dimanche 14 juin 2020

Keats : Sur l'Homère de Chapman [traduction M.P.]



Après un premier regard sur l’Homère de Chapman


J’ai parcouru l’or de bien des régions

Et vu bien des royaumes opulents

Contourné bien des îles d’occident

Où des bardes régnaient pour Apollon.

On m’avait dit ces étendues immenses,

Empires d’Homère au front souverain ;

Mais je n’ai respiré son air serein

Que grâce à Chapman et sa voix intense.

Je fus tel un guetteur qui dans les cieux

Rencontre un nouvel astre qui survient,

Tel que l’aigle Cortez quand de ses yeux

Il vit le Pacifique, et que les siens

Se regardaient, farouches, suspicieux,

En silence, sur un pic à Darien.



On First Looking into Chapman's Homer


« Much have I travell'd in the realms of gold,

And many goodly states and kingdoms seen ;

Round many western islands have I been

Which bards in fealty to Apollo hold.

Oft of one wide expanse had I been told

That deep-brow'd Homer ruled as his demesne ;

Yet did I never breathe its pure serene

Till I heard Chapman speak out loud and bold :

Then felt I like some watcher of the skies

When a new planet swims into his ken ;

Or like stout Cortez when with eagle eyes

He star'd at the Pacific—and all his men

Look'd at each other with a wild surmise—

Silent, upon a peak in Darien. »


Le manuscrit : 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/18/On_First_Looking_into_Chapman%27s_Homer.png


samedi 13 juin 2020

En Nabokov plusieurs personnages…

 


- nettement platonicien : 


The Waltz invention p. 50 :


To My Soul

My Soul, how fierce is your impatience, 

How gladly home you would have flown, 

Out of the marvelously fashioned,

But much too narrow cage of bone !


Your home I do not know, believe me ! 

Even the way there, is not clear,

And when you fly, how shall I follow 

With so much booty taken here?


[traduction M.P.]

À mon âme

Mon âme, comme elle est fière ton impatience, avec quelle joie tu serais retournée à tire-d’aile dans ton foyer, hors de cette cage d’os, merveilleusement façonnée certes, mais bien trop étroite ! 

Ton foyer, sache-le, je ne le connais pas ! Même le chemin n’est pas clair, Et quand tu t’envoleras, comment pourrai-je suivre, avec tout ce poids pris ici ?

booty : à la fois le butin et les fesses. Le corps, représenté par ses parties basses, est un encombrant butin, peu propice à l’envol vers la patrie céleste perdue.


- plutôt aristotélicien, thomiste, réaliste : 

( = insistance sur la limitation, condition d’existence ; ne pas tendre à une totale illimitation, à une indépendance radicale de l’âme par rapport au corps et aux restrictions qui le constituent)


The Waltz invention p. 68 :

Oh, I can see you're anxious to partake

Of this New Life ! A ghost alone is free,

But men should always feel a boundary,

Material fences that affirm existence.

Embellish them, conceal them with the bindweed

Of worries and the roses of amusement,

While I stay keeper of the garden key.


[traduction M.P.]

Oh, je te vois inquiet de prendre part

À cette vie nouvelle ! Seul un fantôme est libre

Mais l’homme doit toujours sentir une limite,

Frontières matérielles fondant l’existence.

Les embellir et cacher sous les liserons

Du tracas et les roses de l’amusement,

Tandis que je conserve la clé du jardin.



cf. Pnin, chap. 1 : 

« I do not know if it has ever been noted before that one of the main characteristics of life is discreteness. Unless a film of flesh envelops us, we die. Man exists only insofar as he is separated from his surroundings. The cranium is a space-traveler’s helmet. Stay inside or you perish. Death is divestment, death is communion. It may be wonderful to mix with the landscape, but to do so is the end of the tender ego. »

[traduction M.P.] : « Je ne sais si l’on a déjà remarqué avant moi que l’une des caractéristiques principales de la vie est la séparation. Si une housse de chair ne nous enveloppe plus, nous mourons. L’homme n’existe que dans la mesure où il est séparé de ce qui l’environne. Le crâne est un casque d’astronaute. Restez à l’intérieur ou vous périssez. Mourir, c’est se dévêtir, la mort, c’est la communion.  Ce peut être merveilleux de se mêler au paysage, mais c’est aussi la fin de notre tendre ego. »





vendredi 12 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 76 [traduction M.P.]


Pourquoi mon vers, lavé de cet orgueil

De changer, d'innover à tout instant,

Ne donne-t-il jamais un seul coup d'œil

Aux modes neufs, aux curieux groupements ?

J'écris toujours de même et du même être ; 

Je coupe toujours dans même tissu : 

Chaque mot me fait presque reconnaître,

Désignant celui dont il est issu.

Sachez, Amour, je n'écris que de vous :

Amour et vous êtes mon seul propos

Les vieux mots, de mon mieux, je les recouds,

Usant encore de leurs oripeaux.

Comme le soleil neuf et vieux chaque jour,

À nouveau mon cœur tient d'anciens discours.



Why is my verse so barren of new pride,

So far from variation or quick change ?

Why with the time do I not glance aside 

To new-found methods, and to compounds strange ?

Why write I still all one, ever the same,

And keep invention in a noted weed,

That every word doth almost tell my name,

Showing their birth, and where they did proceed ?

O know, sweet love, I always write of you,

And you and love are still my argument.

So all my best is dressing old words new,

Spending again what is already spent ;

For as the sun is daily new and old,

So is my love still telling what is told.




jeudi 11 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 97 [traduction M.P.]


Comme en hiver n'ai-je pas séjourné,

Loin de toi, sourire de l'an fugace ?

Ô quels frissons, quelles sombres journées,

Quel vieux décembre nu, partout de glace !

Et ce passé, ce fut l'été pourtant,

Puis l'automne opulent, où s'est mûri

Le fardeau insouciant de son printemps,

Ventre lourd du fruit d’un défunt mari.  

Mais cette profusion n'était pour moi

Qu'un stérile espoir de fruits orphelins ;

Les plaisirs d'été ont besoin de toi,

Les oiseaux se taisent quand tu es loin.

Ou s'ils chantent, c’est si morne concert,  

Que les feuilles, blêmes, craignent l'hiver.


How like a winter hath my absence been

From thee, the pleasure of the fleeting year !

What freezings have I felt, what dark days seen ! 

What old December's bareness everywhere !

And yet this time remov'd was summer's time,

The teeming autumn, big with rich increase,

Bearing the wanton burden of the prime,

Like widowed wombs after their lord's decease ;

Yet this abundant issue seem'd to me

But hope of orphans, and unfathered fruit ;

For summer and his pleasures wait on thee,

And, thou away, the very birds are mute ;

Or, if they sing, 'tis with so dull a cheer

That leaves look pale, dreading the winter's near.



mercredi 10 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 109 [traduction M.P.]


Ne dis jamais que mon cœur te fut traître,

L'absence l'eût-elle fait supposer ;

Facilement je quitterais mon être

Plus que mon âme en ton sein déposée.

C'est mon logis d'amour ; après errer,

On s'en revient ; me voici à nouveau,

À temps, mais par le temps inaltéré,

Avec ma souillure j’apporte l'eau.

Même si toutes humaines faiblesses

Ont assiégé mon sang, ne crois jamais

Que ma souillure fût d’une bassesse

À laisser pour un rien ton tout parfait.

Car ce vaste univers m'est nulle chose,

Sauf toi, qui es en lui mon tout, ma rose.



O never say that I was false of heart,

Though absence seem'd my flame to qualify ;

As easy might I from myself depart,

As from my soul, which in thy breast doth lie.

That is my home of love ; if I have rang'd,

Like him that travels I return again,

Just to the time, not with the time exchang'd,

So that myself bring water for my stain.

Never believe, though in my nature reign'd

All frailties that besiege all kinds of blood,

That it could so preposterously be stain'd,

To leave for nothing all thy sum of good ;

For nothing this wide universe I call,

Save you, my rose ; in it thou art my all.



mardi 9 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 23 [traduction M.P.]


Comme sur la scène un mauvais acteur

qui par crainte à son rôle fait entorse,

ou comme un fauve en excès de fureur

voit son cœur affaibli par trop de force ;

ainsi, craintif, j'oublie de déclarer

du rite amoureux le parfait discours ;

ma propre ardeur me fait dégénérer,

écrasé du fardeau de mon amour.

Que mes livres alors soient l'éloquence

et les messagers muets de mon cœur

plaidant pour l'amour et sa récompense,

mieux que ma langue et toute son ardeur.

Déchiffre l'écrit d'amour silencieux :

l’esprit d’amour entend avec les yeux. 



As an unperfect actor on the stage,

Who with his fear is put beside his part,

Or some fierce thing replete with too much rage,

Whose strength's abundance weakens his own heart ;

So I for fear of trust, forget to say,

The perfect ceremony of love's rite,

And in mine own love's strength seem to decay,

O'ercharg'd with burthen of mine own love's might :

O let my books be then the eloquence,

And dumb presagers of my speaking breast,

Who plead for love, and look for recompense,

More than that tongue that more hath more express'd.

O learn to read what silent love hath writ,

To hear with eyes belongs to love's fine wit.



lundi 8 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 3 [traduction M.P.]


Pour les Sonnets 1 et 2, voir http://lecalmeblog.blogspot.com/2019/08/shakespeare-sonnets-1-2-traduction.html


La face que tu vois dans le miroir

En une autre aujourd'hui se doit de faire

Que son doux éclat se puisse revoir

Pour n'en priver le monde, et quelque mère.

Où donc est celle qui, pour son sein pur

D'un tel époux ne voudrait le labour,

Ou celui qui, tombeau de son futur

N'aimerait que lui-même pour toujours ?

Tu reflètes ta mère et son printemps

Qu'elle appelle en toi, par toi lui revient ;

tu verras, par la croisée de ses ans,

Malgré les rides, cet âge d'or tien.

        Mais si ta vie doit n'être que passage,

        Meurs solitaire emportant ton Image.



Look in thy glass and tell the face thou viewest,

Now is the time that face should form another,

Whose fresh repair if now thou not renewest,

Thou dost beguile the world, unbless some mother.

For where is she so fair whose unear'd womb

Disdains the tillage of thy husbandry ?

Or who is he so fond will be the tomb,

Of his self-love to stop posterity ?

Thou art thy mother's glass and she in thee

Calls back the lovely April of her prime,

So thou through windows of thine age shalt see,

Despite of wrinkles this thy golden time.

        But if thou live remember'd not to be,

        Die single and thine Image dies with thee.



samedi 6 juin 2020

Pétrarque : Sonnet LXVI [traduction M.P.]

[On a renoncé aux rimes, qui auraient exigé de trop cruels sacrifices ; surtout mondo / pondo, rime richement mélancolique et insubstituable, qui commande toute l’acoustique de ce sonnet pré-nervalien, desdichado : monde sans soleil, poète inconsolé…]



Tu as laissé, ô Mort, le monde sans soleil,

obscur et froid, l’Amour aveugle et désarmé,

la Grâce démunie, et les beautés infirmes,

et moi inconsolé, à moi-même fardeau,


La Courtoisie bannie, et l’Honneur à l’abîme.

Je m’en afflige seul, mais qui ne le devrait ?

Tu as détruit le germe illustre de vertu.

Disparu le premier, que devient le second ?


L’air, la terre et la mer devraient s’apitoyer

sur l’humaine lignée, qui est presque, sans elle,

une prairie sans fleurs, ou un anneau sans gemme.


Tant qu’il la posséda, le monde l’ignora :

mais moi je l’ai connue, qui suis resté pleurer,

et l’a connue le ciel, qui de mes pleurs se pare.




Lasciato ai, Morte, senza sole il mondo 

oscuro et freddo, Amor cieco et inerme, 

Leggiadria ignuda, le bellezze inferme, 

me sconsolato et a me grave pondo, 


Cortesia in bando et Honestate in fondo. 

Dogliom'io sol, ne sol o da dolerme, 

che svelt'ai di vertute il chiaro germe : 

spento il primo valor, qual fia il secondo ? 


Pianger l'aer et la terra e 'l mar devrebbe 

l'uman legnaggio, che senz'ella e quasi 

senza fior' prato, o senza gemma anello. 


Non la conobbe il mondo mentre l'ebbe: 

conobbil'io, ch'a pianger qui rimasi, 

e'l ciel, che del mio pianto or si fa bello. 



vendredi 5 juin 2020

Stampa : Sonnet 'Délices...' [traduction M.P.]


Ô, délices d'amour, douteux, fugaces,

ô, espoir qui s'élève et redescend,

qui naît et qui meurt dans un même instant ;

ô, brèves paix, ô promesses qui passent !


Pour toujours près de moi a repris place

celui à qui j'ai dit : « Seul m’es plaisant » ; 

en lui, je me complais, me reflétant

dans ses yeux clairs à la beauté vivace ;


Et pourtant, dans mon cœur, me ronge un ver

de froide jalousie, de froide peur

de tout à coup sans lui me retrouver.


Rends vaine, amour, cette mienne frayeur ;

heureuse et gaie tu peux me conserver

en me gardant la foi de mon seigneur.



O diletti d'amor dubbi e fugaci,

o speranza che s'alza e cade spesso,

e nasce e more in un momento istesso ;

o poca fede, o poco lunghe paci !


Quegli, a cui dissi : - Tu solo mi piaci, - 

è pur tornato, io l'ho pur sempre presso,

io pur mi specchio e mi compiaccio in esso,

e ne' begli occhi suoi chiari e vivaci ; 


e tuttavia nel cor mi rode un verme

di fredda gelosia, freddo timore

di tosto tosto senza lui vederme.


Rendi tu vana la mia tèma, Amore,

tu, che beata e lieta pòi tenerme,

conservandomi fido il mio signore.


jeudi 4 juin 2020

Stampa : Sonnet 'Campagnes joyeuses...' [traduction M.P.]


Campagnes joyeuses, coteaux amènes,

prés verts, hautes forêts et bords herbeux,

vallon fermé où vit celui qui peut

rendre mes journées sombres ou sereines,


antres d'ombreuse amour et fraîcheur pleines,

où le soleil ne rayonne ses feux,

flots clairs, souffles d'été, oiseaux gracieux,

plaisantes nymphes, Pan, faunes, silènes,


ô, rendez-moi bien vite mon seigneur,

que vous gardez, ou du moins lui contez

ma dure peine et mon âpre douleur :


dites-lui le temps de ma vie compté

si avant quelques jours, ou quelques heures,

jusqu'à mes yeux son rayon n'est monté.




Liete campagne, dolci colli ameni,

verdi prati, alte selve, herbose rive,

serrata valle, ov’hor soggiorna e vive

chi può far’i miei dì foschi, e sereni.


Antri d'ombre amorose e fresche pieni,

ove raggio di sol non è ch'arrive,

vaghi augei, chiari fiumi ed aure estive,

vezzose ninfe, Pan, fauni e sileni,


o rendetemi tosto il mio signore,

voi che l'avete, o fategli almen conta 

la mia pena e l'acerbo aspro dolore :


ditegli che la vita mia tramonta,

s’homai fra pochi giorni, anzi poc’hore

il suo raggio a quest'occhi non sormonta.