dimanche 17 octobre 2021

Notules (11)



À propos du président Hollande, on aurait pu dire qu'il y avait des 'hollandistes', et un style 'hollandien' ; on a choisi bien sûr la pire solution : 'hollandais'... 



Quand j’étais jeune, j’aimais bien la musique symphonique. On m’a dit : en vieillissant, vous aimerez de plus en plus la musique de chambre et finirez par n’aimer presque que le quatuor. De fait, je suis presque allé plus loin : j’aime encore plus le trio que le quatuor, et plus que le trio, les suites de Bach pour violoncelle seul ; et, parmi elles, la sarabande en Ut min, 3 lignes de croches simples, sans une double corde ; la musique la plus réduite qui soit, la plus magique. Un vide, richissime de rêves, de possibles.



Une 'somme', c'était un abrégé, un résumé, un 'sommaire' ; c'est devenu un exposé exhaustif. Une thèse, c'était au départ une phrase au contenu nouveau ; c'est devenu un exposé exhaustif des connaissances anciennes.



Roma veduta, fede perduta, disait-on. Mais, supériorité du 'socialisme réel', Moscou veduta ne signifia que rarement fede perduta. Les vrais croyants ne croient pas ce qu'il voient, il voient ce qu'ils croient : intellectuels encagés. Gide en est revenu déçu, peut-être, dit-on, parce qu'il vit que l'homosexualité y était persécutée. Triolet en est revenue déçue quand elle a vu (tardivement) que les Juifs y étaient persécutés. Dabit, quant à lui, n'en est pas revenu du tout ! Céline n'a pas mordu à l'hameçon, malgré la jolie Nathalie, qui était son guide blond (déjà !) ; il savait, lui, contrairement au sentimental chanteur, qu'il ne lui ferait jamais à son tour visiter Paris... 



Il faut savoir se contenter de petites joies. Au panthéon des gens que je ne supporte pas, il y a Godard et Boulez ; mais j'entends un entretien où Godard dit du mal de Boulez : c'est la première fois où j'ai plaisir à entendre Godard. Plaisir négatif certes ; mais c'est mieux que rien. Si j'entendais Boulez dire du mal de Godard, ce serait un délice !



Partir, c'est mourir un peu : mais naître, c'est déjà "partir" = séparer, partager, couper, isoler. opérer la partition entre mère et enfant ; première castration mélancolie, amputation de soi... Anno partum virgo. 



J’aime singulièrement le son de la contrebasse de jazz, en raison de sa discrétion et de son approximation mêmes ; impression de chuchotement, de confidence, de notes presque en-deçà des notes, d’une voix sans mots ; proche, très proche de l’esquisse dessinée, imprécise, voire brouillée, qui ne s’impose pas, mais qui s’offre à la vue sans peser. Un instrument qui fredonne. Valéry : "Écoute le son de la Voix, Vierge ou Veuve de mots".



Grosses voix. Pendant la Révolution française (et après), l'emportait celui qui criait le plus fort. Maintenant, c'est celui qui est un "bon client" pour les médias. L'origine de la démagogie, de l'extrémisme, c'est, pendant la Révolution, la présence du public aux débats : les orateurs modérés étaient rendus inaudibles par les vociférations. S'ensuivit ce qui devait s'ensuivre. 



Les vieux acteurs très célèbres se déguisent presque tous en monstres sacrés (Weber, Dreyfus, Depardieu…). Pas Michel Bouquet, qui est comme il est, petit vieux maigrichon, insignifiant, sans prestance aucune ; sans prestance extérieure, hystérique. D'ailleurs, si j'écris spontanément "Michel Bouquet" et non "Bouquet" tout court, ce n'est pas par crainte qu'on le confonde avec Carole ; c'est qu'il ne se présente pas comme une légende vivante. Il se contente d'être le plus grand. 



vendredi 15 octobre 2021

Pensées pour moi-même (4)

 

Fait-on vraiment éloge à un auteur du passé quand on dit qu'il est "très "moderne", "tout à fait contemporain" ?


Un ami peut remplacer un livre ; mais il faut beaucoup d'imagination.

(décalque de K. Kraus)


Langue, gangue ?


Le professeur remplacé par le processeur.


Faire écrin, c'est parfois faire écran. Exemple : la Portioncule.


Le professeur, comme le jazzman, reprend toujours autrement les mêmes standards.


 Seule la culture est capable de sauver un homme de la dégradante servitude d'être l'enfant de son temps. 

(décalque de Chesterton à propos de l'Eglise)


La liberté, comme la fortune, amassée par une génération, dilapidée par la suivante. 


Schumann shaman.


Avoir à choisir entre "2 + 2 = 5" et "2 + 2 =7"... 


Je suis structuraliste, et tout ce qui est humain m'est étranger.


Les artistes ne sont pas plus fous que les autres, mais ce sont des gens dont la folie laisse des traces.



Quelques pléonasmes...

 

(les plus drôles, étant les plus incorrects, ont été éliminés)


Mauvaise journée

Journée perdue

Réveil angoissé

Être soucieux

Se sentir mal

Idées noires

Mauvaise nouvelle

Monde fou

Faux ami

Fausse joie

Mal vieilllir

Prophète de malheur

Moment difficile

Trop parler

Servitude volontaire

Socialisme utopique

Dîner de cons

Âge ingrat

Enfant difficile

Mauvaise éducation

Liebestraum

Ferne Geliebte

Sale gosse

Jeune con

Vieux con

L'autre con


Melville a fait du pléonasme dans deux de ses titres : 

L'Enfer des vierges

Le Paradis des célibataires


Conrad une fois, avec :

Cœur de ténèbres


un jour prochain, peut-être, des oxymores...

 

d'autres pléonasmes : 

 

Génération perdue

Peine perdue

 ... (à suivre)

 



Pensées recueillies çà et là (5)


Camus : 

"Je n'ai de mémoire que pour une seule image"

La mer au plus près, Journal de bord


Nabokov : 

"The history of man is the history of pain !"

Pnine chap. 6

Valdés, Zoé :

"L’histoire de l’humanité est remplie d’amours, de douleurs et de dollars. »

La douleur du dollar chap. 3


Zamiatine :

"Le Christ réellement vainqueur, c'est le pope ventru en soutane lilas doublée de soie, bénissant de la main droite, tandis que de la gauche il récolte les dons."

(?)


Stein (Gertrude) : 

"La seule façon de quitter le Connecticut, c'est d'en sortir" 

Ida


Welsh : 

"L’âge change presque toutes les filles en femmes, mais les hommes restent toujours des gamins".

Porno p. 31


Muray : 

"Qu'est-ce que vouloir se reproduire, si ce n'est affirmer de manière animée qu'on sait que ce sera toujours pareil et qu'on s'en félicite ?"

Désaccord parfait p. 234


Flaubert : 

"Tout ce que je trouve de christianisme dans les révolutionnaires m'épouvante."

Lettre G. à Sand 5 juillet 1868


Borie (Jean) :

"Le touriste est le conquérant des pays déjà conquis. Il croit explorer, découvrir, alors qu'on se le passe de main en main, qu'on le pilote d'état d'âme en état d'âme"

préface à En Rade, de Huysmans


Leiris :

"Nous avons supprimé le Bien et le Mal, le Beau et le Laid, - mais nous distinguons toujours ce qui est de mauvais goût, de ce qui est de bon goût.*

Journal 



mardi 12 octobre 2021

Falla : à propos du Conc(i)ert(o) pour clavecin et cinq instruments







(quelques remarques et écoute comparative)


On (Debussy) a dit que la guitare est un clavecin, mais un clavecin expressif. Ici, le clavecin est une guitare, mais une guitare inexpressive. Une guitare dépersonnalisée, défolklorisée, désanecdotisée, pure, sèche, ascétique, voire désertique. L'œuvre est dénuée de tout élément anecdotique - c'est pour moi sa plus grande qualité. 

J'ai procédé, avec mes moyens (limités) à une écoute comparative, un banc d'essai, une tribune à un seul critique. J'ai pris ce que j'ai trouvé sur Qobuz et sur Youtube (je crois avoir épuisé les diverses versions ; je n'ai pas trouvé de versions avec piano). Je ne suis pas musicien ni critique professionnel. Seulement auditeur (éclairé par une calbombe). Je rappelle plus que jamais que tous les jugements ci-dessous sont implicitement précédés de "il me semble que...", "j'ai l'impression que..." etc. 

L'œuvre de Falla fait partie de mon panthéon. Il y a pour moi vers les années 1920 un brelan de génies, tous petits et maigrichons : Stravinsky, Ravel, Falla (à la même époque, mon cher Valéry était lui aussi petit et maigrichon). 

L'œuvre est présentée et commentée un peu partout. Sauf par Tranchefort qui, dans son Guide de la musique de piano et de clavecin, ne mentionne même pas cette œuvre majeure (!?). 

Signalons une présentation générale en anglais : 

https://www.laphil.com/musicdb/pieces/1922/harpsichord-concerto


Après avoir écouté 50 fois Falla, j'écoute le "petit frère" du concerto, le Concert champêtre de Poulenc. Poulenc apparaît bien léger, peu dense, facile, long, voire verbeux, sans tragique (Jankélévitch disait que la musique n'est jamais bavarde : si, elle peut l'être, en tout cas par comparaison). C'est très joli, très gentil ; mais on se dit "à quoi bon ?" En particulier, le clavecin est perdu dans l'immense orchestre, il est minuscule, lointain ; l'équilibre ne va pas du tout. C'est dans la version avec piano que l'équilibre de puissance sonore est normal. Alors que Falla a parfaitement réussi l'équilibrage entre les cinq acolytes et un clavecin, moderne il est vrai et assez costaud (ayant aperçu jadis la photo de la séance d'enregistrement avec Falla au clavier, j'avais cru que c'était un piano...).


Je donne mes appréciations sans ordre précis, avec parfois des lacunes d'information (la documentation des versions laisse souvent à désirer, sur Qobuz et ailleurs). 


- Kirkpatrick + Rosbaud (1952) ; bonne version, historique, mais le son d'époque n'est pas très plaisant 


- Pelleg + Rampal (1958) bonne version, historique, mais le son d'époque n'est vraiment pas plaisant.


- Kipnis + Boulez (1974) : extrêmement bien fait, rigoureux, parfait (on pouvait s'y attendre) ; mais (on pouvait un peu s'y attendre aussi), c'est assez aseptique, abstrait, un peu indifférent. On se rapproche de Stravinski, ce qui n'est pas absurde, mais une dimension fallienne manque. 


- Marquez (Silvia) (2021) : assez bonne version ; 1 et 2 sont bien, sans plus ; 3 est impeccable, et marque donc la dimension plus "néoclassique" de ce mouvement. Mais l'ensemble n'est pas assez sec, émacié, indifférent, tendineux, désertique. 

(la sécheresse de l'œuvre n'entretient qu'un rapport lointain avec l'anecdotique meseta, mais elle entretient en revanche un rapport essentiel à la musique pure).


- Knoblochova (1974) : interprétation bien moyenne, et prise de son bien vague.


- Constable + Rattle (1980) : prise de son calamiteuse, tout est brouillé, sur le même plan, illisible ; exactement ce qu'il ne fallait pas faire pour cette musique. 

Mea culpa (deux mois plus tard) : 

Intrigué par cette expérience si négative, j'ai réécouté cette version avec un matériel audio différent ; et le résultat est tout autre, à tel point que j'en suis perplexe : l'impression est même à peu près inverse. Interprétation analytique, assez sèche et froide, pas du tout hispanisante, plutôt stravinskysante... Ce n'est pas gênant dans 1 et 3 ; un peu gênant dans 2, qui tend à l'impersonnel. Mais il y a un plaisir auditif réel.


- Veyron-Lacroix + Dutoit (1972) : très bonne version, assez sèche, précise, vivante, habitée. Sonorités bien distinctes. Très appréciable.


- Anderson + Schirmer Ensemble (1998) : bien fait, prise de son un peu confuse (pas assez d'air entre les instruments. S'écoute avec plaisir. Mais justement, avec un peu trop de plaisir immédiat, car c'est au prix d'un rabotage, d'un émoussement de ce qui accroche, râpe, heurte dans cette partition sans complaisance. Trop doux, trop lissé, civilisé, de bonne compagnie ; on y regarde du côté de Poulenc et de son Concert champêtre. Version de bonne qualité, mais édulcorante. 


- Rembrandt : (date ?) prise son très lointaine, qui égalise tout. Et surtout, paradoxe pour un disque consacré au clavecin, l'instrument est presque effacé. Mais tout est estompé. Comme disque en tout cas, c'est raté. Doux, sans acidité, érodé ; pas de présence ni de relief ; ni de tragique, bien sûr.


- Ruzickova publié en 2017, en hommage à la claveciniste, qui venait de mourir (date d'enregistrement ?) : immenses qualités. Un manque évident : ce n'est pas du tout espagnol ; mais si on considère la musicalité pure, le plaisir d'écoute, la vie, les tempi, c'est formidable ; l'écoute en est renouvelée, transformée ; on dira peut-être que l'œuvre est trahie ; moi, je suis ravi. La prise de son est très bonne ; spatialisation agréable (de l'air entre les instruments sans qu'ils soient isolés) ; le clavecin se détache très bien. 

Le 1° mouvement est rapidissime, très virtuose, brillant, presque confus. Ce n'est pas du tout tragique ou émacié, mais d'une grande beauté. Certes, i il y a intérêt à connaître déjà l'œuvre pour pouvoir suivre. De même, le 3° mouvement est splendidement déchiqueté, multipolaire, pas du tout néoclassique, pas du tout "Rodrigo". 

Un très grand plaisir, mais qui n'est pas spécifiquement fallien.


- Argenta : (date ? A.A. est mort en 1958) Là, c'est admirable. Le son est un peu ancien, mais il a un magnifique tranchant ; très espagnol, acide, sec, ascétique, objectif, émacié, désertique et, surtout, hautainement inexpressif (comme Falla, très loin de toute joliesse). Argenta eut la réputation d'être l'héritier spirituel de Falla : cela se sent. C'est peut-être (au début) un peu pénible pour le tympan (acidités), mais les tempi et les appuis sont marqués, insistants, comme il faut. La prise de son est bonne, parfaitement analytique. L'enregistrement devrait être contemporain d'autres où la prise de son est très vieillie et gênante, et pourtant... Le chef a un prénom wisigoth, et son impulsion a quelque chose de sombrement archaïque et fascinant.

[sur Qobuz, les pistes sont en ordre inversé...]


- Puyana + Mackerras (1969) : Magnifique. C'est sec, bien détaché, clair, distinct, il y a de l'air entre les timbres. Le son est bon, meilleur que chez Argenta, et on peut profiter pleinement de la très belle interprétation, comparable à la qualité de celle d'Argenta. Juste un peu moins émaciée, mais de ce fait plus aisément écoutable. Présence sonore parfaite, individualisation, complexité audible, sans brouillard. On dirait du Stravinski, en encore mieux !


- Sylvia Marlowe (1956) mono, sur Youtube ; c'est desservi par le son d'époque. C'est assez bon, mais je n'arrive pas à m'y intéresser...


- Falla himself (1930) : 1 et 2 excellents, passionnants, malgré le son d'époque ; des audaces magnifiques, un sacré culot par moments ; des rythmes heurtés que les suivants n'oseront pas ; des martèlements ; je songe à Monk ! On est aux antipodes du joli. 

Mais est-ce un blasphème de dire que j'ai trouvé le 3 très problématique ? Le début en tout cas de ce 3 me semble bousculé, pas ensemble ; la suite me semble souvent confuse. C'est peut-être mon incapacité à suivre les audaces que j'encaissais avec bonheur dans 1 et 2. Ou alors les audaces de 1 étaient-elles déjà des décalages malencontreux ? je ne veux pas le croire. 

[a-t-on des détails sur les conditions de l'enregistrement ?]

Le plus impressionnant, c'est le 2, très lent, appuyé, répétitif, insistant, hiératique (ce 2 était le mouvement qui impressionnait le plus Ravel). 


- Achúcarro + Mata (date ?) ; très bonne et solide version, peut-être sans folie, mais remarquablement bien faite [Achucarro a semble-t-il fait aussi une version piano]. Très légère réserve : les notes du clavecin ont peut-être un peu tendance à se mêler, comme au piano un léger excès de pédale (mais c'est très bénin). [écouté sur Youtube, avec une coupe de pub !]


- Sebestyen Janos, hongrois, né en 1931 mort en 2012 (enregistrement de 1965) (internet) : c'est bien, très bonne version ; très solide et agréable. Le 3 est gai, vif, vivant, précis. Mais la qualité sonore empêche de bien profiter des qualités. 


- Damunt (José Maria) (2013) : pas mal fait, mais inhabité (ce qui est très loin de l'impersonnalité moderne) ; ressemble à la très regrettable illustration de la jaquette du CD... 


 (Dailymotion) Le Balcon (2018, live, France-Musique. Mitigé. C'est du direct, il peut donc y avoir quelques imperfections. Ils se tirent assez honorablement du 1° mvt, mais le 2° est approximatif, plutôt laborieux ; on l'entend mal ; les plans ne sont pas nets. Le 3° est correct, mais très (trop) néoclassique. 


(Youtube) Ensemble Falla : le 3° mvt seul (?), live. Image parfaite, trop léchée même (la photo noir et blanc de Falla est bien plus juste). C'est musicalement impeccable, très bien fait ; mais c'est très sage, trop ; aucun grain de folie, de rudesse. Académique dans un sens qui n'a rien de négatif, mais ... 


(youtube) Anne Catherine Bucher + ensemble Stanislas, Nancy (2006) ; très bonne interprétation (live), solide. Le 3 en particulier a du brio, de la précision, de la vie. 


(Youtube) ensemble russe live Homecoming Chamber Music Festival, Moscou 12 01 2016 Olga Martynova. Salle trop résonnante (on s'y fait au bout d'un moment) ; mais très bonne exécution. Tempo un peu trop rapide. 3 très néoclassique. Vaut la peine d'être écouté attentivement.


(Youtube) Justin Bird live Baltimore 2011 : lent, lentissime, insupportable ; aucune vie, aucune âpreté ; scolaire et laborieux. Bien fait et sans intérêt. 2 est interminable ! érodé, insipide. Baltimore, Nevermore !






Podium :

en tête, ex-æquo ;

- Argenta 

- Puyana

excellents selon deux orientations assez différentes :

- Argenta : âpreté, tranchant

- Puyana : équilibre de toutes les qualités


en 3° position, ex-æquo aussi :

- Ruzickova : brio, brillant ; mais est-ce le but de l'œuvre ? (la version la plus "agréable")

- Veyron-Lacroix + Dutoit, solide. 

- Achúcarro


hors-concours : 

Falla himself, mouv. 1 & 2, fascinant (música bruja ?)




mardi 28 septembre 2021

Notules (10)


Il y a bien des choses bizarres et inattendues chez Céline. Par exemple ces "aloyaux" de Guignol's Band : "... à crever mouillé tous les jours d'Artois en Quercy... à compter ses aloyaux au coin de toutes les sapes... toutes ses chances plein les barbelés !". Mais on peut se demander si "boyaux" ne conviendrait pas mieux - plus logique, mais moins coloré. C'est peu décidable... 


Bach, Cantate BWV 82, "Ich habe genug." Fischer-Dieskau est parfait ; mais, pour incarner le vieillard Siméon, il est bien trop solide, athlétique ; trop de santé. La voix de Bostridge est miraculeusement belle, c'est un sylphe ; mais le vieillard Siméon n'est pas un sylphe, loin de là. Hans Hotter est bien plus fragile, il est le personnage, mais, en rançon, la voix est moins "belle". Il faut choisir selon son goût bien sûr ; et selon le rapport qu'on souhaite entre le texte et l'origine évangélique de l'anecdote ; et le rapport entre musique sacrée et musique tout court. Ou ne pas choisir, et alterner. 


Ressemblances étonnantes entre Starobinski et Jaccotet, qui s'appréciaient beaucoup l'un l'autre. Le visage, bien sûr (voir Google images) ; Suisses romands ; longévité ; probité ; voix ; langue saine (sans être "châtiée") ; discrétion idéologique, politique ; distance médiatique. La parole surtout fait du bien : simple, souple, naturelle, claire, posée. Tout à l'inverse de l'habituel bredouillis cocaïné, du laborieux FLE (français langue étrangère) qui ne cesse de buter sur chaque formule. 


Il y a un niveau de lyrisme, très excessif, qui finit par me plaire étrangement "quelque part", malgré mes préventions contre le déballement sentimental. Deux de ces cas exceptionnels : La Nuit transfigurée du Schönberg romantique archi-tardif ; Le Poème de Chausson. À l'inverse, je suis horripilé par le solo de violon de Shéhérazade (de Rimski bien sûr), si bien joué soit-il.


Michael Edwards note, dans la poésie anglaise, le souci du détail, parfois inutile, mais très concret ; il évoque un texte médiéval où un guerrier est décrit se lançant avec force, comme un loup qui bondit, avec des morceaux de neige collés à son pelage. Même notation du détail chez Woolf (encore un loup...) ; entre mille exemples : "And then there was a brewer's cart, and the grey horses had upright bristles of straw in their tails." "Elle vit passer la carriole d’un brasseur ; les chevaux gris avaient des brins de paille hérissés dans la queue"


Esprit préparé à entendre… : écoutant quelque chose sur les peintures noires de Goya, j'entends que le père du peintre était "maître d’horreur"… J’ai entendu mille fois le mot ‘doreur’, entre autres à propos de la rue où habitait Pessoa, mais alors, je n'avais jamais songé à ce sens. Avec Goya, le contexte avait préparé mon 'implexe', m'avait mis sur la voie. 


Formule de Proust : "j'aurais voulu pouvoir aller finir la journée... " Pour aimer ces cinq verbes successifs, il faut être un inconditionnel ; il faut refuser de voir les défauts de Proust - qui sont nombreux et graves, bien plus graves que cet entassement malencontreux. 


On passe de la calologie à l’esthétique qd il n’y a plus de consensus. Si tout le monde s’accorde, on peut penser que la beauté est dans la chose. S’il y a désaccord, il faut dire qu’elle est dans le regard. De même pour l'amour : on croit que la bien-aimée est la plus belle et la plus aimable. Mais s‘il en était ainsi, tout le monde en serait amoureux. Il est donc clair que l’amour est dans le regard. La diversité des goûts "désontologise" la qualité goûtée.


Feydeau, fils d'une cocotte de haut vol ; la paternité du mari est hautement douteuse. On a parlé de Morny (il y a une ressemblance), même de Napoléon III. Quand on songe à cela, il y a des répliques qui prennent de la résonance : "Et hop, c'est pas mon père !" (répété dans La Dame de chez Maxim) ; ou bien, dans Feu la Mère de Madame : "où ça son père ? qui ça son père ?" (une Dame peu honnête dans premier exemple ; une Madame bien bourgeoise dans le second). 



vendredi 24 septembre 2021

Hemingway : in our time 3 (traduction M.P.)

 
Minarets stuck up in the rain out of Adrianople across the mud flats. The carts were jammed for thirty miles along the Karagatch road. Water buffalo and cattle were hauling carts through the mud. No end and no beginning. Just carts loaded with everything they owned. The old men and women, soaked through, walked along keeping the cattle moving. The Maritza was running yellow almost up to the bridge. Carts were jammed solid on the bridge with camels bobbing along through them. Greek cavalry herded along the procession. Women and kids were in the carts crouched with mattresses, mirrors, sewing machines, bundles. There was a woman having a kid with a young girl holding a blanket over her and crying. Scared sick looking at it. It rained all through the evacuation.

Des minarets se dressaient dans la pluie au-dessus d'Andrinople au-delà des flaques de boue. Les carrioles se pressaient sur trente miles sur la route de Karagatch. Des buffles et du bétail tiraient des carrioles dans la boue. Sans début et sans fin. Rien que des carrioles chargées de tout ce qu'ils possédaient. Les vieillards, hommes et femmes, complètement trempés, marchaient en faisant avancer le bétail. La Maritza coulait jaune presque jusqu'au niveau du pont. Des carrioles s'entremêlaient sur le pont avec des chameaux qui se balançaient parmi elles. La cavalerie grecque longeait le cortège. Des femmes et des enfants étaient accroupis dans les carrioles parmi les matelas, les miroirs, les machines à coudre, les ballots. Il y avait une femme qui accouchait avec une fille jeune qui tenait une couverture au-dessus d'elle et pleurait. Malade de peur de voir ça. Il plut tout le temps de l'évacuation.

mercredi 22 septembre 2021

Fins de la littérature (Proust, Plath)


On (Proust entre autres) a parlé de la sensation d'amenuisement du volume qu'on est en train de lire. On sent, avec regret ou soulagement, qu'on s'achemine vers la fin. Cette expérience n'a pas lieu avec les volumes qui regroupent plusieurs œuvres (Pléiade, Bouquins...). Elle est presque absente de la lecture sur liseuse (indications discrètes de la quantité restante). 

Mais je ne sache pas qu'on ait considéré la surprise que peut constituer la fin de l'œuvre correspondant à une fin de page. On croit à un retour de paragraphe, on tourne la page, mais c'est fini. C'est tributaire de la mise en page, mais l'effet est quelquefois très puissant, quelquefois très heureux. 

Dans la première Pléiade de Proust, le lecteur qui découvre Du côté de chez Swann fait une expérience vertigineuse : "... et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années." Après l'immense et magnifique vague des pages qui synthétisent le premier niveau de l'expérience proustienne, d'un coup, plus rien.

Même chose, en plus violent encore avec La Cloche de verre de Plath, en Quarto. La narratrice va être "auditionnée" et savoir si elle va ou non être libérée de l'asile psychiatrique : "Tous les visages, tous les yeux se sont alors tournés vers moi et guidée par eux, comme si j'étais tirée par un fil magique, j'entrai dans la pièce." On tourne, plus rien ; on ne saura pas.

Magnifique renforcement par la mise en page (effet involontaire, je présume) de cet effet littéraire de couperet, qui va tout à fait dans le sens du livre, et aussi de la vie de Plath. 



mardi 14 septembre 2021

Pensées pour moi-même (4)


Il est délicat de 


consolider sans solidifier

stabiliser sans alourdir

protéger sans emprisonner

libérer sans égarer 

réaliser sans réifier

vêtir sans engoncer

exprimer sans fausser

vulgariser sans trahir

rendre durable sans rendre inerte

rendre souple sans rendre mou.


 

dimanche 5 septembre 2021

Tragédie sous-entendue


Une chanson et un passage de roman ; le second est-il une source de la première ? La chanson ne serait-elle pas (une fois n'est pas coutume), meilleure que le passage du roman ?

La chanson, c'est Ode to Billie Joe ; le roman, East of Eden, de Steinbeck. Pour une fois, un immense succès est allé à une excellente chanson (plus longue que ne l'exigent les normes commerciales) qui joue, de façon très américaine, dans la lignée du meilleur Hemingway, sur la lacune, le non-dit, l'implicite, suscitant, de façon très efficace, une émotion 'en creux' ; on ne sait même pas trop quels sont les genres des personnages, vu les prénoms épicènes. La tragédie est implicite sous le quotidien le plus banal, qui la met en relief.

La chanson :

https://www.youtube.com/watch?v=rNB8AKMdqiQ

La page Wiki fr. de la chanson : 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ode_to_Billie_Joe

La page Wiki en. de la chanson :

https://en.wikipedia.org/wiki/Ode_to_Billie_Joe


Paroles et traduction, recopiés sur

https://www.lacoccinelle.net/255797.html


It was the third of June, another sleepy, dusty, delta day

C'était le 3 juin, encore un jour poussiéreux et somnolent sur le delta

I was out choppin' cotton and my brother was balin' hay

J'étais dehors, je récoltais le coton, et mon frère bottelait du foin

And at dinner time we stopped and walked back to the house to eat

A l'heure du dîner on s'est arrêtés et on est retournés à la maison pour manger

And Mama hollered at the back door, "Y'all remember to wipe your feet"

Et Maman a braillé par la porte de derrière "pensez à essuyer vos pieds"

Then she said, "I got some news this mornin' from Choctaw Ridge

Puis elle a dit "J'ai eu des nouvelles de Choctaw Ridge ce matin

Today Billie Joe McAllister jumped off the Tallahatchee Bridge"

Aujourd'hui, Billy Joe Mac Allister a sauté du pont Tallahatchee"

Papa said to Mama as he passed around the black-eyed peas

Papa a dit à Maman en passant les pois noirs

"Well, Billie Joe never had a lick o' sense, pass the biscuits, please

"Eh ben, Billy Joe n'a jamais été très malin, passe moi les biscuits s'il te plaît

"There's five more acres in the lower forty I've got to plow"

J'ai encore 2 hectares à labourer en bas du champs quarante"

And Mama said it was a shame about Billie Joe anyhow

Et maman a dit que c'était quand même dommage pour Billy Joe

Seems like nothin' ever comes to no good up on Choctaw Ridge

On dirait qu'il n'arrive jamais rien de bon à Choctaw Ridge

And now Billie Joe McAllister's jumped off the Tallahatchee Bridge

Et maintenant voilà que Billy Joe Mac Allister a sauté du pont Tallahatchee

Brother said he recollected when he and Tom and Billie Joe

Mon frère a dit qu'il se souvenant quand lui, Tom et Billy Joe

Put a frog down my back at the Carroll County picture show

M'avaient mis une grenouille dans le dos au cinéma à Caroll County

And wasn't I talkin' to him after church last Sunday night

D'ailleurs, je lui parlais dimanche soir dernier après la messe

I'll have another piece of apple pie, you know, it don't seem right

Je prendrais bien une part de tarte au pomme ; tu vois, c'est pas juste

I saw him at the sawmill yesterday on Choctaw Ridge

Je l'ai vu hier à la scierie de Choctaw Ridge

And now you tell me Billie Joe's jumped off the Tallahatchee Bridge

Et maintenant tu me dis que Billy Joe s'est jeté du pont Tallahatchee

Mama said to me, "Child what's happened to your appetite ?

Maman m'a dit "Ma fille, qu'est ce qui arrive à ton appétit ?

I been cookin' all mornin' and you haven't touched single bite

J'ai cuisiné toute la matinée, tu n'as pas mangé une seule bouchée

That nice young preacher Brother Taylor dropped by today

Ce charmant jeune prêtre, frère Taylor, est passé aujourd'hui

Said he'd be pleased to have dinner on Sunday, oh by the way

Il a dit qu'il serait ravi de venir manger dimanche, oh d'ailleurs

He said he saw a girl that looked a lot like you up on Choctaw Ridge

Il a dit qu'il avait vu une fille qui te ressemblait a Chactow Ridge

And she and Billie Joe was throwin' somethin' off the Tallahatchee Bridge"

Et elle et Billy Joe lançaient quelquechose du pont Tallahatchee"

A year has come and gone since heard the news 'bout Billie Joe

Une année est passée depuis qu'un a entendu parler de l'histoire de Billy Joe

Brother married Becky Thompson, they bought a store in Tupelo

Mon frère a épousé Becky Thompson, ils ont acheté un magasin à Tupelo

There was a virus goin' round, papa caught it and he died last spring

Un virus trainaît dans l'air, papa l'a attrapé et en est mort le printemps dernier

And now Mama doesn't seem to want to do too much of anything

Et maintenant maman n'as plus le goût de rien faire

And me I spend a lot of time picking flowers up on Choctaw Ridge

Quant à moi, je passe beaucoup de temps à cueillir des fleurs à Choctaw Ridget

And drop them into the muddy water off the Tallahatchee Bridge

Et je les jette dans l'eau boueuse depuis le pont Tallahatchee


Steinbeck, À l'Est d'Eden trad. Bonnardot, p. 88 :

"Pendant le dîner, sa femme parla du suicide et cela lui coupa l’appétit. Cathy était silencieuse, mais pas plus que d’habitude. Elle mangea du bout des lèvres et s’essuya souvent la bouche.

Mrs. Ames passa en revue tous les détails de l’affaire, corps et fusil y compris.

« Il y a une chose que je voulais te dire. Cet ivrogne qui est venu frapper à la porte hier soir, n’était-ce pas le jeune Grew ? demanda-t-elle à son mari.

— Non, répondit-il rapidement.

— En es-tu sûr ? Comment pouvais-tu le voir dans le noir ?

— J’avais une bougie, répondit-il sèchement. Ce n’était pas lui. L’homme avait une grande barbe.

— Ne le prends pas comme ça, dit-elle. On peut poser une question. »

Cathy s’essuya la bouche et, lorsqu’elle reposa sa serviette sur ses genoux, elle souriait.

Mrs. Ames se tourna vers sa fille :

« Tu le voyais tous les jours à l’école, Cathy. T’a-t-il semblé préoccupé ces derniers jours ? As-tu remarqué quelque chose qui… »

Cathy pencha la tête sur son assiette, puis la releva.

« Il m’a paru malade, dit-elle. Oui, il n’avait pas l’air bien. Tout le monde en parlait à l’école aujourd’hui. Et quelqu’un – je ne me rappelle pas qui – a dit que Mr. Grew avait des ennuis à Boston. Je ne sais pas quelle sorte d’ennuis. Nous aimions beaucoup Mr. Grew. »

Elle s’essuya délicatement les lèvres."


At dinner his wife talked about the suicide and he couldn’t eat. Cathy sat silent, but no more silent than usual. She ate with little dainty nips and wiped her mouth often on her napkin.

Mrs. Ames went over the matter of the body and the gun in detail. “There’s one thing I meant to speak of,” she said. “That drunken man who came to the door last night—could that have been young Grew?”

“No,” he said quickly.

“Are you sure? Could you see him in the dark?”

“I had a candle,” he said sharply. “Didn’t look anything like, had a big beard.”

“No need to snap at me,” she said. “I just wondered.”

Cathy wiped her mouth, and when she laid the napkin on her lap she was smiling.

Mrs. Ames turned to her daughter. “You saw him every day in school, Cathy. Has he seemed sad lately? Did you notice anything that might mean—”

Cathy looked down at her plate and then up. “I thought he was sick,” she said. “Yes, he has looked bad. Everybody was talking in school today. And somebody—I don’t remember who—said that Mr. Grew was in some kind off « trouble in Boston. I didn’t hear what kind of trouble. We all liked Mr. Grew.” She wiped her lips delicately.