ressemblance (inévitable) entre le texte de Huysmans sur l'exposition de 1885 et Céline, Bagatelles, sur celle de 1937 ("L'Exposition des "Arts et Techniques" c'est l'exposition juive 1937..." etc). Voir en particulier chez les deux auteurs la haine pour tout ce qui est méridional, = oriental (mais aussi dans l'ensemble de la droite raciste fin XIX° et début XX°, Daudet père et fils p. ex.). Sur le texte de Huysmans (L'Emblème, trouvable sur Huysmans.org), voir l'article de Seillan, in Romantisme, 1997. 


Chez Céline, le discours de facture classique est presque toujours associé à la bêtise ou à la soumission : bêtise pontifiante de la lettre paternelle dans Mort à crédit ; flagorneries de Bardamu à Baryton, quand celui-ci menace d'abandonner sa clinique pour "vadrouiler dans les septentrions" ; discours grotesque aux officiers sur L'Amiral Bragueton, qui marque la perte définitive de tout amour-propre. Le langage châtié est le fait de celui qui est soumis ou qui veut soumettre, ou qui veut sauver sa peau. 


Une coquille rééditée : dans Mort à crédit, à Blême-le-Petit, on lit "Les mêmes avaient plus qu'à se coucher " , ce qui ne veut pas dire grand chose, alors que c'est manifestement "les mômes". [à ce propos, Proust est supposé avoir écrit sur ses "œuvres oubliées" alors qu'il ne peut s'agir que de ses œuvres "publiées"]


Dans Mort à crédit, Courtial : "pour faire vraiment laboureur il quittait pas sa 'pelle-bêche'... Il la portait allègrement sur son épaule droite." Cela fait bien penser à Flaubert : "Quelquefois Pécuchet tirait de sa poche son manuel ; et il en étudiait un paragraphe, debout, avec sa bêche auprès de lui, dans la pose du jardinier qui décorait le frontispice du livre. Cette ressemblance le flatta même beaucoup. Il en conçut plus d'estime pour l'auteur." D'autant que les expérimentations agricoles calamiteuses de Courtial font souvent penser à celles des deux 'bonshommes'. 


Le Passage Choiseul est un lieu zolien ; il a le style Zola, et il est mentionné par Zola. L'immeuble qui est le personnage central de Pot-Bouille se trouve rue de Choiseul. Il y a d'ailleurs, au début du roman, une équivoque : "C’est bien passage Choiseul ? – Mais non, rue de Choiseul… Une maison neuve, je crois." Vers la fin, c’est au Passage qu’Adèle va déposer son nouveau-né. Chez Céline, le Passage est le lieu d'agonie des enfants (leur petit passage de la Bérésina...). 


Admirable hypallage dans Mort à crédit p. 729 : "l’endroit était des plus songeurs".


Dans Mort à crédit, quelques bouches : 

- Les salutistes anglais : "... Ils chantent en chœur... tout à fait faux... C’est étonnant comme ils arrivent à se torturer toute la bouche, la dilater, l’évaser comme un véritable trombone... Et se la rattraper encore..." 

- Le curé : "Un tic lui prenait toute la bouche... Il restait crispé après... Il se détendait en saccades...Un tic lui prenait toute la bouche..."

- Irène : "Elle arrêtait plus de renifler, de faire des bruits avec sa bouche... dès le moment qu’elle s’asseyait pour bercer un peu sa douleur..."

- Courtial : "Il était pâteux, il était plus très bavard, il était calmé... Il faisait comme ça avec sa langue : « Bdia ! Bdia ! Bdia ! »"

(...faire une anthologie des bouches céliniennes, avec, en vedettes, le curé dans Voyage et Paulhan dans D'un Château l'autre...)



dimanche 21 novembre 2021

Du perçu au conçu - et retour ? (suite)

 

continuation de

http://lecalmeblog.blogspot.com/2021/11/du-percu-au-concu-et-retour.html


Si le centre de gravité passe de la chose au sujet, on passe donc du même coup d'un monde d'êtres à un monde de relations. L'objet n'est plus un absolu ; il devient relatif au sujet. Mais aussi va se renforcer le rôle des relations que le sujet va pouvoir établir entre les objets ; il va pouvoir les établir à son gré, selon le mode de ressemblance ou de dissemblance qui lui convient. Il n'y a pas de ressemblance dans les choses en elles-mêmes ; il n'y en a que pour un sujet percevant ou pensant qui les établit tout autant qu'il les remarque. Il n'y a pas de comparaison sans un sujet comparateur ; hors d'un sujet comparant, une montagne n'est pas "plus grosse" qu'une souris. La liberté qu'a le sujet de mettre "en regard" (le mot convient très bien) des choses entre elles s'inaugure de façon très rationnelle et infiniment fertile avec Descartes, par exemple dans la très importante Règle VI. 

À la Renaissance, les "signatures" reliant les choses étaient objectives, ontologiques ; la plante qui guérit les yeux ressemblait en elle-même à un œil, comme signe institué par Dieu ou par une providence quelconque. [Le poète romantique y reviendra dans une certaine mesure en affirmant que les correspondances qu'il perçoit ont valeur ontologique et universelle, et pas seulement psychologique et personnelle].

Quand le sujet devient la référence peuvent apparaître des relations de toutes sortes : ressemblances, analogies, métaphores, comparaisons, contrastes, décalages, échos, images, confrontations, associations, parallèles, symboles, figures, allégories, paraboles. De deux choses, selon le regard qu'on y porte, on peut dire qu'elles se ressemblent par la couleur, ou qu'elles dissemblent par la forme, ou qu'elles diffèrent par le poids, etc. En elles-mêmes, elles ne ressemblent ni dissemblent ni diffèrent : elles sont seulement disponibles pour diverses mises en relation, pour un nombre illimité d'interprétations.

Avec le primat du sujet, "interprétation" devient le maître mot, qui combine la vertu d'initiative et le danger de subjectivisme. 



mardi 16 novembre 2021

Du perçu au conçu - et retour ?

 

(Panorama de la pensée occidentale)

1/ la relation naturelle au monde, tel qu'il apparaît ; la perception ; la vision 'naïve' - mais qui n'est désignée comme telle que du point de vue de l'étape suivante (le naïf, par nature, ne se sait pas naïf).


2/ la raison (la contradiction rationaliste) ; ne plus voir, mais penser ; ne plus compter, mais mesurer ; se détacher du monde, rejeter les apparences (de Platon à Descartes, de la Caverne au poêle). Mais c'est bien  peu respirable pour la sensibilité . D'où le passage à :


3/ la phénoménologie, les choses telles que perçues, le retour aux choses mêmes. Désormais, se débarrasser des concepts (ceci, particulièrement sensible en esthétique : retrouver la vision innocente, le regard d'enfant). 

Cette 3° étape ressemble beaucoup (comme il se doit) à la première. Est-elle synthèse, partage des tâches et compétences ? En ce cas, entre raison et vécu, chacun son domaine (Bachelard). Ou bien est-elle régression, mélange des genres ? La relégitimation du ressenti est-elle un équilibre trouvé entre raison et affects, ou bien une contamination de la (difficile) faculté de penser par la (facile) faculté de sentir ? Autrement dit : la dictature du micro-trottoir. 


De 2 à 3, on est passé de : ontologie et rationalité à : phénoménologie et affectivité. Désormais, c'est le primat du vécu. On est passé, singulièrement, du beau (dans la chose) à l'esthétique (dans la perception de la chose). La fracture se produit au XVIII° s., qui est à la fois le siècle de la raison (Lumières, lumière naturelle), et celui de la sensibilité (Baumgarten, Sterne, Diderot, Austen). Au XVIII° s., on est encore cartésien mais on est aussi empiriste (Hume). On sent chez Rousseau le grincement entre une persistance platonicienne et une aspiration romantique. La "poésie" devient une manière de vivre et se sentir, et cette priorité de l'affect va se généraliser. La philosophie va se rapprocher de l'esthétique, voire se régler sur elle (Nietzsche). 

Par exemple, on passe de la métaphore motivée et présentée comme telle, à de curieuses inversions. Valéry, prétendu classique, nous montre "Ce toit tranquille", pour nous révéler seulement ensuite qu'il s'agit de la mer, perçue comme un toit (il fut critiqué pour cette inversion de l'ordre rationnel / traditionnel). De même, quelques années plus tôt, chez Apollinaire : "Bergère, ô tour Eiffel", au lieu de "Tour Eiffel, ô, bergère..." qui n'aurait été moderne que par le contenu (la construction métallique) et non par la forme, seule vraiment importante.

J'ai déjà été amené à dire que, dans la littérature française, le progrès de l'antéposition de l'adjectif, qui est plus affective que sa postposition, crée un léger flou où la qualité éprouvée subjectivement flotte sans substrat objectif. Or ce n'est que de façon accidentelle que cette antéposition est un anglicisme ; foncièrement, elle signale la présence et l'autorité de la poésie dans la prose même. 


[à suivre : http://lecalmeblog.blogspot.com/2021/11/du-percu-au-concu-et-retour-suite.html]

 

cf. 

https://lelectionnaire.blogspot.com/2021/12/rousseau-subjectivite.html

 


vendredi 12 novembre 2021

Pensées recueillies çà et là (7)


Jünger : 

"Tous les moyens rythmiques sont des armes contre le temps." 

Journal 15 janvier 1940


Houellebecq : 

"C'est dans le rapport à autrui qu'on prend conscience de soi, c'est bien ce qui rend le rapport à autrui insupportable."

Plateforme


Houellebecq : 

"Vivre sans lecture c’est dangereux, il faut se contenter de la vie, ça peut amener à prendre des risques. "

Plateforme


Amiel : 

"Nous sommes tous des écureuils, et prenons notre agitation pour notre marche." 

Grains de mil


Morand : 

"Un jour, tu verras s’émousser le tranchant de tout."


Valéry : 

"Celui qui me parle, s'il ne prouve pas, c'est un ennemi". 

Monsieur Teste


Rougemont : 

"On ne sait finalement ce qu'on croit pour de vrai qu'en voyant ce qu'on fait pour de bon". 

cité par Starobinski


Maupassant :

"Dans l'existence, il n'y a que de l'à-peu-près" 

Notre Cœur


Gracq : 

"Tant de mains aujourd'hui pour bouleverser ce monde, et si peu de regards pour le contempler."

à propos de Jünger


Giono :

"Paraître console de disparaître." 

Hussard


France :

"Il faut savoir blâmer, et c'est là un devoir rigoureux."

Le Crime de Sylvestre Bonnard


Cioran : 

"Ce qui vit sans mémoire n'est pas sorti du paradis."

Syllogismes de l'Amertume


Fitzgerald : 

"Prenez pour modèle un être humain, et vous créez un archétype. Prenez pour modèle un archétype, et vous n'avez rien fait du tout."

 De l'écriture


Edwards (Michael) : 

"Ce que nous attendons d'une œuvre, c'est une expérience et non une leçon".


Calvino : 

"La surface des choses est inépuisable."

Palomar


Kundera : 

"Il est périlleux de passer tout son temps avec Beethoven". 

Le Livre du rire et de l'oubli


Stendhal : 

“Il ne faut pas faire des objections avec les diverses pièces de son ignorance” 

Chartreuse VIII



Jolivet : à propos du Concerto pour trompette


Après Le Concerto pour clavecin de Falla, je récidive avec le Concerto pour trompette de Jolivet pour quelques remarques et une écoute comparative. 

Je recopie l'avertissement : 

J'ai procédé, avec mes moyens (limités) à une écoute comparative, un banc d'essai, une tribune à un seul critique. J'ai pris ce que j'ai trouvé sur Qobuz et sur Youtube (je crois avoir épuisé les diverses versions. Je ne suis pas musicien ni critique professionnel. Seulement auditeur (éclairé par une calbombe). Je rappelle plus que jamais que tous les jugements ci-dessous sont implicitement précédés de "il me semble que...", "j'ai l'impression que..." etc. 


Jolivet a composé, pour le concours du Conservatoire, un Concertino qui est légitimement passé dans le répertoire, mais qui est souvent désigné comme "Concerto n°1", le 'vrai' concerto, postérieur, étant souvent désigné comme 'Concerto n° 2", alors qu'il est en fait le seul. Cela induit des problèmes de recherche sur Qobuz et sur Youtube - mais sur Qobuz, il y toujours de problèmes de recherche). 


Ici, il s'agit, bien plus que chez Falla, d'un 'vrai' concerto, avec un soliste en position périlleuse et éprouvante. 

Présentation par Wise Music Classical

André Jolivet's Concerto for Trumpet undeniably belongs to modernity, with its rawness inherited from The Rite of Spring, its slow, nocturnal movement reminiscent of Miles Davis, the brutal conciseness of its movements and its incisive, richly percussive orchestration. The solo instrument's brilliant nature is ideally suited to this 'aesthetic of the primitive'.

traduction (très correcte) par le logiciel Google : 

Le Concerto pour trompette d'André Jolivet appartient indéniablement à la modernité, avec sa crudité héritée du Sacre du printemps, son mouvement lent et nocturne rappelant celui de Miles Davis, la concision brutale de ses mouvements et son orchestration incisive et richement percussive. La nature brillante de l'instrument soliste convient parfaitement à cette « esthétique du primitif ». 

Le mouvement lent, en effet, fait songer à Miles Davis et, plus encore, par anticipation, à sa version (remarquable arrangement par Gil Evans), du 2° mvt du Concerto d'Aranjuez. 


Je signale les versions par ordre chronologique, pour autant que c'est faisable malgré la maigreur des données Qobuz (il doit y avoir des registres spécialisés, mais je ne les connais pas).



Delmotte + Jolivet (1956)

Le son, d'époque, constitue un handicap. Mais il a l'avantage, par moments, de faire songer (encore plus) à Milhaud dirigeant lui-même sa Création du monde... 

Dans 1, Jolivet à la baguette ne craint pas de faire sec et de donner une impression de désordre. 

La déception vient du 3° mvt : pas assez rapide (et, ici, cela signifie aussitôt "beaucoup trop lent") ; ce n'est pas très expressif, même si l'orchestre est assez vif (mais pas déchaîné). Delmotte paraît un peu timide (surtout si on compare à la version André). 



André + Jolivet : (vers 1970 ?)

Technique trompettistique parfaite, cela va sans dire. L'orchestre est très bien mis en valeur : l'auteur est aux commandes. André s'impose, s'affirme, éclate, domine son sujet. On sent une vraie compétition entre soliste et orchestre, chacun de très grand talent, chacun voulant emporter le morceau, suscitant ainsi une dynamique positive, une rivalité fructueuses, qui illustrent le double sens étymologique du mot 'concerto', donné dès le début de sa notice par le pertinent Monsieur Wiki : 

"L’origine du terme contient deux courants parallèles et complémentaires de son histoire. Concertare qui englobe l’idée de rivaliser, de se quereller, de lutter notamment en paroles, se différencie de conserere qui a une signification de lien, de jonction mais qui peut être aussi l’idée de mettre aux prises."

 André affirme une très forte personnalité musicale ; et Jolivet ne veut pas être en reste. C'est ce qui donne une étonnante vie à cette version. Un défi mutuel, un 'contest'.

Dans le mvt lent, André a une expressivité mesurée, posée, dosée ; sonorité riche sans être grasse. Donc un très bon parallèle entre intention et matière. 

Dans 3, le tempo est excellent, le notes répétées sont nettes et vigoureuses, sans peser. Un dynamisme qui flirte avec le dionysisme mais en restant précis (ce mariage des contraires est le grand problème d'interprétation de cette œuvre). 



Marsalis + Salonen 1986 : (WM né en 61 : 25 ans donc environ)

Très Marsalis : précis, mis en place, net, rapide, impeccable ; tout tombe juste. Il n'y a donc rien de rugueux. Est-ce une qualité ? En l'occurrence, on peut avoir des avis partagés (selon le jour ou l'humeur de l'auditeur) ; on peut y trouver trop de souplesse, presque trop de confort auditif. 

2 : parti pris de discrétion, peu d'ampleur, d'expressivité ; en retrait, en retenue ; c'est une option intéressante ; si WM voulait jouer sur la coulée sonore, ce serait trop ; il a bien fait, je crois. Il a fait moins lyrique ; il a dû penser que la qualité du timbre suffisait, sans avoir besoin d'en rajouter quant à l'expressivité. 

3 : le tempo est bien, mais on peut trouver que cela manque de folie. Je songe à cette formule de ?? : "ce jeune homme manque d'inexpérience". Osera-t-on dire que Marsalis manque de défauts... ?



Soustrot + Soustrot père (1988)

C'est solide, probe, efficace, très bien

(la brièveté des notes n'a aucune signification négative ou restrictive)



Aubier + Constant (1989) : 

Le timbre est très franc , la tr. assume sa nature, son cuivre, sa virilité, mais sans insister. C'est clair, lumineux, parfaitement fait - sans folie. 

Version très probe.



Harjanne + Saraste (1998) :

Assez rapide, allant, fluide ; un timbre de tr. plutôt mince, un peu cuivré, légèrement acide, pas déplaisant du tout. La tr. domine un peu trop, a tendance à gommer l'orchestre, c'est un peu dommage.

En 2 une bonne pulsation, un peu chaloupée ; bon équilibre entre sobriété et expressivité. 

3 est un poil lent, et cela se sent : pas de folie. Il s'en faut d'un rien. 

Dans ce concerto, comme chez Feydeau, il y a un "devoir de fièvre", qui se situe autour de 38° ; à 39°, ce serait le désordre, mais à 37°5, il ne se passe plus grand chose... C'est comme de l'eau qui doit venir juste à ébullition : il faut que ça frémisse ; c'est un point de presque déséquilibre très délicat à saisir et à tenir. 

[cf. Céline, Voyage : "À 37° tout devient banal."]



Antonsen + Lan Shui (2013)

1 est rapide, rythmique, pétillant, sautillant, bien ; la matière sonore est peut-être un peu mince, mais c'est délicat. En finesse, en vitesse. 3 est très bien, lisible (peu de folie). 

Rien à reprocher ; mais cette version n'apporte pas une expérience singulière. 



Masseur + Viotta Ensemble (2014 ?)

Peter Masseurs, né en 1944, est mort en 2019.

Impeccable, fin, léger, lisible, distingué, mince, pur, net : en un mot, apollinien. C'est de l'ambre et du cristal ; ce n'est peut-être pas (certainement pas) l'intention de l'œuvre, mais c'est très très beau, pur, parfait ; maîtrisé ; pas de folie, pas de dionysisme ; cela peut faire penser à la netteté d'une cuisine hollandaise, mais ce n'est tout de même pas aseptique, car cette pureté provoque un plaisir constant, une joie de la transparence, de la légèreté. Cela, il est vrai, agit très peu sur le plexus ; on reste très serein, et on savoure (on se délecte). C'est si beau qu'on oublie les rugosités voulues par le compositeur. Ce n'est pas une aventure ; aucune sensation de risque (la technique est plus qu'au point). En plus, une excellente prise de son : on est enfoui dans la richesse de l'orchestre. 



Merkelo + Nagano (2014) :

1 est très allant, rapide, un peu sautillant même. Ça file et ne présente aucune rugosité. Son de tr. très pur, presque trop (cf. Marsalis); coulant. Très bien fait, mais, en contrepartie, sans vertige. 

2 : le très beau timbre se retrouve comme une coulée de miel. La limite d'un si beau son, c'est que ce n'est plus vraiment de la tr (quelle est la marque, la facture, de l'instrument utilisé ?). 

3 est fondé sur un thème insistant ; mais il s'en faut d'un rien trop lent pour que ça tourne au piétinement (cf. Feydeau et Céline...) ; et ici, c'est le cas ; pas ridicule du tout, mais pas satisfaisant pour le système nerveux, qui veut être motivé, sollicité. Très beaux timbres de l'orchestre, mais un peu sage.



Friedrich + Kohler (2018, c'est du moins la date de la compil)

Épatant ! presque aussi bon que Masseurs, presque dans le même genre : pur, impeccable, très bons tempi.



En "live", sur Youtube : 


Sommerhalder 2004 (né en 83)

2 et 3 seulement 

2 joué comme une évidence, sans effort, un son bien rond, bien plein, une expressivité naturelle bien venue

3 aisé, souple ; l'orchestre est un peu masqué par la puissance sonore de la tr. 

C'est très très bien, franc, net ; une version assez 'douce' (au sens où les escarpements ne sont mis en relief ni par choix ni par effort) ; cela semble aller de soi... facile... On regrette l'absence du 1. 

L'apparence du soliste a changé depuis, et c'est tant mieux. Sa jeunesse excuse son look, et fait admirer ses qualités.


Wurtz + ? (Genève 2010)

1 et 3 seulement

son insuffisant pour apprécier (Sound recorded by Zoom H4n... ; on supposera que c'est la salle qui ne convenait pas... ) 

Il semble qu'il y ait des traits approximatifs dans l'exécution

 


Geujon + Petitgirard (2011)

2 et 3 seulement 

Ce n'est pas impeccable ; mais c'est 'live', vivant ; on sent le danger, et cette friction avec les limites, cet engagement, ce risque donnent une qualité dionysiaque précieuse. 

(la caméra - le smartphone - est pénible ; l'orchestre n'est pas toujours concentré)



Blanco + Bernacer (live Madrid 2013)

1 rapide, très vif, très vivant ; prise de son peu distincte, dommage 

2 lent, semble procéder par vagues ; c'est plutôt statique, un peu abstrait (pas du tout hispanisant...) ; c'est assez intéressant.

3 : bonne vivacité, et pourtant, les temps forts sont peu marqués ; on ne piétine pas du tout ; le mvt en est allégé. Vers la fin, ça entre vraiment en ébullition. Les dernières minutes, très réussies, combinent la qualité technique et la vie du direct


***


En résumé... Le niveau d'ensemble de ceux qui se sont lancés dans cette entreprise difficile est excellent. La mauvaise surprise, c'est la version princeps Delmotte + Jolivet, avec son 3° mvt, pas raté, mais sans vie. La bonne surprise, c'est Masseurs, mais il est suivi de très près par d'autres. La confirmation, c'est André + Jolivet, qui domine par l'association entre perfection technique et impulsion. 


Deux parallèles avec Falla :

- de même que le 3° mvt par Delmotte + Jolivet, le 3° mvt de Falla par Falla avait lui aussi suscité mes réserves)

- les qualités magnifiques (et en principe non-adaptées, trop fignolé) de la version Masseurs ressemblent à celles de la version Ruzickova. 


Podium 


1. (le patron)

André


2. (les impeccables)

Masseurs 

Friedrich

Marsalis


3. (les grands pros)

Aubier

Soustrot 


4. les très bons : 

Harjanne

Antonsen 

Merkelo


5. le décevant

Delmotte


(3 des 4 "live" ont leurs qualités)



samedi 6 novembre 2021

Flaubert et Gouffé (gâteaux) + Vian

 

Flaubert : la description du gâteau de la noce Bovary est bien connue, et semble toujours admirablement irréaliste :

"Comme il [le pâtissier] débutait dans le pays, il avait soigné les choses ; et il apporta lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit pousser des cris. A la base, d’abord, c’était un carré de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellées d’étoiles en papier doré ; puis se tenait au second étage un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues fortifications en angélique, amandes, raisins secs, quartiers d’oranges ; et enfin, sur la plate-forme supérieure, qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en écales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux étaient terminés par deux boutons de rose naturelle, en guise de boules, au sommet."


 Et pourtant, elle semble moins singulière si on la compare aux exemples de gâteaux tirés du fameux livre de Gouffé, mis en ligne par la BNF : 







Note : 

Gouffé est mentionné par Vian dans L'Écume des jours.

"– Il est bien ? demanda Chick.

– Il a l’air de savoir ce qu’il fait. C’est un disciple de Gouffé.

– L’homme de la malle ? s’enquit Chick horrifié, et sa petite moustache noire s’abaissait tragiquement.

– Non, ballot, Jules Gouffé, le cuisinier bien connu !"


Quant à Gouffé, "l'homme de la malle", voir [âmes sensibles, s'abstenir] : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Malle_sanglante_de_Millery



mercredi 3 novembre 2021

Pensées recueillies çà et là (6)


Lurie : 

"Si je regarde par la fenêtre, je ne vois pas le paysage ; je me dis seulement que le garage aura bientôt besoin d’être repeint."

Des gens comme les autres


Nietzsche : 

"Esclave du jour, lié par la chaîne de l'instant et affamé — éternellement affamé !"

Sur l'Avenir de nos établissements d'enseignement


Goncourt : 

"L’horreur de l’homme pour la réalité lui a fait trouver ces trois échappatoires : l’ivresse, l’amour, le travail."

Journal


Muray : 

"Considérer le monde comme malade, c’est se faire à l’idée qu’il pourrait ne pas l’être. Que ça pourrait finir. Qu’on pourrait être heureux."

Le XIX° p. 77


Valéry : 

"L’éducation profonde consiste à défaire l’éducation première."

Introduction à la méthode de Léonard de Vinci


Blondin : 

"On boit pour être ensemble entre amis, mais on est saoul tout seul"

à Assouline (Dictionnaire des œuvres, sur Monsieur Jadis)


Fallet : 

"On n'est primipare qu'une fois" 

L'Amour baroque


Diderot :

"Il y a un peu de testicule au fond de nos sentiments les plus sublimes et de notre tendresse la plus épurée."

Lettre à Damilaville, 3 novembre 1760


Joyce : 

"His soul swooned slowly as he heard the snow falling faintly through the universe and faintly falling, like the descent of their last end, upon all the living and the dead."

Dubliners, the Dead, fin 


Valéry :

"Il n'y a plus ni homme ni femme. Il y a une chose qui se meut sur elle-même toujours plus vite, une machine lâchant des soupirs, précipitant ses battements, bavant, — ou un animal qui se suicide."

Variété Pléiade I p. 76


Céline : 

"L'intromission d'un bout de barbaque dans un pertuis de barbaque, j'ai jamais vu là que du grotesque — et cette gymnastique d'amour, cette minuscule épilepsie. Quels flaflas !» 

lettre à Albert Paraz, 1951


Giono : 

"La musique créait un monde sans politique."

Le Hussard sur le toit p. 242


Valéry : 

"L’esprit géométrique est dangereux en ceci qu’il arrive à considérer nul ce qui n’est qu’indéfinissable."

Cahiers II-994


Gombrowicz : 

"Toute forme ne repose-t-elle pas sur une élimination, toute construction n’est-elle pas un amoindrissement, et une expression peut-elle refléter autre chose qu’une partie seulement du réel ?"

Ferdydurke IV


Balzac : 

"Qu'est-ce que l'Art, monsieur ? c'est la nature concentrée. »

Illusions perdues