dimanche 21 juin 2020

Frost : 'Feu et glace' [traduction M.P.]


Pour certains, l'univers finira par le feu,
Pour certains, par la glace.
Le désir, que je connais un peu
Me fait pencher en faveur du feu.
Mais si, par deux fois, ce monde trépasse,
Je crois en savoir assez sur la haine
Pour trouver qu'une fin par la glace   
À merveille convienne :
Très efficace. 


Fire and Ice 
(Selected Poems, Penguin p. 127)

Some say the world will end in fire,
Some say in ice.
From what I've tasted of desire
I hold with those who favor fire.
But if it had to perish twice,
I think I know enough of hate
To say that for destruction ice
Is also great
And would suffice.



samedi 20 juin 2020

Sonnet de la boule Quiès



[Dans une autre vie, je fus si plongé dans les Sonnets à Orphée que je ne pus m’empêcher de pasticher Rilke. Une source sonore méconnue me sembla digne de figurer parmi les figures orphiques.]


O, boule Quiès ! paupière pour l'oreille,
habilement glissée dans le conduit
qui mène à ton profond ; le simple bruit
de ton souffle te revient en merveille.

Les machines, les cris, les bavardages
sont éloignés dans un étouffement
doux et neigeux qui difficilement
traverse pourtant le tendre barrage.

Orphée sommeille au creux de ton silence,
il accorde sa lyre à ta rumeur
d'où purement s'élève une cadence.

Sois un nid d'éclosion et ne te presse ; 
retrouve en toi la musique d'un cœur ;
et dans la pulsation, entends : Qui est-ce ?


vendredi 19 juin 2020

Barrett-Browning : Sonnet portugais X [traduction M.P.]



Le simple amour, pourtant, est bel et bon.
Il est digne d'accueil. La flamme fière
consume temple et lin. Même lumière
surgit du bois de cèdre et du chardon.

L'amour est feu. Quand je dis en passion :
Je t'aime !... vois, je t'aime... ! dans ma prière
je suis transfigurée ; sous ta paupière
je sens se verser de nouveaux rayons

de ma face à la tienne. Car rien n'est bas
dans l'humble amour des moindres créatures
qui aiment Dieu. Dieu ne les renie pas.

Ce que je sens, dans les simples figures
de ce que je suis, montre en son éclat
l'œuvre d'amour rehaussant la Nature.


Yet, love, mere love, is beautiful indeed
And worthy of acceptation. Fire is bright,
Let temple burn, or flax. An equal light
Leaps in the flame from cedar-plank or weed.

And love is fire ; and when I say at need
I love thee... mark ! I love thee !... in thy sight
I stand transfigured, glorified aright,
With conscience of the new rays that proceed

Out of my face toward thine. There's nothing low
In love, when love the lowest : meanest creatures
Who love God, God accepts while loving so.

And what I feel, across the inferior features
Of what I am, doth flash itself, and show
How that great work of Love enhances Nature's.




jeudi 18 juin 2020

Yeats : 'Death' [1929] [traduction M.P.]



       Mort
Un animal mourant
n'a d'espoir ni de peur.
Sa fin, l'homme l'attend,
tout espoirs et frayeurs.
Plusieurs fois il est mort,
et il s'est relevé.
L'homme orgueilleux et fort 
face à ses meurtriers
jette sa dérision
sur le souffle coupé : 
il sait la mort à fond -
c'est lui qui l'a créée.


        Death
Nor dread nor hope attend
A dying animal ;
A man awaits his end
Dreading and hoping all ;
Many times he died,
Many times rose again.
A great man in his pride
Confronting murderous men
Casts derision upon
Supersession of breath ;
He knows death to the bone -
Man has created death.


mercredi 17 juin 2020

Yeats : 'When you are old...' [traduction M.P.]




Quand d'âge grisonnant, hochant du front
Lisant ce livre assise auprès du feu,
Tu te rappelleras combien tes yeux
Jadis furent ombreux, doux et profonds.

Plus d'un t'aima pour ta grâce charmante
Et ta beauté, d'amour faux ou sincère.
Un seul aima ton âme voyagère,
Et jusqu'aux pleurs de ta face changeante ;

Et triste un peu, et penchée sur ton poêle,
Murmureras comment s’en fut l’Amour
Qui, franchissant les cimes alentour,
Se dissimula parmi les étoiles.

[1892] 
When you are old and grey and full of sleep,
And nodding by the fire, take down this book,
And slowly read, and dream of the soft look
Your eyes had once, and of their shadows deep ;

How many loved your moments of glad grace,
And loved your beauty with love false or true,
But one man loved the pilgrim soul in you,
And loved the sorrows of your changing face.

And bending down beside the glowing bars,
Murmur, a little sadly, how Love fled
And paced upon the mountains overhead
And hid his face amid a crowd of stars.




mardi 16 juin 2020

Sonnet du Blaireau




[Dans une autre vie, je fus si plongé dans les Sonnets à Orphée que je ne pus m’empêcher de pasticher Rilke. Un noble animal me semblait digne de figurer parmi les figures orphiques]


Calme bête aux passages multiples,
tu connais les morts, les très-puissants,
tu nous enseignes le grand périple
qui nous ramène vers les vivants.

Tu vas et viens, telle est ton essence,
toi qui ne cesses de te nourrir
de l'air, du sol que tu sais chérir,
maître des trépas et des naissances.

Avisé tu ne quittes l'obscur
de ton terrier qu'à la pleine nuit,
et tu lui offres un chant très pur.

Ton ami, dans cette ombre sans feinte,
pacifique t'approche sans bruit :
tu le guides dans tes labyrinthes.



lundi 15 juin 2020

Keats et échos (Allen et Nabokov)


 Une lettre magnifique, justement célèbre, et deux petits échos anodins.

KeatsLetter to Benjamin Bailey, 18 nov. 1817 : 
« I am certain of nothing but of the holiness of the Heart's affections and the truth of Imagination - What the imagination seizes as Beauty must be truth - whether it existed before or not - for I have the same idea of all our passions as of love : they are all, in their sublime, creative of essential beauty. […] The imagination may be compared to Adam's dream, - he awoke and found it truth. I am more zealous in this affair because I have never yet been able to perceive how anything can be known for truth by consecutive reasoning - and yet it must be. Can it be that even the greatest philosopher ever arrived at his goal without putting aside numerous objections ? However it may be, O for a life of sensation rather than of thoughts ! »
TF Davreu : « Il n'est rien dont je sois certain sinon de la sainteté des affections du Cœur et de la vérité de l'Imagination. Ce que l'Imagination saisit comme Beauté doit être vérité — que cela ait existé ou non auparavant — car je me fais de toutes nos Passions la même Idée que de l'Amour, à savoir que, dans leur sublimité, elles sont toutes créatrices de la Beauté essentielle […] L’Imagination peut se comparer au rêve d'Adam — il s'éveilla et découvrit qu'il était vrai*. Si je manifeste tant de zèle en cette affaire, c'est que je n'ai jamais été capable de percevoir comment quoi que ce soit pouvait être connu pour vrai grâce à un raisonnement suivi — et pourtant cela doit être — Se peut-il que même le plus grand Philosophe ait atteint son but sans laisser de côté de nombreuses objections ? Quoi qu'il en soit, Ô combien préférable une Vie de Sensations à une Vie de Pensées ! »
* je traduirais plus volontiers : « que c’était vrai »

réaction de 
Allen (Woody), Apropos of Nothing :  « I was, after all, a college freshman, and as summer school limped on I was submerged in Keats and Shelley and did not agree truth was beauty, beauty truth »
trad. fr. (Amfreville & Cazé) : Soit dit en passant, 2020 « Après tout, je n’étais qu’un étudiant de première année, et pendant que les cours de l’université d’été traînaient en longueur, je m’absorbais dans Keats et Shelley, absolument pas d’accord sur le fait que la Vérité était la Beauté, ni vice versa. »

suite de la lettre de Keats  : 
« […] Have you never by being Surprised with an old Melody - in a delicious place - by a delicious voice, felt over again your very Speculations and Surmises at the time it first operated on your Soul - do you not remember forming to yourself the singer's face more beautiful than it was possible and yet with the elevation of the Moment you did not think so - even then you were mounted on the Wings of Imagination so high - that the Protrotype must be here after - that delicius face you will see. »
traduction Davreu : « […] N’as-tu jamais, surpris par une vieille Mélodie — en un lieu exquis — chantée par une voix exquise, revécu les mêmes méditations et les mêmes conjectures que la première fois où elle agit sur ton âme — ne te souviens-tu pas de t'être formé une image plus belle qu'il n'était possible du visage de celle qui chantait, sans le penser pourtant dans l'exaltation du moment — c'est que tu étais alors monté si haut sur les Ailes de l'Imagination — que le Prototype doit exister dans l'au-delà — ce visage exquis tu le verras. »

mentionné par : 
NabokovLolita I, V : « A paper of mine entitled “The Proustian theme in a letter from Keats to Benjamin Bailey” was chuckled over by the six or seven scholars who read it. »
traduction Couturier : « Un de mes essais intitulé ‘Le thème proustien dans une lettre de Keats à Benjamin Bailey’ fut salué par les gloussements hilares des six ou sept intellectuels qui le lurent. »


dimanche 14 juin 2020

Keats : Sur l'Homère de Chapman [traduction M.P.]



Après un premier regard sur l’Homère de Chapman


J’ai parcouru l’or de bien des régions

Et vu bien des royaumes opulents

Contourné bien des îles d’occident

Où des bardes régnaient pour Apollon.

On m’avait dit ces étendues immenses,

Empires d’Homère au front souverain ;

Mais je n’ai respiré son air serein

Que grâce à Chapman et sa voix intense.

Je fus tel un guetteur qui dans les cieux

Rencontre un nouvel astre qui survient,

Tel que l’aigle Cortez quand de ses yeux

Il vit le Pacifique, et que les siens

Se regardaient, farouches, suspicieux,

En silence, sur un pic à Darien.



On First Looking into Chapman's Homer


« Much have I travell'd in the realms of gold,

And many goodly states and kingdoms seen ;

Round many western islands have I been

Which bards in fealty to Apollo hold.

Oft of one wide expanse had I been told

That deep-brow'd Homer ruled as his demesne ;

Yet did I never breathe its pure serene

Till I heard Chapman speak out loud and bold :

Then felt I like some watcher of the skies

When a new planet swims into his ken ;

Or like stout Cortez when with eagle eyes

He star'd at the Pacific—and all his men

Look'd at each other with a wild surmise—

Silent, upon a peak in Darien. »


Le manuscrit : 

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/18/On_First_Looking_into_Chapman%27s_Homer.png


samedi 13 juin 2020

En Nabokov plusieurs personnages…

 


- nettement platonicien : 


The Waltz invention p. 50 :


To My Soul

My Soul, how fierce is your impatience, 

How gladly home you would have flown, 

Out of the marvelously fashioned,

But much too narrow cage of bone !


Your home I do not know, believe me ! 

Even the way there, is not clear,

And when you fly, how shall I follow 

With so much booty taken here?


[traduction M.P.]

À mon âme

Mon âme, comme elle est fière ton impatience, avec quelle joie tu serais retournée à tire-d’aile dans ton foyer, hors de cette cage d’os, merveilleusement façonnée certes, mais bien trop étroite ! 

Ton foyer, sache-le, je ne le connais pas ! Même le chemin n’est pas clair, Et quand tu t’envoleras, comment pourrai-je suivre, avec tout ce poids pris ici ?

booty : à la fois le butin et les fesses. Le corps, représenté par ses parties basses, est un encombrant butin, peu propice à l’envol vers la patrie céleste perdue.


- plutôt aristotélicien, thomiste, réaliste : 

( = insistance sur la limitation, condition d’existence ; ne pas tendre à une totale illimitation, à une indépendance radicale de l’âme par rapport au corps et aux restrictions qui le constituent)


The Waltz invention p. 68 :

Oh, I can see you're anxious to partake

Of this New Life ! A ghost alone is free,

But men should always feel a boundary,

Material fences that affirm existence.

Embellish them, conceal them with the bindweed

Of worries and the roses of amusement,

While I stay keeper of the garden key.


[traduction M.P.]

Oh, je te vois inquiet de prendre part

À cette vie nouvelle ! Seul un fantôme est libre

Mais l’homme doit toujours sentir une limite,

Frontières matérielles fondant l’existence.

Les embellir et cacher sous les liserons

Du tracas et les roses de l’amusement,

Tandis que je conserve la clé du jardin.



cf. Pnin, chap. 1 : 

« I do not know if it has ever been noted before that one of the main characteristics of life is discreteness. Unless a film of flesh envelops us, we die. Man exists only insofar as he is separated from his surroundings. The cranium is a space-traveler’s helmet. Stay inside or you perish. Death is divestment, death is communion. It may be wonderful to mix with the landscape, but to do so is the end of the tender ego. »

[traduction M.P.] : « Je ne sais si l’on a déjà remarqué avant moi que l’une des caractéristiques principales de la vie est la séparation. Si une housse de chair ne nous enveloppe plus, nous mourons. L’homme n’existe que dans la mesure où il est séparé de ce qui l’environne. Le crâne est un casque d’astronaute. Restez à l’intérieur ou vous périssez. Mourir, c’est se dévêtir, la mort, c’est la communion.  Ce peut être merveilleux de se mêler au paysage, mais c’est aussi la fin de notre tendre ego. »





vendredi 12 juin 2020

Shakespeare : Sonnet 76 [traduction M.P.]


Pourquoi mon vers, lavé de cet orgueil

De changer, d'innover à tout instant,

Ne donne-t-il jamais un seul coup d'œil

Aux modes neufs, aux curieux groupements ?

J'écris toujours de même et du même être ; 

Je coupe toujours dans même tissu : 

Chaque mot me fait presque reconnaître,

Désignant celui dont il est issu.

Sachez, Amour, je n'écris que de vous :

Amour et vous êtes mon seul propos

Les vieux mots, de mon mieux, je les recouds,

Usant encore de leurs oripeaux.

Comme le soleil neuf et vieux chaque jour,

À nouveau mon cœur tient d'anciens discours.



Why is my verse so barren of new pride,

So far from variation or quick change ?

Why with the time do I not glance aside 

To new-found methods, and to compounds strange ?

Why write I still all one, ever the same,

And keep invention in a noted weed,

That every word doth almost tell my name,

Showing their birth, and where they did proceed ?

O know, sweet love, I always write of you,

And you and love are still my argument.

So all my best is dressing old words new,

Spending again what is already spent ;

For as the sun is daily new and old,

So is my love still telling what is told.