jeudi 4 juin 2020

Stampa : Sonnet 'Campagnes joyeuses...' [traduction M.P.]


Campagnes joyeuses, coteaux amènes,

prés verts, hautes forêts et bords herbeux,

vallon fermé où vit celui qui peut

rendre mes journées sombres ou sereines,


antres d'ombreuse amour et fraîcheur pleines,

où le soleil ne rayonne ses feux,

flots clairs, souffles d'été, oiseaux gracieux,

plaisantes nymphes, Pan, faunes, silènes,


ô, rendez-moi bien vite mon seigneur,

que vous gardez, ou du moins lui contez

ma dure peine et mon âpre douleur :


dites-lui le temps de ma vie compté

si avant quelques jours, ou quelques heures,

jusqu'à mes yeux son rayon n'est monté.




Liete campagne, dolci colli ameni,

verdi prati, alte selve, herbose rive,

serrata valle, ov’hor soggiorna e vive

chi può far’i miei dì foschi, e sereni.


Antri d'ombre amorose e fresche pieni,

ove raggio di sol non è ch'arrive,

vaghi augei, chiari fiumi ed aure estive,

vezzose ninfe, Pan, fauni e sileni,


o rendetemi tosto il mio signore,

voi che l'avete, o fategli almen conta 

la mia pena e l'acerbo aspro dolore :


ditegli che la vita mia tramonta,

s’homai fra pochi giorni, anzi poc’hore

il suo raggio a quest'occhi non sormonta.



mercredi 3 juin 2020

Juana Inés de la Cruz : Sonnet de la rose [traduction M.P.]


Sonnet dans lequel on censure moralement une rose et, à travers elle, ses semblables. 


Divine rose, en gracieuse culture,

dans ton odorante subtilité,

magistère pourpre de la beauté,

enseignement neigeux de forme pure,


Feintise de l’humaine architecture,

parangon de vaine gracieuseté,

la nature en ton être a su enter

le gai berceau, la triste sépulture.


Fière et superbe tu t'épanouis,

dédaignant la mort d'altière façon,

et puis te rides et t'évanouis ;


en signes fanés ton être se fond,

niaise vie qui enfin mourant s'instruit ;

ta vie nous leurre et ta mort est leçon.



Soneto en que da moral censura a una rosa, y en ella a sus semejantes.


Rosa divina que en gentil cultura

eres, con tu fragante sutileza,

magisterio purpúreo en la belleza,

enseñanza nevada a la hermosura.


Amago de la humana arquitectura,

ejemplo de la vana gentileza,

en cuyo ser unió naturaleza

la cuna alegre y triste sepultura.


¡ Cuán altiva en tu pompa, presumida,

soberbia, el riesgo de morir desdeñas,

y luego desmayada y encogida


de tu caduco ser das mustias señas,

con que con docta muerte y necia vida,

viviendo engañas y muriendo enseñas !



mardi 2 juin 2020

Juana Inés de la Cruz : Sonnet de l'espérance [traduction M.P.]



Verte magie de la vie des humains,
folle Espérance, frénésie dorée,
pour ceux qui veillent, rêve enchevêtré,
comme sont les rêves, de trésors vains ;

âme du monde, vigoureux déclin,
décrépitude en verdeur figurée ;
des chanceux l'aujourd'hui tant espéré
des malchanceux toujours le lendemain :

cherchant ta lumière ils trouvent ta nuit,
ceux-là qui portant des lunettes vertes,
selon leur désir toutes choses voient :

mais quant à mon sort, plus sage je suis,
mes mains ont des yeux, paupières ouvertes,
et ce que je touche seul je le vois.



Verde embeleso de la vida humana,
loca Esperanza, frenesí dorado,
sueño de los despiertos intrincado,
como de sueños, de tesoros vana ;

alma del mundo, senectud lozana,
decrépito verdor imaginado ;
el hoy de los dichosos esperado,
y de los desdichados el mañana :

sigan tu sombra en busca de tu día
los que, con verdes vidrios por anteojos,
todo lo ven pintado a su deseo ;

que yo, más cuerda en la fortuna mía,
tengo en entrambas manos ambos ojos
y solamente lo que toco veo.

lundi 1 juin 2020

Juana Inés de la Cruz : Sonnet du portrait [traduction M.P.]



Ce que tu vois, tromperie colorée,
tous ces attraits que l'art met en valeur
par ses faux syllogismes de couleurs,
ce n'est que danger pour ton sens leurré ;

cette flatterie qui dut s'affairer
pour exempter les ans de leurs horreurs,
pour surmonter le temps et ses rigueurs,
pour que l'âge et l'oubli soient réparés,

c'est soin perdu et artifice vain,
c'est fleur délicate exposée au vent,
c'est faible rempart contre le destin,

c'est impatience niaise, aveuglement,
c'est frénésie caduque, et puis enfin,
c'est cadavre, poussière, ombre, néant.



Este, que ves, engaño colorido,
que, del arte ostentando los primores,
con falsos silogismos de colores
es cauteloso engaño del sentido ;


éste, en quien la lisonja ha pretendido
excusar de los años los horrores,
y venciendo del tiempo los rigores
triunfar de la vejez y del olvido,

es un vano artificio del cuidado,
es una flor al viento delicada,
es un resguardo inútil para el hado : 

es una necia diligencia errada,
es un afán caduco y, bien mirado,
es cadáver, es polvo, es sombra, es nada.



dimanche 31 mai 2020

Pétrarque : ‘La vision de la biche’ [traduction M.P.]



Sonnet CLVIII : La vision de la biche

Sur le vert de l'herbe, j'eus cette vision
d'une biche blanche aux deux cornes dorées,
entre deux rivières, à l'ombre d'un laurier,
au soleil levant, en précoce saison.

Superbe et douce était sa contemplation ;
pour la suivre, tout mon labeur je quittai,
comme l'avare qui, avec volupté,
cherchant un trésor, adoucit sa passion.

Autour de son beau col, il était écrit
avec des topazes et diamants taillés :
"Libre et intouchée mon César m'a voulue."

Le soleil déjà était à son midi
que, les yeux las de voir, mais non rassasiés,
je tombai dans l'eau ; alors elle s'en fut.


Sonetto CLVIII : La visione della cerva

Una candida cerva sopra l'erba
Verde m'apparve con due corna d'oro
Fra due riviere all'ombra d'un alloro,
Levando'l sole alla stagione acerba,

Era sua vista si dolce superba,
Ch'i' lasciai per seguirla ogni lavoro,
Come l'avaro, che'n cercar tesoro
Con diletto l'affanno disacerba,

Nessun mi tocchi, al bel colle d'intorno
Scritto avea di diamanti e di topazi,
Libera farmi al mio Cesare parve.

Ed era il sol' già volto al mezzo giorno,
Gli occhi miei stanchi di mirar, non sazi :
Quand'io caddi nell'acqua, ed ella sparve.


samedi 30 mai 2020

Juana Inés de la Cruz : Sonnet [traduction M.P.]



Monde, à me poursuivre tu t'intéresses.
Où est l'offense à loger seulement
des joliesses dans mon entendement,
non mon entendement dans les joliesses ?

Je n'aime les trésors ni les richesses
et j'ai toujours plus de contentement
aux richesses de mon entendement
qu'à mon entendement dans les richesses.

J'estime la beauté quand, abolie,
elle n'est que dépouille des années ;
richesse déloyale je n'envie,

et je tiens pour meilleur, en vérité,
consumer les vanités de la vie
que consumer ma vie en vanités.


En perseguirme, Mundo, ¿ qué interesas ?
¿ En qué te ofendo, cuando sólo intento
poner bellezas en mi entendimiento 
y no mi entendimiento en las bellezas ?

Yo no estimo tesoros ni riquezas ;
y así, siempre me causa más contento
poner riquezas en mi pensamiento
que no mi pensamiento en las riquezas.

Y no estimo hermosura que, vencida,
es despojo civil de las edades,
ni riqueza me agrada fementida,

teniendo por mejor, en mis verdades,
consumir vanidades de la vida
que consumir la vida en vanidades



vendredi 29 mai 2020

Lorca : ‘Chanson du cavalier’ [traduction M.P.]



Chanson du cavalier

Cordoue,
lointaine et solitaire.

Cheval noir, lune blanche,
des olives dans mon sac ;
bien que je sache les chemins
jamais à Cordoue je n'arriverai.

Dans la plaine, dans le vent,
cheval noir, lune rouge,
et la mort qui me guette
du haut des tours de Cordoue.

Ah ! que le chemin est long !
Ah ! que mon cheval est bon !
Ah ! la mort qui m'attend
avant que j'arrive à Cordoue.

Cordoue, 
lointaine et solitaire.



Canción del Jinete 

Córdoba.
Lejana y sola.

Jaca negra, luna grande,
y aceitunas en mi alforja.
Aunque sepa los caminos
yo nunca llegaré a Córdoba.

Por el llano, por el viento,
jaca negra, luna roja,
la muerte me está mirando
desde las torres de Córdoba.

¡ Ay qué camino tan largo !
¡ Ay mi jaca valerosa !
¡ Ay que la muerte me espera,
antes de llegar a Córdoba.

Córdoba.
Lejana y sola.



jeudi 28 mai 2020

Lorca : ‘Sérénade’ (Hommage à Lope de Vega) [traduction M.P.]



Sérénade (Hommage à Lope de Vega)

Aux rives de la rivière,
la nuit vient se rafraîchir
et sur les seins de Lolita
meurent d'amour les rameaux
Meurent d'amour les rameaux. 

Parmi les ponts du mois de mars
la nuit se dénude et chante
et Lolita lave son corps
dans l'eau saline et la menthe.
Meurent d'amour les rameaux.

La nuit d'anis et d'argent
scintille au-dessus des toits.
Argent des ruisseaux, des miroirs.
Anis de tes cuisses blanches.
Meurent d'amour les rameaux.




 Serenata (Homenaje a Lope de Vega)

Por la orillas del río
se está la noche mojando
y en los pechos de Lolita
se mueren de amor los ramos
Se mueren de amor los ramos

La noche canta desnuda
sobre los puentes de marzo.
Lolita lava su cuerpo ww 
con agua salobre y nardos.
Se mueren de amor los ramos

La noche de anís y plata
relumbra por los tejados.
Plata de arroyos y espejos.
Anís de tus muslos blancos.
Se mueren de amor los ramos



mercredi 27 mai 2020

Lorca : 'Sérénade' [traduction M.P.]



Séville

Séville est une tour
pleine de fins archers.

       Séville pour meurtrir.
       Cordoue pour mourir.

     Une ville aux aguets
des rythmes amples
et qui les torsade
en labyrinthes,
comme des pampres
incendiés.

       Séville pour meurtrir !

     Sous l'arc du ciel,
sur sa plaine pure,
vole perpétuelle
la flèche de ton fleuve.

      Cordoue pour mourir !

     Et folle d'horizon,
elle mêle dans son vin
l'amer de Don Juan,
et le parfait de Dionysos.

      Séville pour meurtrir.
      Toujours Séville pour meurtrir !


Sevilla

Sevilla es una torre
llena de arqueros finos.

       Sevilla para herir.
       Córdoba para morir.

     Una ciudad que acecha
largos ritmos,
y los enrosca
como laberintos.
Como tallos de parra
encendidos.

       ¡ Sevilla para herir !

     Bajo el arco del cielo,
sobre su llano limpio,
dispara la constante
saeta de tu río.

       ¡ Córdoba para morir !

     Y loca de horizonte,
mezcla en su vino,
lo amargo de Don Juan
y lo perfecto de Dionisio.

       Sevilla para herir.
       ¡ Siempre Sevilla para herir !


mardi 26 mai 2020

Lorca : Sonnet [traduction M.P.]


Sonnet

Vaste spectre d'argent, mouvante brise,
le vent de cette nuit qui soupirait
ouvrit ma blessure d'une main grise
et s’éloigna. Et moi, je désirais.

Plaie d'un amour qui donnera la vie,
source de sang et de pure lueur.
Fissure où Philomèle aura son nid,
muette au creux du bois, tendre douleur.

Quelle douceur dans ma tête résonne !
J’approcherai de la naïve fleur
où flotte ta beauté, sue de personne.

Errante, l’eau dorera ses couleurs,
et mon sang court dans les joncs qui frissonnent
sur le rivage imprégné de senteurs.


Soneto

Largo espectro de plata conmovida,
el viento de la noche suspirando
abrió con mano gris mi vieja herida
y se alejó ; yo estaba deseando.

Llaga de amor que me dará la vida
perpetua sangre y pura luz brotando.
Grieta en que Filomela enmudecida
tendrá bosque, dolor y nido blando.

 ¡ Ay qué dulce rumor en mi cabeza !
Me tenderé junto a la flor sencilla
donde flota sin alma tu belleza.

Y el agua errante se pondrá amarilla,
mientras corre mi sangre en la maleza
olorosa y mojada de la orilla.