mercredi 10 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 109 [traduction M.P.]


Ne dis jamais que mon cœur te fut traître,

L'absence l'eût-elle fait supposer ;

Facilement je quitterais mon être

Plus que mon âme en ton sein déposée.

C'est mon logis d'amour ; après errer,

On s'en revient ; me voici à nouveau,

À temps, mais par le temps inaltéré,

Avec ma souillure j’apporte l'eau.

Même si toutes humaines faiblesses

Ont assiégé mon sang, ne crois jamais

Que ma souillure fût d’une bassesse

À laisser pour un rien ton tout parfait.

Car ce vaste univers m'est nulle chose,

Sauf toi, qui es en lui mon tout, ma rose.



O never say that I was false of heart,

Though absence seem'd my flame to qualify ;

As easy might I from myself depart,

As from my soul, which in thy breast doth lie.

That is my home of love ; if I have rang'd,

Like him that travels I return again,

Just to the time, not with the time exchang'd,

So that myself bring water for my stain.

Never believe, though in my nature reign'd

All frailties that besiege all kinds of blood,

That it could so preposterously be stain'd,

To leave for nothing all thy sum of good ;

For nothing this wide universe I call,

Save you, my rose ; in it thou art my all.



mardi 9 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 23 [traduction M.P.]


Comme sur la scène un mauvais acteur

qui par crainte à son rôle fait entorse,

ou comme un fauve en excès de fureur

voit son cœur affaibli par trop de force ;

ainsi, craintif, j'oublie de déclarer

du rite amoureux le parfait discours ;

ma propre ardeur me fait dégénérer,

écrasé du fardeau de mon amour.

Que mes livres alors soient l'éloquence

et les messagers muets de mon cœur

plaidant pour l'amour et sa récompense,

mieux que ma langue et toute son ardeur.

Déchiffre l'écrit d'amour silencieux :

l’esprit d’amour entend avec les yeux. 



As an unperfect actor on the stage,

Who with his fear is put beside his part,

Or some fierce thing replete with too much rage,

Whose strength's abundance weakens his own heart ;

So I for fear of trust, forget to say,

The perfect ceremony of love's rite,

And in mine own love's strength seem to decay,

O'ercharg'd with burthen of mine own love's might :

O let my books be then the eloquence,

And dumb presagers of my speaking breast,

Who plead for love, and look for recompense,

More than that tongue that more hath more express'd.

O learn to read what silent love hath writ,

To hear with eyes belongs to love's fine wit.



lundi 8 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 3 [traduction M.P.]


Pour les Sonnets 1 et 2, voir http://lecalmeblog.blogspot.com/2019/08/shakespeare-sonnets-1-2-traduction.html


La face que tu vois dans le miroir

En une autre aujourd'hui se doit de faire

Que son doux éclat se puisse revoir

Pour n'en priver le monde, et quelque mère.

Où donc est celle qui, pour son sein pur

D'un tel époux ne voudrait le labour,

Ou celui qui, tombeau de son futur

N'aimerait que lui-même pour toujours ?

Tu reflètes ta mère et son printemps

Qu'elle appelle en toi, par toi lui revient ;

tu verras, par la croisée de ses ans,

Malgré les rides, cet âge d'or tien.

        Mais si ta vie doit n'être que passage,

        Meurs solitaire emportant ton Image.



Look in thy glass and tell the face thou viewest,

Now is the time that face should form another,

Whose fresh repair if now thou not renewest,

Thou dost beguile the world, unbless some mother.

For where is she so fair whose unear'd womb

Disdains the tillage of thy husbandry ?

Or who is he so fond will be the tomb,

Of his self-love to stop posterity ?

Thou art thy mother's glass and she in thee

Calls back the lovely April of her prime,

So thou through windows of thine age shalt see,

Despite of wrinkles this thy golden time.

        But if thou live remember'd not to be,

        Die single and thine Image dies with thee.



samedi 6 juin 2020

Pétrarque : Sonnet LXVI [traduction M.P.]

[On a renoncé aux rimes, qui auraient exigé de trop cruels sacrifices ; surtout mondo / pondo, rime richement mélancolique et insubstituable, qui commande toute l’acoustique de ce sonnet pré-nervalien, desdichado : monde sans soleil, poète inconsolé…]



Tu as laissé, ô Mort, le monde sans soleil,

obscur et froid, l’Amour aveugle et désarmé,

la Grâce démunie, et les beautés infirmes,

et moi inconsolé, à moi-même fardeau,


La Courtoisie bannie, et l’Honneur à l’abîme.

Je m’en afflige seul, mais qui ne le devrait ?

Tu as détruit le germe illustre de vertu.

Disparu le premier, que devient le second ?


L’air, la terre et la mer devraient s’apitoyer

sur l’humaine lignée, qui est presque, sans elle,

une prairie sans fleurs, ou un anneau sans gemme.


Tant qu’il la posséda, le monde l’ignora :

mais moi je l’ai connue, qui suis resté pleurer,

et l’a connue le ciel, qui de mes pleurs se pare.




Lasciato ai, Morte, senza sole il mondo 

oscuro et freddo, Amor cieco et inerme, 

Leggiadria ignuda, le bellezze inferme, 

me sconsolato et a me grave pondo, 


Cortesia in bando et Honestate in fondo. 

Dogliom'io sol, ne sol o da dolerme, 

che svelt'ai di vertute il chiaro germe : 

spento il primo valor, qual fia il secondo ? 


Pianger l'aer et la terra e 'l mar devrebbe 

l'uman legnaggio, che senz'ella e quasi 

senza fior' prato, o senza gemma anello. 


Non la conobbe il mondo mentre l'ebbe: 

conobbil'io, ch'a pianger qui rimasi, 

e'l ciel, che del mio pianto or si fa bello. 



vendredi 5 juin 2020

Stampa : Sonnet 'Délices...' [traduction M.P.]


Ô, délices d'amour, douteux, fugaces,

ô, espoir qui s'élève et redescend,

qui naît et qui meurt dans un même instant ;

ô, brèves paix, ô promesses qui passent !


Pour toujours près de moi a repris place

celui à qui j'ai dit : « Seul m’es plaisant » ; 

en lui, je me complais, me reflétant

dans ses yeux clairs à la beauté vivace ;


Et pourtant, dans mon cœur, me ronge un ver

de froide jalousie, de froide peur

de tout à coup sans lui me retrouver.


Rends vaine, amour, cette mienne frayeur ;

heureuse et gaie tu peux me conserver

en me gardant la foi de mon seigneur.



O diletti d'amor dubbi e fugaci,

o speranza che s'alza e cade spesso,

e nasce e more in un momento istesso ;

o poca fede, o poco lunghe paci !


Quegli, a cui dissi : - Tu solo mi piaci, - 

è pur tornato, io l'ho pur sempre presso,

io pur mi specchio e mi compiaccio in esso,

e ne' begli occhi suoi chiari e vivaci ; 


e tuttavia nel cor mi rode un verme

di fredda gelosia, freddo timore

di tosto tosto senza lui vederme.


Rendi tu vana la mia tèma, Amore,

tu, che beata e lieta pòi tenerme,

conservandomi fido il mio signore.


jeudi 4 juin 2020

Stampa : Sonnet 'Campagnes joyeuses...' [traduction M.P.]


Campagnes joyeuses, coteaux amènes,

prés verts, hautes forêts et bords herbeux,

vallon fermé où vit celui qui peut

rendre mes journées sombres ou sereines,


antres d'ombreuse amour et fraîcheur pleines,

où le soleil ne rayonne ses feux,

flots clairs, souffles d'été, oiseaux gracieux,

plaisantes nymphes, Pan, faunes, silènes,


ô, rendez-moi bien vite mon seigneur,

que vous gardez, ou du moins lui contez

ma dure peine et mon âpre douleur :


dites-lui le temps de ma vie compté

si avant quelques jours, ou quelques heures,

jusqu'à mes yeux son rayon n'est monté.




Liete campagne, dolci colli ameni,

verdi prati, alte selve, herbose rive,

serrata valle, ov’hor soggiorna e vive

chi può far’i miei dì foschi, e sereni.


Antri d'ombre amorose e fresche pieni,

ove raggio di sol non è ch'arrive,

vaghi augei, chiari fiumi ed aure estive,

vezzose ninfe, Pan, fauni e sileni,


o rendetemi tosto il mio signore,

voi che l'avete, o fategli almen conta 

la mia pena e l'acerbo aspro dolore :


ditegli che la vita mia tramonta,

s’homai fra pochi giorni, anzi poc’hore

il suo raggio a quest'occhi non sormonta.



mercredi 3 juin 2020

Juana Inés de la Cruz : Sonnet de la rose [traduction M.P.]


Sonnet dans lequel on censure moralement une rose et, à travers elle, ses semblables. 


Divine rose, en gracieuse culture,

dans ton odorante subtilité,

magistère pourpre de la beauté,

enseignement neigeux de forme pure,


Feintise de l’humaine architecture,

parangon de vaine gracieuseté,

la nature en ton être a su enter

le gai berceau, la triste sépulture.


Fière et superbe tu t'épanouis,

dédaignant la mort d'altière façon,

et puis te rides et t'évanouis ;


en signes fanés ton être se fond,

niaise vie qui enfin mourant s'instruit ;

ta vie nous leurre et ta mort est leçon.



Soneto en que da moral censura a una rosa, y en ella a sus semejantes.


Rosa divina que en gentil cultura

eres, con tu fragante sutileza,

magisterio purpúreo en la belleza,

enseñanza nevada a la hermosura.


Amago de la humana arquitectura,

ejemplo de la vana gentileza,

en cuyo ser unió naturaleza

la cuna alegre y triste sepultura.


¡ Cuán altiva en tu pompa, presumida,

soberbia, el riesgo de morir desdeñas,

y luego desmayada y encogida


de tu caduco ser das mustias señas,

con que con docta muerte y necia vida,

viviendo engañas y muriendo enseñas !



mardi 2 juin 2020

Juana Inés de la Cruz : Sonnet de l'espérance [traduction M.P.]



Verte magie de la vie des humains,
folle Espérance, frénésie dorée,
pour ceux qui veillent, rêve enchevêtré,
comme sont les rêves, de trésors vains ;

âme du monde, vigoureux déclin,
décrépitude en verdeur figurée ;
des chanceux l'aujourd'hui tant espéré
des malchanceux toujours le lendemain :

cherchant ta lumière ils trouvent ta nuit,
ceux-là qui portant des lunettes vertes,
selon leur désir toutes choses voient :

mais quant à mon sort, plus sage je suis,
mes mains ont des yeux, paupières ouvertes,
et ce que je touche seul je le vois.



Verde embeleso de la vida humana,
loca Esperanza, frenesí dorado,
sueño de los despiertos intrincado,
como de sueños, de tesoros vana ;

alma del mundo, senectud lozana,
decrépito verdor imaginado ;
el hoy de los dichosos esperado,
y de los desdichados el mañana :

sigan tu sombra en busca de tu día
los que, con verdes vidrios por anteojos,
todo lo ven pintado a su deseo ;

que yo, más cuerda en la fortuna mía,
tengo en entrambas manos ambos ojos
y solamente lo que toco veo.

lundi 1 juin 2020

Juana Inés de la Cruz : Sonnet du portrait [traduction M.P.]



Ce que tu vois, tromperie colorée,
tous ces attraits que l'art met en valeur
par ses faux syllogismes de couleurs,
ce n'est que danger pour ton sens leurré ;

cette flatterie qui dut s'affairer
pour exempter les ans de leurs horreurs,
pour surmonter le temps et ses rigueurs,
pour que l'âge et l'oubli soient réparés,

c'est soin perdu et artifice vain,
c'est fleur délicate exposée au vent,
c'est faible rempart contre le destin,

c'est impatience niaise, aveuglement,
c'est frénésie caduque, et puis enfin,
c'est cadavre, poussière, ombre, néant.



Este, que ves, engaño colorido,
que, del arte ostentando los primores,
con falsos silogismos de colores
es cauteloso engaño del sentido ;


éste, en quien la lisonja ha pretendido
excusar de los años los horrores,
y venciendo del tiempo los rigores
triunfar de la vejez y del olvido,

es un vano artificio del cuidado,
es una flor al viento delicada,
es un resguardo inútil para el hado : 

es una necia diligencia errada,
es un afán caduco y, bien mirado,
es cadáver, es polvo, es sombra, es nada.



dimanche 31 mai 2020

Pétrarque : ‘La vision de la biche’ [traduction M.P.]



Sonnet CLVIII : La vision de la biche

Sur le vert de l'herbe, j'eus cette vision
d'une biche blanche aux deux cornes dorées,
entre deux rivières, à l'ombre d'un laurier,
au soleil levant, en précoce saison.

Superbe et douce était sa contemplation ;
pour la suivre, tout mon labeur je quittai,
comme l'avare qui, avec volupté,
cherchant un trésor, adoucit sa passion.

Autour de son beau col, il était écrit
avec des topazes et diamants taillés :
"Libre et intouchée mon César m'a voulue."

Le soleil déjà était à son midi
que, les yeux las de voir, mais non rassasiés,
je tombai dans l'eau ; alors elle s'en fut.


Sonetto CLVIII : La visione della cerva

Una candida cerva sopra l'erba
Verde m'apparve con due corna d'oro
Fra due riviere all'ombra d'un alloro,
Levando'l sole alla stagione acerba,

Era sua vista si dolce superba,
Ch'i' lasciai per seguirla ogni lavoro,
Come l'avaro, che'n cercar tesoro
Con diletto l'affanno disacerba,

Nessun mi tocchi, al bel colle d'intorno
Scritto avea di diamanti e di topazi,
Libera farmi al mio Cesare parve.

Ed era il sol' già volto al mezzo giorno,
Gli occhi miei stanchi di mirar, non sazi :
Quand'io caddi nell'acqua, ed ella sparve.